Classe moyenne : Un concept économique ou un mode de vie ?

Adil El Jouali, Professeur chercheur en économie internationale, Université Ibn Zohr

Le concept de la classe moyenne est de plus en plus utilisé pour désigner cet ensemble très hétérogène des ménages, dans les pays en développement qui sont parvenus à se soustraire de la pauvreté sans pour autant être riches. L’émergence de cette catégorie de la population dans plusieurs pays en développement pourrait avoir des effets socioéconomiques majeurs, affectant ainsi la croissance et le développement. «La densification de la strate de revenu intermédiaire des pays en développement permettrait en effet de soutenir la croissance mondiale face au tarissement des potentialités de croissance de la consommation des classes moyennes affectant les économies développées», souligne Homi Kharas de la Brookings Institution. Afin de valider la revue de littérature sur la notion de la classe moyenne, plusieurs études qualitatives ont été entamées pour confirmer ou infirmer l’institution de la notion. Du fait de son poids dans l’économie mondiale, ses comportements de consommation, et son revenu moyen, la classe moyenne est susceptible d’avoir des conséquences environnementales significatives, le cas de la Chine est un exemple. Le cabinet McKinsey a, dans ce sens, consacré un grand nombre de rapports et de notes de synthèse aux classes moyennes des économies émergentes et à leur comportement de consommation depuis une dizaine d’années. Le McKinsey Global Institute (2017), identifie explicitement ces catégories sociales à une “consumer class”. D’autres instances ont publié plusieurs études et rapports sur la classe moyenne émergente, plus particulièrement dans le continent asiatique.

Chevauchement entre les approches sociologiques
En Afrique, la CFAO se focalise également sur les enjeux de consommation et de différenciation des marchés. Scientifiquement parlant, le concept de la classe moyenne paraît difficile à définir et laborieux à déterminer les socles de sa notion. Lancée en mai 2008, une étude qualitative a été entamée par l’équipe de la revue scientifique Economia dans sa rubrique études et sondages, afin d’appréhender la problématique de la classe moyenne à travers les chiffres et les valeurs. Un dépouillement de dossier contenant des statistiques officielles ou recoupées, des centaines de pages d’entretien et des articles permettaient à peine de cerner la question épineuse de la définition : C’est qui la classe moyenne ? Pour avoir une idée plus claire de la notion, l’étude lancée par Economia avait procédé à des simulations de segments de dépenses. Cette étude a retenu sept postes de dépense: logement, transport, alimentation, consommation non alimentaire (habillement, eau, électricité, téléphone), santé et éducation, loisirs et épargne, (en sus de la capitalisation du bien immobilier acquis par crédit bancaire). Le concept de la classe moyenne est pratiquement lié à l’étude de la stratification sociale. Les études ont confirmé que les strates sociales sont formellement définies, plus particulièrement dans les sociétés modernes, comme des hiérarchies sociales liées aux niveaux de revenus, de richesse, d’instruction, de propriété d’actifs productifs, de statut socioéconomique et d’occupation, entre autres, souligne un rapport du Conseil économique, social et environnemental publié en 2021. D’après une lecture bien approfondie, un chevauchement de la notion a été observé entre les approches sociologiques, la revue de littérature et les études empiriques. Ces dernières ont utilisé deux approches différentes : d’une part, les définitions qui reposent sur le statut auto-perçu des individus et, d’autre part, celles qui reposent sur des données observables basées, par exemple, sur le revenu, les niveaux de consommation ou la richesse. Toutes les études datant du début des années 2000 jusqu’à aujourd’hui relèvent que la classe moyenne des pays en développement, formée par des individus qui ne sont pas considérés comme «pauvres» selon les normes locales, bien évidemment ces normes sont variables d’un pays à l’autre, mais selon les normes des pays riches ils sont considérés pauvres.

Des scénarios pessimistes et des discours populistes
Rappelons que ces travaux ont coïncidé avec l’émergence d’une classe moyenne en Asie et en Afrique, ce qui explique que la donne devrait être changée. Les indices et les variables à expliquer dans les études et la revue économique sont multiples, Banerjee et Duflo (2008) ont examiné, par exemple, les principales caractéristiques des ménages et des individus de différentes classes économiques dans les pays en développement par le nombre des membres qui constituent un ménage. Ils constatent ainsi que les ménages de la classe moyenne comptent en moyenne beaucoup moins de membres que les ménages pauvres et proches de la pauvreté. Par exemple, au Mexique, le ménage moyen de la classe moyenne compte 4,4 membres, contre 6,6 pour les très pauvres, 6,2 pour les moyennement pauvres et 5,3 pour les ménages quasi pauvres. En termes de caractéristiques du marché du travail, une enquête menée par le BIT (Bureau international du travail) en 2013, révèle qu’il existe des différences notables dans la répartition de l’emploi entre les classes en termes de secteur économique et de statut dans l’emploi. En effet, 83,7% des travailleurs pauvres extrêmes exercent soit un travail à leur propre compte soit un travail familial non rémunéré, contre seulement 12,7% qui ont un emploi salarié. Ceci est clairement différent des segments de la classe moyenne, qui compte plus de 60% travailleurs salariés. Rien que pour remodeler la définition de la classe moyenne dans ce contexte actuelle, l’étude nécessite une lecture très approfondie et une visibilité lointaine afin de déterminer les soubassements de la notion. Face à ces caractéristiques actuelles de l’économie mondiale (inflation galopante, dégradation du pouvoir d’achat, changement climatique et sècheresse, transformation géostratégique, émergence d’autres puissances économiques, instabilité macroéconomique, variation excessive des devises et des marchés de capitaux, etc.), qui impactent directement le mode de vie de tous les segments des classes sociales.
Au Maroc, le débat bascule entre un scénario pessimiste adoptant un discours populaire qui déplore l’absence de l’équité dans la répartition de richesse et un discours optimiste basant sur des études et des chiffres qui révèlent que le Maroc a connu quand même, au cours de ces dernières années, une émergence d’une classe moyenne importante, qui s’élève à 58,7% de la population, selon le dernier sondage de 2014. Une émergence d’une nouvelle couche sociale moderne et adaptée, qui a pu contribuer à un certain équilibre socioéconomique dans le pays.