Cliniques privées : le niveau de rentabilité tempère l’ardeur des investisseurs non médecins

Peu de grands groupes privés sont pour l’instant présents sur le marché de la santé n L’Assurance maladie obligatoire a élargi la clientèle, mais les médecins privés sont rebutés par les tarifs. Leur association suggère des partenariats public-privé pour l’amélioration de l’accès aux soins des bénéficiaires du Ramed.

La possibilité donnée aux non-médecins de prendre des participations dans des cliniques privées, accordée par la loi 131-13, n’a pas, pour le moment, abouti à l’afflux des investissements dans ce secteur. Certes, plusieurs établissements ont été rachetés par des privés, mais un seul a été nouvellement construit, l’hôpital privé de Marrakech du groupe Saham. «Tout le monde est prudent quand il s’agit d’investissement dans les cliniques privées», déclare Mohammed Benaguida, président de l’Association nationale des cliniques privées (ANCP). «Parmi les 400 cliniques qui opèrent au Maroc, il en existe seulement 50 à 60 lucratives. Les autres ne sont que des outils de travail pour les médecins», poursuit-il.  Pour être rentable, une clinique doit afficher un taux de remplissage situé entre 60% et 70%. Ce qui n’est pas gagné d’avance du fait de la faiblesse, malgré l’Assurance maladie obligatoire (AMO), de la couverture médicale de la population.

Un manque criard d’unités de réanimation à Casablanca

La «pression des banques» et la «cherté du foncier» ont poussé davantage les médecins actionnaires de cliniques, déjà «surendettés», à restreindre leurs investissements, explique en substance Rochdi Talib, directeur général de la clinique Jerrada Oasis. D’ailleurs, la plupart des établissements ne disposent que de 20 lits environ. Rares sont comme la clinique Jerrada, bénéficiaire depuis sa première année d’activité, selon la direction, à proposer une centaine de lits.

Dans le milieu de la santé, on ne perd toutefois pas espoir de voir arriver de gros investisseurs capables de développer de grandes structures ou, du moins, un réseau d’établissements. A titre d’exemple, le pôle santé du groupe Saham a développé le réseau Evya qui regroupe actuellement la clinique Ghandi, la clinique Yasmine, la clinique d’oncologie à Tanger et l’hôpital privé de Marrakech.

Oncologie et diagnostic du Maroc (OMD), dont l’actionnaire n’est autre que le groupe émirati de Capital investissement Abraaj, a pour sa part racheté le Centre Al Kindy à Casablanca, la clinique Menara à Marrakech et pris des participations dans deux autres établissements. Son directeur général Mohamed El Mandjra dit être satisfait de la performance de ces investissements, même si une année entière n’est pas encore bouclée. «C’est un investissement à long terme. Notre ambition est de construire un réseau de cliniques pérenne avec un niveau de qualité élevé», déclare-t-il. Le groupe continuera donc de se développer à Oujda et dans le nord du Maroc, avec une spécialisation dans l’oncologie et l’imagerie médicale.

Quant aux actionnaires de la clinique Jerrada Oasis, ils comptent ouvrir à l’horizon 2018 trois autres établissements, dont deux de 100 lits, à Casablanca, précisément à Ain Sebaa, Ain Borja et l’Oasis. Pour chaque unité, l’investissement est de 60 à 80 MDH hors foncier. Son DG, Rochdi Talib, médecin anesthésiste réanimateur, est encouragé par le manque d’unités de réanimation à Casablanca. «Il existe un besoin énorme en lits de réanimation. Dans une ville de 4 millions d’habitants, on compte une centaine de lits de réanimation avec plateau technique médical. A la clinique Jerrada où nous disposons de 20 box de réanimation, les nouveaux patients ont du mal à trouver de la place», explique-t-il. Les nouveaux investissements permettront d’ouvrir 53 nouveaux box qui vont absorber une bonne part de l’enveloppe.  En effet, il faut au moins 500 000 DH pour un lit de réanimation équipé d’un plateau technique.

Reste la rentabilisation. A ce propos, les médecins privés n’arrêtent pas de réclamer la révision de la tarification nationale de référence (TNR) bloquée depuis 2009, d’autant plus que «la plupart des patients qui se présentent maintenant dans les cliniques sont couverts par l’AMO», fait remarquer le médecin gynécologue Abdelillah Chenfouri.

A ce jour, «le tarif de référence de la réanimation, tout compris, est fixé à 1500 DH/jour, alors que les compagnies d’assurance versent 1800 DH à la clinique et 1500 DH pour l’équipe médicale hors consommable et radiologie», souligne M. Benaguida qui invite l’Agence nationale de l’assurance maladie (ANAM) à reconsidérer sa position à propos de la TNR.

Un nouveau modèle de gestion de la santé

En attendant, l’ANCP réclame des partenariats publics-privés (PPP) pour améliorer l’offre de soins. «Comme pour la dialyse, plusieurs autres domaines pourraient bénéficier de PPP. Je cite la cancérologie, la chirurgie cardiaque ou encore la cataracte. Des milliers de Marocains deviennent aveugles faute d’accès à cette opération très simple. L’idée est de négocier une tarification préférentielle pour les patients assurés au Ramed afin qu’ils puissent en bénéficier dans les cliniques», suggère M. Talib. M. Benaguida propose d’y inclure également les analyses de laboratoire, le scanner et les accouchements. Il insiste par ailleurs sur la nécessité d’adopter un autre modèle de gestion de la santé. «L’Etat doit se désengager de la santé lourde. Le public peut encore se charger de la surveillance, des épidémies, des maladies chroniques et métaboliques, du dépistage du sida et surtout de la formation des médecins et la recherche dans les CHU», dit-il. Un autre débat est ainsi ouvert.