Céréales : 52 millions de quintaux à  importer pour couvrir les besoins annuels

La production locale a atteint 75 millions de quintaux et l’approvisionnement du marché est satisfaisant pour le moment, mais les importations seront nécessaires.
En raison d’une baisse de la production mondiale, les cours du blé flambent : 73% de hausse en un mois seulement.
Les industriels sont en négociation avec l’Etat pour rééditer le système provisoire de subvention, comme en 2007.

L’annonce des résultats définitifs de la campagne agricole et de la suppression des droits de douane sur les importations de blé tendre suite aux hausses successives des cours mondiaux n’ont pas manqué de soulever des questions aussi bien chez les professionnels que chez les particuliers. La production locale suffira-t-elle à couvrir nos besoins à l’heure où les cours mondiaux du blé flambent ? Le Maroc pourrait-il se retrouver en situation de manque de blé ? Que l’on se rassure. Bien que la conjoncture soit plus ou moins difficile, il n’y aura pas de perturbations. Les services du ministère de l’agriculture et des professionnels assurent que les besoins seront couverts sans problème. En dépit d’une production locale limitée à 75 millions de quintaux de céréales, les 126 millions de quintaux -dont 58,5 millions en blé tendre- nécessaires à la consommation annuelle des Marocains seront disponibles sur le marché, quitte à ce que l’Etat mette la main à la poche pour payer la différence entre les coûts élevés des importations et le prix final au consommateur.
Pour le moment il n’y a aucune perturbation d’approvisionnement sur le marché. A fin août, le stock collecté par l’Office national interprofessionnel des céréales et des légumineuses (ONICL) en blé tendre, enjeu majeur de la consommation, s’élevait à 14 millions de quintaux. «Ce qui constitue l’équivalent de la consommation de 3,6 mois», souligne Aziz Abdelali, DG de cet office. De plus, les minoteries industrielles pourront profiter de quelque 18 millions de quintaux de blé tendre provenant de la production locale, selon les estimations de l’ONICL.
La récolte de la campagne agricole 2010/2011 s’est élevée à 75 millions de quintaux dont 32,5 millions en blé tendre. Pour cette céréale, ce sont 12,5 millions de quintaux qui iront à l’autoconsommation (via les minoteries artisanales) et 300 000 tonnes qui serviront comme semences pour la prochaine campagne agricole. Certes, la campagne agricole de cette année a été bonne et «c’est la première fois que le pays a eu successivement deux bonnes récoltes», précise M. Abdelali, mais cela n’empêche pas de faire appel à l’étranger pour compléter l’approvisionnement du marché local, comme ça a toujours été le cas. Ainsi, pour satisfaire la demande, les minoteries industrielles devront recourir à l’importation d’environ 26 Mq de blé tendre. A cela s’ajouteront 6 Mq de blé dur et 20 Mq d’orge destinées essentiellement à l’alimentation animale. Au total, les importations en céréales principales porteraient, selon les estimations des professionnels, sur quelque 52 Mq au cours de cette campagne. Mais à quel coût ?

Les cours mondiaux passent de 13 à 22,5 euros le quintal

Il faut dire que les cours mondiaux sont très élevés à cause d’une diminution importante de la production de la plupart des grands producteurs exportateurs. Au Canada, par exemple, les récoltes ont baissé considérablement en raison de chutes abondantes de pluies tardives. Dans les pays de l’Europe de l’Est, grands producteurs de blé, comme la Russie, l’Ukraine et le Khazakstan, les récoltes ont ostensiblement chuté à cause d’une sécheresse aggravée. Pour ne rien arranger, les feux de forêt, qui ont touché durant le mois d’août la Russie, troisième exportateur au monde, ont dévasté 25% des récoltes de blé. Ce qui a d’ailleurs poussé Moscou à suspendre les exportations jusqu’à la fin de l’année en cours. L’Ukraine et le Kazakhstan envisagent de faire la même chose… Enfin, les stocks du Pakistan, lui, grand producteur de blé, ont été sérieusement endommagés par les dernières inondations. Reste deux inconnues qui empêchent, pour le moment, la visibilité sur l’évolution du marché dans les prochains jours. Les observateurs ont ainsi les yeux rivés sur la récolte des deux gros producteurs et exportateurs de l’hémisphère sud que sont l’Australie et l’Argentine et dont on connaîtra l’issue en novembre prochain. Mais déjà les premiers signes sont peu encourageants. L’Argentine traverse une vague de sécheresse qui risque fort d’affecter la campagne céréalière.
Du coup, les prix se sont envolés sur le marché international. La tonne métrique de blé tendre se négociait à 225 euros (en FOB) à la fin du mois d’août contre 130 euros un mois plus tôt, soit une hausse de 73%. Effarés par une telle situation, la plupart des pays importateurs se sont rués vers la France et les Etats-Unis, deux importants producteurs également et traditionnels fournisseurs du Maroc. Conséquence : la forte demande concentrée sur un nombre réduit de fournisseurs a allongé la durée de livraison. «Entre la commande depuis l’Hexagone et l’arrivée du bateau au port de Casablanca, il fallait compter sur 15 jours, mais aujourd’hui la durée moyenne est de 30 jours», estime un importateur marocain.

Le prix du blé tendre local a atteint 260 DH le quintal

Si les importateurs marocains sont obligés d’aller chercher des fournisseurs de plus en plus loin, comme l’Australie et l’Argentine, le fret et la logistique deviendront alors des facteurs déterminants quant à l’évolution des prix intérieurs. Selon des estimations faites par les industriels marocains, le coût d’importation à partir de ces deux pays est supérieur de 2,37 euros par quintal à celui de fournisseurs classiques d’Europe ou d’Amérique du Nord.
Il est évident que la décision des pouvoirs publics de supprimer, pendant quatre mois, les droits de douane sur les importations de blé tendre a allégé le fardeau des importateurs. Mais, de l’avis des professionnels, la hausse des cours mondiaux fait que le blé importé arrive aux ports marocains à 3 DH le kilo (au 30 août). Or, pour maintenir les prix à la consommation de la baguette et de la farine de luxe aux tarifs «conventionnels», respectivement à 1,20 DH l’unité et 3,50 DH le kilo, il faudrait que le coût de l’importation du blé ne dépasse pas les 2,60 DH le kilo. Cette situation est d’autant inquiétante que le prix de blé local se négocie également à un seuil important ; il frôle en fait les 2,60 DH le kg. Comme le souligne le DG de l’ONICL, «le prix du blé national a enregistré un record». Aussi réjouissante soit-elle pour l’agriculteur, cette bonne nouvelle n’en est paradoxalement pas une pour les minotiers qui ont un engagement avec les pouvoirs publics pour maintenir inchangés les prix cibles du pain et de la farine de luxe. Même si les cours n’ont pas atteint le niveau de 2007, ils risquent  de compromettre les marges des industriels et d’affecter l’accord de modération signé avec l’Etat et les professionnels au lendemain des perturbations de cette année-là.

Vers l’instauration d’un système de subvention ?

Cela veut-il dire que les professionnels approvisionnent-ils actuellement le marché à perte ? «Pour le moment, nous puisons dans les stocks constitués sur la base des cours encore modérés d’il y a quelques semaines», explique un industriel.
Mais ils ne sont pas prêts à supporter des pertes lorsque ces stocks seront bientôt épuisés. C’est pourquoi ils ont engagé ces jours-ci des négociations avec les pouvoirs publics pour mettre en place un système de «restitution de la différence des prix susceptible d’assurer une régulation du marché national». Les deux parties sont en train de finaliser la formule qui sera adoptée pour compenser les différences des prix. Fort probablement, le système mis en place durant la crise de 2007 sera dupliqué. Il consiste en fait à restituer la différence à la frontière, dès l’importation. Pour cela, le calcul de la partie «compensée» se fera sur la base des cours mondiaux révisés tous les 15 jours. A l’heure où nous mettions sous presse, mercredi 1er septembre, aucune décision officielle n’avait été prise, mais l’optimisme était de mise chez les importateurs.