Comment les banques marocaines accompagnent les investisseurs en Afrique

Dès les premières phases des projets, les banques renseignent l’investisseur en profondeur sur le marché qu’il cible. Elles sollicitent par la suite les subventions, négocient le dispositif d’assurance contre le risque pays et débloquent le financement.

Ces dernières années, les grandes banques marocaines ont régulièrement occupé le devant de la scène par leurs efforts de développement en Afrique. Mais si l’on a pu suivre une à une leurs implantations (voir encadré), on connaît moins bien les courants d’affaires qui se sont ouverts aux entreprises marocaines du fait de cette expansion. De même, les avantages pratiques qui en résultent en termes de services accessibles à de potentiels investisseurs marocains en Afrique ne sont pas systématiquement mis en avant. Ceci alors que le rôle des banques nationales dans ce cas est loin de se limiter au simple financement. «Les entreprises marocaines qui nous approchent n’ont initialement qu’une idée plus ou moins précise du pays africain qu’elles ciblent pour leur investissement», explique Mohammed Agoumi, directeur général délégué en charge de l’international au sein de BMCE Bank. A partir de là, la banque sur la base de sa connaissance de ses marchés d’implantation renseigne l’investisseur sur le marché qu’il cible : la fiabilité des clients dans tel ou tel secteur, la rentabilité espérée, les difficultés qui pourraient entraver l’activité…

C’est que, s’agissant généralement de projets d’ampleur, et donc à grand risque, les banques fournissent volontiers des conseils qui placent le maximum de chances du côté de l’investisseur et garantissent aussi le remboursement du financement accordé. Pour dire, les banques font peser dans la balance même la qualité des relations diplomatiques entretenues par le Maroc avec le pays cible.

Après ces premières orientations, la banque lance la structuration de l’opération. Il s’agit d’abord de solliciter les éventuels financements avantageux et subventions accordées par différents organismes (Communauté Européenne, Banque Africaine de Développement…) à certains types d’investissements tels que ceux touchant l’énergie renouvelable. Il se trouve justement que ce dernier secteur (éolien, et photovoltaïque surtout) est actuellement le premier choix des entreprises marocaines qui s’exportent en Afrique, selon les banquiers, avec pour cible la Mauritanie et les pays d’Afrique de l’Ouest ne disposant pas d’une production pétrolière. Un engouement qui se justifie par l’expertise accumulée en la matière par les opérateurs marocains avec les projets développés au niveau national.

Les taux varient de 4 à 8%, en plus des commissions de structuration

Par la suite, les banques décrochent pour le compte de leurs clients des dispositifs d’assurance négociés auprès de compagnies privées ou d’organismes internationaux. Ces assurances garantissent parfois le projet lui-même, dans le cas où par exemple les prévisions du business plan d’un investissement ne se réalisent pas. Mais dans la plupart des cas, il s’agit de garantir le risque pays, qui peut être conséquent dans le cadre d’investissements en Afrique. Sans en arriver aux révoltes politiques, c’est généralement la continuité des engagements étatiques qui fait défaut avec parfois des situations inextricables. «Un de nos clients n’a pu faire valoir un document auprès d’un gouvernement en place au motif que la signature d’un ancien ministre des finances qui y figurait n’a pas été reconnue», témoigne un banquier. Au risque politique s’ajoute le risque social. «Plusieurs entreprises marocaines exercent dans des pays africains où les chefs d’Etat, soumis à la pression populaire, obligent à augmenter sensiblement les salaires», assure un directeur en charge de l’international. La corruption est aussi citée comme entrave majeure au business avec des pratiques qui ne varient pas finalement de ce qui a cours au niveau national (réception de marchés publics qui traînent à moins de graisser la patte…), à ceci près que les tarifs sont plus conséquents. Et c’est à dessein que les banques n’accompagnent que les investisseurs justifiant d’une parfaite maîtrise de leur métier et disposant d’une taille critique pour pouvoir faire face à ces aléas sans compter qu’elles doivent faire face à une concurrence féroce, notamment chinoise.

Une fois les subventions et assurances négociées, le financement de la banque intervient en bout de course pour ficeler le dossier d’investissement. Les taux pratiqués actuellement sont de 4% pour les projets à niveau de risque très faible et 6% pour ceux à risque intermédiaire. Quand le risque est très important, le taux peut atteindre 8%, seuil au-delà duquel les banques marocaines n’offrent plus de crédits, ce qui est déjà un coût très élevé sur le marché du financement international. A cela s’ajoutent des commissions de structuration facturées aux clients qui varient sensiblement selon plusieurs paramètres. C’est que les banques peuvent avoir une implication plus importante encore dans la structuration, notamment dans le cadre de montages basés sur des concessions (par exemple, une entreprise se fait rémunérer grâce aux recettes de péage d’une route qu’elle a construite) qui sont de plus en plus prisés au niveau africain.

Les banques peuvent même jouer le rôle d’apporteurs d’affaires. Le management de BMCE Bank illustre : «Nous avons été approchés par des chefs d’Etat africains souhaitant entrer en contact avec des développeurs de logements sociaux et nous en avons informé nos clients promoteurs susceptibles d’être intéressés». Le logement social figure à juste titre actuellement en tête de liste des investissements marocains en Afrique.

Le secteur des matériaux de construction et l’agroalimentaire encore très faiblement investis

Au-delà d’Addoha, Alliances et CGI qui ont annoncé leurs intentions de s’exporter en Afrique et qui ont, pour certains, déjà lancé des projets, d’autres entreprises sont en phase de structurer des opérations, selon les informations recueillies auprès des banquiers. Evidemment, le filon est prometteur surtout que le logement présente un fort enjeu électoral pour plusieurs gouvernements africains. Et en plus de la bonne presse dont dispose la formule marocaine du logement social, les investisseurs peuvent profiter de certaines garanties. Par exemple, un Etat peut se porter acquéreur des logements qui ne parviendraient pas à se vendre, ce qu’a déjà pu négocier un promoteur immobilier national.
Le secteur financier motive également les investisseurs marocains ciblant les pays africains, quoique les implantations en la matière ne devraient atteindre leur rythme de croisière que sur les prochaines années, selon les professionnels. S’ajoutent à cela des investissements dans les mines et les infrastructures qui demeurent encore réduits, selon des banquiers. 

Etonnamment, les opérateurs nationaux demeurent quasi inexistants sur des secteurs que les banquiers jugent attractifs. Il s’agit en premier de l’industrie des matériaux de construction (bois, ferraille, brique…). En effet, dans plusieurs pays d’Afrique, ce type d’unités de production reste rare et les produits sont transportés sur de longues distances via une infrastructure routière défaillante, ce qui en accroît le coût du transport. Au final, les produits sont proposés à des prix prohibitifs. Les entreprises marocaines peuvent trouver là matière à produire à moindre coût tout en vendant plus cher. Aussi, l’investissement dans les industries agroalimentaires peut être très rentable du fait que la quasi-totalité des produits alimentaires transformés consommés en Afrique sont importés.

Il est certain que ces perspectives de business devraient davantage encourager les banques à étendre leurs implantations en Afrique, étant à préciser que ce sont ces filiales qui prennent le relais pour la gestion au jour le jour des opérations de l’investisseur marocain (paiement des fournisseurs, lettres de crédit, transferts…). Un suivi rapproché qui s’impose ne serait-ce que pour bien gérer le risque de changes dont les entreprises se prémunissent en demandant à être payées en devises convertibles au niveau international.

Pour toutes les opérations de tenue de compte, les filiales appliquent des conditions de tarification standard qui restent dans tous les cas plus chères que les niveaux de frais au Maroc (jusqu’à 2 fois plus chères). Cependant, des efforts sont concédés au niveau des lignes de financement, d’autant plus quand la banque maîtrise le profil de risque de l’investisseur au titre de son activité au Maroc. Sans pour autant que ces taux préférentiels ne descendent en dessous du minimum pratiqué au niveau du marché d’implantation, ce qui reste tout de même conséquent : un taux de découvert de 20% reste courant au niveau africain contre tout au plus 14% au Maroc.