Comment le «village de pêcheurs» a transformé le site d’Imessouane

Digue de protection, halle de débarquement, services sociaux… les infrastructures de base ont transformé la bourgade.
1 475 tonnes de poisson pêchées en 2005 contre 175 en 1993.
Le chiffre d’affaires du village dépasse aujourd’hui les 10 MDH.

Ami-chemin entre Agadir et Essaouira, le site d’Imessouane dégage une magie qui efface vite la pénibilité de la route sinueuse et escarpée qui y mène. La bonne centaine de kilomètres au nord de la capitale du Souss, qu’il faut avaler pour y arriver, ne peuvent être parcourus en moins d’une heure et demie, et quel soulagement quand on débouche sur la toute nouvelle voie de 8 km qui relie l’endroit à  la route nationale 1 ! Une vue splendide s’offre au voyageur, à  partir de la falaise qui surplombe la presqu’à®le. Ce n’est pas un hasard si l’endroit est un lieu de pélerinage pour les surfeurs – une école de surf y a été ouverte – et les touristes qui peuvent y trouver refuge dans les deux auberges qui y ont élu domicile. Il y a quelques années, pour y séjourner, il n’y avait guère de solution que de loger chez l’habitant.

C’est cet endroit qui a été choisi pour abriter un «village de pêcheurs» dont la réalisation a été financée par des fonds japonais, en partenariat avec l’ONP, le ministère des pêches et la wilaya d’Agadir. Le site comprend, entre autres ouvrages, une digue de 85 mètres, une cale de halage, une halle aux poissons, 80 magasins de stockage, deux châteaux d’eau, un pour l’eau de mer l’autre pour l’eau douce… Un programme qui a coûté 70 MDH et qui a mis deux années pour donner ses premiers fruits après son démarrage, en 1998. Mais le site, lui, a été plébiscité par les pêcheurs de la région, bien avant les programmes de développement (un deuxième programme de près de 1,6 million d’euros vient de prendre le relais de l’aide japonaise) qui en ont fait une expérience concluante en matière de création de «villages de pêcheurs» au Maroc.

De mémoire de pêcheurs, ce port naturel a toujours suscité la fascination des visiteurs, attirés aussi par la qualité du poisson, connue dans la halle d’Agadir oà¹, naguère, les pêcheurs devaient débarquer leurs prises. Moulay Mhand Chakhsi, un vieux marin qui, à  80 ans passés, ne se résigne à  mettre pied à  terre qu’épisodiquement, se rappelle le temps o๠il n’y avait que quelques dizaines de barques à  Imessouane. «Nous étions obligés d’aller vers d’autres endroits pour débarquer notre pêche comme Ifni, Tifnit, entre Tiznit et Agadir, Taghazout… Il y a à  peine dix ans, ici il n’y avait pas plus de 40 à  50 barques».

Un médecin vient ausculter les pêcheurs une fois par mois
Haj Houceine Boussanane, l’actuel président de l’Association des pêcheurs d’Imessouane, créée au moment du lancement du projet de village de pêche, confirme qu’aujourd’hui le nombre de barques immatriculées à  Imessouane est de 200 et que le nombre de pêcheurs qui en ont fait leur port d’attache est de 1 000 (les barques, selon leur taille et la nature de la pêche pratiquée, prennent à  leur bord entre 3 et 5 marins pêcheurs). A cela, il faut ajouter une soixantaine de barques qui viennent pêcher et débarquer leurs produits dans la halle qui, comme les autres équipements, a vu le jour en 1998.

Qu’y a-t-il de changé dans la vie des marins et de la région depuis la mise en place du village de pêcheurs ? D’abord, les équipements permettent de réduire la rudesse du travail. Comme l’explique un pêcheur, il fallait tirer les barques à  bras d’homme sur de longues distances, au moment du retour comme du départ pour la pêche. Cela paraà®t anodin, mais, aujourd’hui, parce que les conditions de valorisation des produits de la pêche sont de loin meilleures qu’avant, les pêcheurs recrutent des manutentionnaires à  terre pour amarrer leurs barques ou les pousser vers l’eau, au moment du départ. Un autre marin, bien que scandalisé par le fait de devoir payer 100 DH par mois de redevance pour le local de 26 m2 qui lui a été alloué – auparavant il avait un local, rasé pour faire place aux 80 magasins construits – reconnaà®t qu’il y a des changements appréciés des pêcheurs : une infirmerie, un médecin qui vient ausculter les professionnels une fois par mois, la possibilité de réparer sur place les avaries. Le programme de développement japonais qui a permis de financer le projet a si bien conçu les choses qu’il avait légué à  l’association des pêcheurs 4 moteurs de barques neufs à  prêter aux pêcheurs en cas de panne, afin qu’il n’y ait pas d’arrêt forcé de leurs activités. Le président de l’Association des pêcheurs d’Imessouane explique que, parmi les sources de confort apportées, la coopérative qui permet aux pêcheurs d’accéder aux équipements électroménagers à  crédit : «Nous finançons des achats de téléviseurs, par exemple, même si je dois avouer que les problèmes de remboursement commencent à  m’inquiéter».

Une bonne journée de pêche peut rapporter 600 DH
Les chiffres parlent d’eux-mêmes : en 1993, à  Imessouane, il se pêchait quelque 175 tonnes de poisson toutes espèces confondues. En 2005, on a enregistré 1 475 tonnes. Côté valeur en dirhams, sur la même période, le chiffre d’affaires du site est passé de 3,4 MDH à  plus de 10 MDH. Un pêcheur explique, lui, qu’avant une bonne journée de pêche lui rapportait entre 100 et 150 DH alors qu’aujourd’hui les sorties de bonne prise peuvent rapporter 600 DH.

A l’association, plus que la difficulté d’élargir les ressources en essayant de faire reverser 1% sur les ventes réalisées, d’autres problèmes sont pointés du doigt. En effet, la digue est mal protégée contre les marées et l’ensablement de l’espace de débarquement cause de sérieux problèmes pour le mouvement des barques. Les marins sont unanimes à  juger la digue mal orientée et un peu courte. Ils réclament dans l’immédiat un ouvrage de protection de leur port contre les vagues. Pour appuyer leur thèse, ils invoquent la mort récente de marins à  l’entrée du port.

Mais un danger d’un autre genre se profile à  l’horizon : la spéculation immobilière. Il y a quelques années à  peine, le lot de terrain économique de 100 m2 était vendu à  20 000 DH, aujourd’hui on n’en demande pas moins de 100 000 DH. Un lot de 200 m2 pour villa, témoigne un habitant, était commercialisé à  70 000 DH alors que les prix dépassent aujourd’hui les 300 000 DH. Finalement, si le petit port de pêche a permis assurément aux pêcheurs d’améliorer leurs conditions de travail et leur niveau de vie, il semble avoir également des effets parfois négatifs sur la localité. Mais c’est peut-être là  le prix à  payer !