Chez les mastodontes du micro-crédit

Zakoura et Al Amana, qui fonctionnent comme de grandes entreprises, emploient
plus de 1 000 personnes chacune
Système d’information bien huilé,
critères très stricts d’éligibilité au crédit,
spécialistes en finances pour gérer les dossiers… Le management
moderne au service du social.

Né il y a à  peine une dizaine d’années au Maroc, le microcrédit connaà®t un essor fulgurant. Au 31 décembre 2005, on dénombrait près de 3,2 millions de crédits distribués pour un encours de près de 9 milliards de DH. Dans ce secteur qui emploie 3500 personnes et compte douze ONG, deux grosses structures sortent du lot : Zakoura et Al Amana, représentant, à  elles deux, plus de 70% du marché. Ces deux associations, contrairement aux idées reçues, doivent leur succès à  des méthodes de travail extrêmement pointues et modernes. Et c’est parce qu’elles ont adopté les outils et la logique des banques qu’elles ont assuré leur pérennité et n’ont plus besoin de dons pour garantir leur équilibre. Elles lèvent aujourd’hui des fonds auprès des banques mêmes qui, naguère, s’inquiétaient de leur éclosion.

Depuis leur création, ces deux associations ont prêté près de 7 milliards de DH
D’abord, un peu d’histoire. Zakoura est née de la volonté d’un homme, Nourreddine Ayouch. Séduit par la théorie de Muhamad Yunès, l’inventeur du concept qui vient de recevoir le prix Nobel de la paix, et par sa Grameen Bank, il va faire plusieurs séjours au Bangladesh. Il s’inspirera aussi d’un exemple au Chili. En 1995, il met sur pied une petite cellule de travail, hébergée par son agence Shem’s publicité. En 1996, l’association commencera effectivement son activité. Quelque 3 000 prêts seront accordés au cours du premier exercice. Depuis sa création jusqu’à  la fin septembre 2006, Zakoura a financé 1,624 million de dossiers pour un montant total qui avoisine 3 milliards de DH. Le nombre total de prêts actifs est de 291 682.
Comme en témoigne l’évolution de l’activité, Zakoura a pris de l’épaisseur. Elle dispose de 135 représentations à  travers le pays et emploie 1 133 personnes (administratifs, agents de crédit, superviseurs…).

Al Amana, elle, a été créée en 1997, mais n’a reçu son agrément comme association de microcrédit qu’en 2000. Cette association est l’exemple de l’adhésion des pouvoirs publics à  l’idée que la microfinance, comme le soutiennent les ONG, peut contribuer efficacement, non seulement à  réduire l’exclusion et améliorer le niveau de vie d’une partie de la population défavorisée mais aussi à  insérer des activités informelles dans le circuit conventionnel. L’USAID, une fois le gouvernement acquis à  sa cause, met 56 MDH dans les caisses d’Al Amana pour lui permettre de démarrer. Par la suite, l’Etat apportera une contribution de 46 MDH.

Partie de 1 600 clients la première année, Al Amana affichait, en septembre 2006, 340 187 clients actifs et un encours moyen/prêt de 4 340 DH. Depuis sa création jusqu’à  la fin du troisième trimestre 2006, elle a distribué plus de 1,38 million de prêts pour un montant total de 4 milliards de DH. A cette date, l’association était présente dans le pays à  travers 386 antennes, 20 agences et 4 bureaux de rattachement. Son effectif dépasse 1600 personnes.

Un département développement
Les deux grosses machines que sont aujourd’hui ces deux associations ont adopté les moyens de fonctionnement et les systèmes d’information les plus sophistiqués pour s’inscrire dans la durée et le professionnalisme. A ce propos, il faut souligner que ces deux associations ont récemment engagé un organisme étranger pour améliorer leur outil informatique.

Sur le terrain, Zakoura et Al Amana ont un fonctionnement similaire : recruter la clientèle, gérer les dossiers, recouvrer les créances, grâce notamment à  des agents de crédit et des superviseurs rattachés à  des agences implantées à  proximité de la clientèle. Mais il ne faut pas se faire d’illusions, la clientèle – à  majorité féminine pour les deux organismes – doit être éligible à  un crédit pour pouvoir en bénéficier. Les garanties ? Un travail ou une micro-entreprise qu’on gère et dont on est propriétaire, une adresse et être âgé de plus de 21 ans.

Le microcrédit est donc un vrai business, même si la loi n’autorise pas ces «banques des pauvres» à  faire des bénéfices. C’est aussi un métier qui a de beaux jours devant lui, avec un potentiel de clients qui se chiffre en millions. D’ailleurs, Zakoura et Al Amana doublent le nombre de dossiers traités chaque année, pour une activité qui s’avère peut risquée : le taux d’impayés est insignifiant. Chez Zakoura, on parle d’un taux de remboursement de 99,62%. Depuis sa création, Al Amana n’a porté que 47 dossiers devant les tribunaux. A la fin du troisième trimestre, les engagements à  risques ne représentaient que 0,27 % du montant total des prêts consentis depuis la création.

Pour maintenir leur croissance, ces organismes prêteurs ne se sont pas limités au financement de petites activités commerciales et ont chacune créé un département développement pour suivre la demande et concevoir de nouveaux produits. Après le crédit solidaire (3 à  5 personnes pour Al Amana et 5 personnes pour Zakoura), de nouveaux produits ont vu le jour. Cela va du financement du raccordement au réseau d’adduction d’eau et électrique au prêt pour la réhabilitation d’un logement. Le montant des prêts peut aller jusqu’à  30 000 DH sur 36 mois.

La professionnalisation du secteur se traduit également par une recherche constante de compétences. Et pour attirer la matière grise à  plein temps, on ne peut pas se contenter du bénévolat. C’est ainsi que si les salaires des agents de crédit commencent à  2 000 DH, en plus des primes qui leur sont versées en fonction des résultats et des objectifs, les salaires des hauts cadres, eux, n’ont que peu à  envier au secteur bancaire, même si on fait remarquer que, pour s’intégrer dans le monde associatif, il faut avoir une fibre sociale.