Comment les riches profitent de l’aide aux pauvres

Un ciblage des subventions est urgent : 40% des subventions alimentaires et
50%
de celles destinées à  l’éducation profitent
aux 20% de ménages les plus aisés.
Les 20% les plus pauvres reçoivent à  peine 9% de
l’enveloppe globale.
Une étude du Haut commissariat au plan met à  nu les distorsions du système.
Un ciblage plus fin des subventions permettrait de réduire la pauvreté
et d’économiser 75% des dépenses.

Meilleur ciblage des subventions. Voilà  une expression qui fait recette depuis quelques mois, la flambée des prix et la cherté de la vie aidant ! Le gouvernement, et particulièrement les ministères en confrontation directe avec la problématique des prix (finances, affaires économiques et générales), parlent depuis quelques mois de réformer le système des aides et celui des subventions accordées via la Caisse de compensation. Comment faire ? On ne sait pas encore mais le principe de base retenu pour l’instant consiste à  préconiser un meilleur ciblage, c’est-à -dire à  faire en sorte que les montants destinés aux subventions aillent effectivement aux populations et aux ménages qui en ont réellement besoin.

Une évidence, dira-t-on, mais pour entamer la réforme, il faut d’abord faire un diagnostic très fin de la situation pour savoir qui profite de quoi exactement et dans quelles proportions. Des études sur lesquelles des cabinets d’études planchent déjà .

Au ministère des affaires économiques et générales (MAEG), on explique que le diagnostic prendra du temps et que, a fortiori, la réforme est une question de moyen terme. Mais voilà  que les équipes du Haut commissariat au plan ont rendu public un document très intéressant sur les politiques d’aide à  la lutte contre la pauvreté et les raisons pour lesquelles ces politiques ont été très peu efficaces en terme de réduction de la pauvreté. Les premiers résultats de cette étude, baptisée «Ciblage géographique de la pauvreté : pour une meilleure répartition des budgets de lutte contre la pauvreté», ont été rendus publics jeudi 27 mars.
Les chiffres mis en avant par le HCP se passent de tout commentaire. La subvention a été un véritable gâchis pour tout le monde à  l’exception de quelques ménages aisés : l’Etat a dépensé de l’argent, plusieurs milliards de DH, depuis des années pour rien puisque le taux de pauvreté n’a presque pas bougé.

La raison en est simple : les montants déboursés au titre des subventions ne profitent que très peu aux ménages les plus nécessiteux. Les études menées par les statisticiens du HCP, combinées avec les données de la dernière carte de la pauvreté et du recensement de la population de 2004, en apportent des preuves chiffrées.
Par exemple, les 20% les plus aisés des ménages totalisent plus de 40% des subventions alimentaires et plus de 50% des aides à  l’enseignement secondaire et supérieur.

Plus on consomme, plus on profite !
L’analyse du HCP est encore plus riche en détails. Ainsi, on apprend que les 20% de ménages les plus aisés du Maroc (le quintile) profitent de 40,2% de la subvention pour la farine nationale de blé tendre, de 41,2% de celle du sucre granulé et de 48,0% des subventions pour l’huile de table. A l’opposé, et c’est le plus inquiétant, les 20% de ménages les plus défavorisés, pour ces trois mêmes produits, profitent respectivement de 6,1%, 9,3% et 6,3% des montants des subventions allouées.
Concernant les subventions à  l’éducation-formation, les 20% les plus aisés bénéficient d’une part importante à  tous les niveaux scolaires : 16,8% au primaire, 30,7% au collège, 48,1% au secondaire et 58,6% au supérieur. Pour les 20% les plus défavorisés, ces proportions sont de 19,1%, 9,6%, 4,8% et 3,2%, respectivement.

Résultats : les milliards de DH dépensés depuis plusieurs années et censés servir à  lutter contre la pauvreté n’ont servi à  rien ou presque. Ainsi, les montants des subventions totales décaissées ont connu, selon les calculs du HCP, une augmentation de +46% entre 2004 et 2006 avec une hausse de +68% pour les produits pétroliers et +19% pour les produits alimentaires. Des augmentations qui, bien entendu, sont encore plus importantes en 2007 et surtout en 2008, année durant laquelle le budget de la Caisse de compensation approchera très certainement de la barre des 25 milliards de DH.
Le taux de pauvreté admis aujourd’hui est de 14%, soit le même qu’en 2004. Certes, il faut reconnaà®tre que la compensation a permis d’amortir considérablement le choc des hausses de prix. Selon les estimations du MAEG, l’inflation, sans la Caisse de compensation, aurait été de 5,4% au lieu de 2% sans parler des prix réels que seraient amenés à  payer les consommateurs : 110 DH au lieu de 40 DH pour la bouteille de butane de 12 kg, 9,75 DH pour le litre de gasoil au lieu de 7,22 DH, 10,95 DH au lieu de 9,13 pour le gasoil 350…
Pour autant, le problème de la pauvreté reste entier. Ce que d’aucuns soupçonnaient, à  savoir que les subventions sont très mal ciblées, se trouve donc prouvé chiffres à  l’appui. Désormais, il s’agit de savoir comment y remédier. C’est là  la question centrale à  laquelle le gouvernement doit, et a promis d’apporter des réponses. Pour cela, il faut d’abord comprendre pourquoi et comment on en est arrivé là . Et, encore une fois, l’analyse du HCP sur le ciblage de la pauvreté apporte des éléments de réponse pertinents et scientifiques.

Le Maroc avait de quoi réduire substantiellement la pauvreté
Pour le Haut commissariat, les raisons d’un tel fiasco sont à  chercher dans le mode de distribution suivi jusqu’à  ce jour en matière de subvention, c’est-à -dire le mode forfaitaire (voir encadré ci-dessus).
Comme l’explique Ahmed Lahlimi lui-même, «les politiques suivies à  cet effet ont été longtemps fondées sur les transferts forfaitaires destinés à  l’ensemble de la population, notamment sous forme de prestations sociales, de subventions à  la consommation alimentaire et de développement de l’environnement social et économique». C’est ce mécanisme qui fait qu’aujourd’hui l’Etat se retrouve à  dépenser 24 milliards de DH rien que pour la compensation mais de manière uniforme, pour toute la population, soit une moyenne dérisoire de 800 DH par an et par habitant, qu’il soit pauvre ou aisé.
Or, et comme le dit M. Lahlimi, «les ressources distribuées au moyen de ce ciblage, malgré leur importance, n’atteignent pas les résultats escomptés».

Pouvait-on faire mieux ? La réponse, toujours selon le HCP, est assurément oui. Car, contrairement à  l’argument du manque de moyens budgétaires et financiers très souvent mis en avant, l’étude récente du HCP sur le ciblage géographique de la pauvreté démontre, encore une fois de manière scientifique, qu’avec exactement le même niveau de subventions qu’en 2004, le Maroc a de quoi réduire considérablement la pauvreté.
Pour le HCP, il existe une solution et elle s’appelle le ciblage optimal. De quoi s’agit-il ? Si la définition du modèle mathématique de ce concept est très compliquée pour le commun des mortels (voir encadré), le principe du ciblage optimal peut être résumé ainsi : sur la base d’une connaissance plus fine des populations pauvres, désormais possible avec la carte de la pauvreté, pouvant aller jusqu’à  l’échelle d’un douar ou d’un district, assurent les statisticiens du HCP, l’affectation des subventions doit être plus directe et ciblée vers les provinces, communes et quartiers les plus pauvres.
Pour appuyer sa théorie, le HCP a procédé a des simulations et à  un calcul mathématique très poussés mais dont les résultats laissent rêveur.
Ainsi, et si l’on se fie aux calculs, le ciblage optimal appliqué au niveau communal réduit, en une année, le taux de pauvreté de 37% dans le milieu urbain et de 22% dans le milieu rural.

Les subventions représentent 0,75% du PIB
Le même ciblage appliqué au niveau du district, c’est-à -dire à  des localités de l’ordre du douar ou du quartier, permettrait de réduire, en une année seulement, le taux de pauvreté de 53% et 23% respectivement. Mieux, il aiderait à  diminuer considérablement l’écart entre le niveau de vie des ménages vivant en dessous du seuil de pauvreté et le seuil lui-même (voir encadré). La performance est plus remarquable en milieu urbain o๠la réduction de cet écart est presque totale en une année.
Par ailleurs, le modèle du HCP démontre qu’en 2004, et avec le même niveau de subventions alimentaires qui représentaient 0,75% du PIB, forfaitairement distribuées à  l’ensemble de la population, une distribution directe aux familles pauvres (appelé aussi ciblage parfait) aurait permis d’annuler le taux de pauvreté tout au long de l’année 2004.
Mais ce n’est pas tout. Un ciblage optimal de la pauvreté permettrait en même temps à  l’Etat de réaliser des économies substantielles sur les montants des subventions à  décaisser. Ainsi, selon les extrapolations du HCP, moyennant un ciblage optimal appliqué seulement à  l’échelle grossière de la province, l’Etat, pour atteindre les mêmes résultats en terme de diminution du taux de pauvreté, aurait besoin de la moitié seulement des budgets, distribués de manière forfaitaire, pour le milieu rural, et de 73% pour le milieu urbain. Bien entendu, plus le niveau du ciblage est fin, plus les gains sont importants. Ainsi, avec un ciblage au niveau du douar et du district (quartier), l’Etat peut économiser jusqu’à  76% du montant des subventions.
Si tout cela paraà®t séduisant, du moins sur le papier, des questions restent posées sur son degré d’applicabilité sur le terrain. D’abord sur un plan purement technique, pour procéder à  un ciblage dit optimal au niveau de la commune ou du district, il faut disposer d’une connaissance précise à  cette échelle des populations pauvres. En a-t-on les moyens aujourd’hui ? Il faut rappeler, par exemple, que le lancement de l’expérience pilote du Ramed dans la région de Béni Mellal a buté durant plusieurs mois sur ce problème : le ministère de la santé et l’Anam ont dû patienter avant que le ministère de l’intérieur ne fasse un travail de terrain pour répertorier les populations à  qui il fallait distribuer les cartes d’indigence.

Or, de ce point de vue, le HCP est catégorique. «Aujourd’hui, nous disposons, grâce au recensement de 2004, d’informations sur les populations pauvres à  l’échelle du district, c’est à  dire un douar de 180 à  200 habitations», affirme un haut responsable du HCP.
Deuxième grande question : quand bien même on saurait avec précision o๠se trouvent les pauvres, comment peut-on appliquer un ciblage optimal des subventions ? A travers des aides directes financières ? Ou à  travers des projets de développement ciblant les régions en question de sorte à  produire des effets induits localisés en termes d’amélioration du cadre de vie, de création d’emplois, de création de revenus… ?
Pour M. Lahlimi, «l’objet du ciblage optimal ne consiste pas en une répartition au dirham près des fonds de lutte contre la pauvreté, mais à  indiquer les provinces auxquelles d’importantes ressources budgétaires doivent être destinées. Ce schéma de redistribution, notamment sous forme d’investissement dans les facteurs de revenus, de protection sociale des populations à  risque ou encore de transfert conditionné, garantirait la rentabilité des politiques de réduction de la pauvreté».
En attendant les résultats des études lancées par le gouvernement sur la refonte des systèmes de subventions, qui prendront sans doute des mois, les pistes avancées par le HCP peuvent se révéler intéressantes du moins pour effectuer les premiers réglages.