Chômage : une baisse en trompe-l’œil

La baisse du taux de chômage est davantage due à celle du taux d’activité qu’à la vitalité de l’économie. La création nette d’emplois est positive dans le BTP, l’industrie et les services, mais trop faible pour compenser les pertes concédées dans l’agriculture. Le sous-emploi augmente depuis 2012.

Une courbe de chômage qui fléchit, alors que la croissance est faiblarde. Aujourd’hui, il n’y a pas un dirigeant politique qui ne signerait pas à deux mains si on lui promettait un tel résultat en début d’année, tant l’emploi est devenu une denrée rare dans le monde entier. Son insuffisance fragilise les gouvernements en place et les oppositions en font un de leurs principaux arguments de campagne électorale. Au Maroc, la situation est tout autre : le repli du chômage a un goût amer. Par rapport à 2015, il a certes été raboté de 0,3 point, à 9,4%. Mais, et c’est là la grosse déception, l’économie a accusé une perte nette de 37 000 emplois, d’après les chiffres communiqués par le Haut commissariat au plan (HCP). Dit autrement, elle en a plus détruit que créé. L’amélioration de la situation, si on peut le qualifier ainsi en s’en tenant uniquement au principal indicateur, tient donc davantage à la dégradation du taux d’activité qu’à la vitalité de l’économie. D’une année à l’autre, ce taux d’activité s’est dégradé d’un point, à 46,4%. D’abord à cause des femmes, déjà très peu présentes sur le marché du travail. Leur poids continue de fondre, passant de 24,8% à 23,6%, soit un point en moins. Idem pour les diplômés, dont le taux d’activité s’est contracté de 1,5 point, à 45,7%. Derrière cette trajectoire, on peut citer, pour les femmes, des raisons culturelles, ou la difficulté à cumuler un emploi et la gestion du foyer (les femmes), et, pour les diplômés, le besoin, faute d’opportunités, de se retirer du marché du travail pour continuer leurs études et mieux augmenter leurs chances d’être embauchés. Quand on sait que chaque année 200 000 jeunes et plus arrivent sur le marché de l’emploi, on mesure l’ampleur de la tâche à laquelle doivent faire face les décideurs, publics et privés.

Les politiques menées jusque-là ont montré leurs limites

Les plus commentateurs les optimistes diront qu’il faut relativiser les chiffres de 2016. Entre autres arguments qui peuvent être recevables, les destructions d’emplois ont essentiellement eu lieu dans le monde rural où 110 000 postes sont passés à la trappe sur les 119000 perdus dans les secteurs agriculture, forêt et pêche. Naturellement, ce revers est imputé à la médiocre campagne céréale 2015-2016 dont l’impact sur le taux de croissance est très nette. On peut aussi avancer que l’industrie, artisanat compris, le BTP et les services continuent de faire montre de vitalité dans un environnement mondial qui reste très instable. La création nette d’emplois y est respectivement de 8 000 (4000 dans le rural et autant en ville), 36000 (23000 ruraux et 13000 urbains) et 38000 (20000 ruraux et 18000 urbains) postes. Mais il faut se rendre à l’évidence que c’est très peu pour absorber toute la demande et donner de l’espoir à ceux qui s’apprêtent à frapper à la porte du marché. De manière générale, l’économie marocaine n’arrive pas encore à créer suffisamment d’emplois et de manière continue. Jusque-là, les politiques menées ont montré leurs limites.

1,2 million de travailleurs dans la précarité

La situation est d’autant plus embarrassante que le taux de chômage est très élevé en ville où il toise les 14% contre seulement 4,2% dans les campagnes. Elle l’est encore davantage car l’emploi créé est souvent de mauvaise qualité. Cela est illustré par un taux de sous-emploi relativement élevé et s’est même dégradé en 2016. De 10,8% en 2015, il est monté à 11,3%. De manière plus simple, on retient qu’en 2016, 1,2 million de personnes travaillaient insuffisamment en nombre d’heures (temps partiel), ou bénéficiaient d’un revenu insuffisant compte tenu de leur disponibilité, contre 1,15 million une année plus tôt. Et depuis 2013, ce taux de sous-emploi n’arrête pas de progresser : de 9,2%, il est monté à 10,3% et 10,8 %, respectivement en 2014 et 2015. C’est un signe qu’une partie de la population s’est enfoncée dans la précarité. Aujourd’hui, on se perd en conjectures quand on évoque la situation du marché du travail au Maroc. Est-ce un problème d’adéquation entre la formation et les besoins des entreprises ? La jeunesse de la population qui provoque une forte poussée de la demande? Des politiques publiques inadaptées ? La faiblesse de l’investissement? Un secteur productif encore tendre dans un contexte où l’Etat, principal employeur, est pris en étau par les contraintes budgétaires?

En tout cas, les pouvoirs publics doivent retourner tous ces postulats, et encore et encore…, pour produire cette fameuse stratégie nationale pour l’emploi afin de juguler ou, à tout le moins, atténuer le chômage en pensant d’abord à des emplois de qualité.