Comment le Maroc peut-il éviter la crise énergétique ?

Une étude du HCP énumère les choix possibles pour le Maroc en matière d’énergie pour les 25 prochaines années
Trois scénarios possibles
et une constante : la forte dépendance de l’extérieur.

Quels sont les futurs possibles en terme de consommation de l’énergie pour un pays comme le Maroc, dont la dépendance énergétique approche aujourd’hui les 100% ? C’est la question à  laquelle le Haut commissariat au plan (HCP) tente d’apporter des éléments de réponse. Prospective 2030: quelles options énergétiques pour le Maroc? est en effet l’étude qu’il vient de réaliser, et dans laquelle il explore le futur énergétique du pays et évalue ses marges de manÅ“uvre dans le domaine de l’énergie.

Trois scénarios ont été construits pour cela. Le premier, dit scénario de référence, partant du constat que le PIB a crû en moyenne annuelle de 2,5% sur les 25 dernières années (1980-2005), émet l’hypothèse que le taux de croissance du PIB réel sur les 25 prochaines années serait de 4%. Sur cette base, et compte tenu d’une augmentation de la population de l’ordre de 0,9% par an, le taux de croissance du revenu par tête d’habitant serait de 3,1 %.

La consommation d’énergie au Maroc, qui était de l’ordre de 4,7 millions de tonnes équivalent pétrole (TEP) en 1980 et 6,5 millions de TEP en 1990, a atteint 12,3 millions de TEP en 2005, soit un accroissement annuel moyen de 4,2%. Cela donne une élasticité énergie/PIB de 1,6%, un niveau très élevé. Et dans la mesure o๠le Maroc n’a pas encore atteint le stade de saturation de la demande, l’élasticité énergie/PIB (c’est-à -dire l’intensité d’énergie contenue dans le système économique) se maintiendrait au niveau actuel, au moins. Sur cette base, le HCP table sur une demande totale d’énergie de l’ordre de 58,1 millions de TEP sur les 25 prochaines années, soit à  peu près le quadruple de la consommation actuelle.

Il se trouve que ce scénario est bâti sur l’hypothèse d’un prix élevé de l’énergie, hypothèse conforme aux prévisions de l’Agence internationale de l’énergie (AIE) qui table sur une croissance de 3,1% par an du prix du pétrole, soit un prix du baril de 100 dollars en 2030.

Très clairement, ce scénario présente pour le Maroc l’inconvénient majeur de maintenir, voire d’aggraver, sa dépendance de l’extérieur, puisque, sur la base d’une croissance de son PIB de 4% en moyenne, sa demande en énergie sera multipliée au moins par quatre. L’incohérence même que présente ce scénario est que cette dépendance de l’extérieur exercerait une ponction très importante sur sa productivité, ce qui, du coup, réduirait le rythme de la croissance économique elle-même.

Le scénario volontariste mise sur le nucléaire
Contrairement au précédent, le deuxième scénario n’est pas une extrapolation des tendances actuelles ou passées. Il engage volontairement une réflexion sur des objectifs économiques et sociaux ambitieux que le Maroc se doit d’atteindre à  l’horizon 2030, à  l’image des pays d’Asie (la Chine et l’Inde, notamment) et d’Amérique du Sud (comme l’Argentine ou le Brésil), dont les niveaux de bien-être sont en voie d’amélioration pour, à  terme, se rapprocher de ceux des pays développés.

Toutefois, cette ambition d’une croissance forte, o๠l’intensité en énergie est tout aussi forte, ne semble pas convenir à  un pays comme le Maroc, encore dépendant de l’extérieur et qui ne dispose pas (pour le moment) de réserves prouvées d’hydrocarbures. Sauf que, nous dit l’étude du HCP, l’existence d’un potentiel d’énergies renouvelables et le recours à  l’énergie nucléaire peuvent soutenir ce scénario volontariste. Dans cette configuration, l’énergie nucléaire n’est pas pensée seulement «comme une réponse défensive contre l’excessive dépendance extérieure», mais le scénario lui attribue un rôle moteur dans la croissance économique.

Autrement dit, autour du nucléaire doivent émerger des entreprises industrielles et de services dont la compétitivité sera favorisée par les prix bas de l’électricité produite par le nucléaire. Dans cette hypothèse, la consommation d’énergie atteindrait 106,4 millions de TEP, soit une progression de 9%, générant une croissance économique moyenne de 5% jusqu’en 2030.

Ce scénario volontariste suppose néanmoins un effort d’investissement plus important que pour le scénario de référence. Et cet effort ne peut pas être soutenu par la seule épargne interne du Maroc. D’o๠le rôle primordial accordé dans cette hypothèse aux investissements étrangers directs. Et ce n’est pas la seule condition : l’accès à  la technologie nucléaire ne peut se faire que moyennant une étroite collaboration avec des pays qui ont une maà®trise des technologies de cette filière. Mais c’est sur les plans politique et social, souligne l’étude du HCP, que ce scénario présente des difficultés.

Politiquement d’abord, tout pays qui veut développer le nucléaire pour des applications civiles est presque automatiquement suspecté de vouloir aller au-delà , c’est-à -dire vers des applications militaires. Toutefois, estime le HCP, cet obstacle peut être contourné, moyennant «l’existence de liens étroits et de rapprochements avec certaines grandes puissances capables de faciliter l’accès aux capitaux et aux technologies nécessaires pour le succès» d’une telle option.

Quant au volet social, voire sociétal, la difficulté viendrait des résistances de la population pour des motifs divers, dont le sentiment d’insécurité lié aux risques nucléaires (radiations, déchets, etc.). Là  encore, «une cohésion sociale forte» peut tout à  fait rendre le projet réaliste et réalisable.

Coopération euro-maghrébine, une bouée de sauvetage
Le troisième scénario, pour sa part, repose sur l’idée que le Maroc a une double carte à  jouer : celle de l’intégration maghrébine et celle du codéveloppement avec les régions du Sud de l’Europe. Ce scénario, il faut le dire, ne part pas de rien : il existe aujourd’hui, en effet, une coopération renforcée en matière de défense entre les cinq pays de l’Union du Maghreb Arabe (UMA) et les cinq de la rive Nord de la Méditerranée (France, Espagne, Italie, Portugal et Malte) dans le cadre du processus baptisé «5+5».

De la même manière, il existe déjà , au Sud de la Méditerranée, du moins en théorie, un cadre de coopération, l’UMA. Les atouts de ces deux ensembles ne manquent pas : deux grands producteurs de pétrole et de gaz (l’Algérie et la Libye), une première puissance européenne en matière d’énergie nucléaire (la France) et le deuxième producteur mondial d’énergie propre (l’Espagne). Même si, relève l’étude, le bilan des 25 dernières années de la politique euro-méditerranéenne de l’Union européenne confère a priori «une faible probabilité» à  ce scénario, il n’en reste pas moins que celui-ci «est d’un grand intérêt pour le Maroc».

Dans ce scénario, la croissance économique du Maroc est encore plus élevée (6% par an) ; idem pour sa consommation d’énergie, qui croà®trait au rythme de 9,6% par an pour atteindre 121,7 millions de TEP en 2030. Ce scénario de codéveloppement euro-maghrébin, nous dit l’étude, a «des implications évidentes de caractère politique».

Car, précise-t-elle, tout processus d’intégration de ce type suppose une disponibilité des pays membres à  faire des «concessions en matière de souveraineté nationale». Mais ce scénario, conclut l’étude, reste «nécessaire pour le Maroc» afin d’affronter avec succès la grande transition énergétique des prochaines décennies.

Energies renouvelables
19 milliards de DH pour gagner 2 millions de TEP !

Pour atténuer les inconvénients que présente le scénario de référence, le HCP envisage deux pistes correctrices. La première suppose que les ponctions sur les excédents de productivité sont tellement fortes que l’ensemble des pays consommateurs s’engagent dans un processus de remplacement des énergies fossiles en développant en profondeur l’énergie nucléaire et les autres sources renouvelables (éolien, solaire, biomasse, etc.). Dans cette hypothèse, l’offre d’énergie serait telle que les prix connaà®traient forcément un relâchement.

La seconde piste correctrice, dans la lignée de la première, consiste, pour le Maroc lui-même, à  augmenter sensiblement la production d’énergies renouvelables, de sorte à  desserrer la contrainte de la dépendance de l’extérieur. Mais cela nécessite un effort d’investissement très important.

Le CDER (Centre de développement des énergies renouvelables) estime à  19 milliards de dirhams d’ici 2010 les investissements nécessaires pour réduire les importations pétrolières de 2 millions de TEP. Même si la mobilisation des financements pour soutenir cet effort ne devrait pas poser de problème, le HCP estime que, globalement, ce scénario n’incite pas à  un optimisme démesuré.