Cannabis : qui a dit que les barons ont perdu le Nord ?

Erigée en système économique qui fait vivre près d’un million de personnes, la culture du cannabis reste, pour le Maroc, une épine dans le pied.
En dépit des efforts entrepris, les superficies cultivées et les quantités mises sur le marché augmentent.
Quels sont les coûts de production ? Qui encaisse combien ? Plongée au cœur du système.

Depuis bientôt trois heures, Moha ronge son frein dans une voiture garée sous les arbres bordant une plage sauvage, quelque part au nord du Maroc, sur la côte méditerranéenne. L’affaire mérite précaution et suscite angoisse : dans une heure, plus exactement à 1h 30 du matin, il assistera à l’embarquement de presque une tonne et demie de résine de cannabis à destination de l’Espagne.
Moha avait déjà été mis au au courant par le biais de son informateur qu’une opération se préparait et que dans un petit chalet situé à quelques dizaines de mètres de la plage, seize personnes attendaient depuis plusieurs jours le «signal».
Depuis la voiture, garée à mi-chemin entre le chalet et la plage, il pouvait entrevoir, dans une nuit sans lune, quelques hommes traîner une embarcation vers la mer. C’est un Fantôme, lui expliqua son guide, un zodiac, à plusieurs moteurs, pouvant transporter aisément deux tonnes de résine de cannabis. A peine l’embarcation installée face à la mer qu’un mouvement de va et vient entre cette dernière et le chalet a commencé. Des silhouettes tirent les cartons remplis de résine avant de les embarquer. Deux heures auront suffi aux «porteurs» pour que la Fantôme soit prête à démarrer. Cinq autres minutes pour que les porteurs se divisent en deux groupes. Les uns s’embarquant avec la marchandise, les autres retournant chez eux.
«Ces porteurs, hommes de confiance, nous racontera plus tard Moha, touchent entre 1 500 et 2 000 DH. Le pilote, quant à lui, empoche la coquette somme de 70 000 DH pour chaque traversée !». Car les pilotes, contrairement aux porteurs, se comptent sur les doigts de la main et les légendes à leurs sujets abondent. Outre leur maîtrise des techniques de navigation, ils doivent faire preuve de beaucoup de patience et de sang froid et d’être à même de manipuler à la perfection des techniques comme le GPS à l’aide duquel ils localisent le point d’amarrage. En plus, nous raconte notre guide, qui, d’ailleurs, a fait la traversée plus d’une fois, le pilote peut rester des fois jusqu’à deux jours dans la mer si la situation se complique de l’autre côté. L’autre côté, c’est l’Espagne où se déroulera l’opération débarquement. Une opération quasi identique à laquelle nous venons d’assister mais à une exception près : les porteurs sur les plages espagnoles, eux, ont un tarif unique qui est fixé à 3 000 euros. De quoi faire fantasmer, avouons-le, plus d’un fonctionnaire marocain.

100 tonnes exportées chaque jour durant
la haute saison ?
Il a donc suffi plus de deux heures pour que l’embarcation quitte la plage transportant à son bord une tonne et demie de résine de cannabis qui rapportera, si tout va bien, quelque 5 millions de DH.
Une tonne et demie de drogue embarquée en un soir ! Quand Moha nous raconte la scène qu’il a vécue, la stupeur nous cloue sur place. Le guide de Moha ne nous laisse pas le temps de souffler et lâche avec un sourire à la Tony Montana : «Demain soir, il y aura deux embarquements simultanés !»
Notre «Tony Montana» sait de quoi il parle. Aujourd’hui, les études menées par des organismes internationaux estiment à 100 tonnes la quantité de cannabis (sous toutes ses formes : kif, chira et résine) qui quittent chaque jour le Maroc vers l’Europe, au cours des semaines qui suivent la récolte. Un chiffre qui rend ridicule celui des saisies. Selon Alain Labrousse (voir interview en page suivante), éminent sociologue et référence mondiale en matière de géopolitique de la drogue, le nombre des saisies du haschich marocain en Espagne a grimpé à 800 tonnes au cours de l’année 2004 alors qu’elles s’établissaient à 565 tonnes en 2002. Une bonne évolution, mais sans rapport avec ce qui passe entre les mailles du filet. C’est dire combien les opérations coups de poing et autres dispositifs sécuritaires mis en place pour faire face au trafic de drogue dans le détroit de Gibraltar, et annoncés à grand coups de communiqués officiels, sont loin de produire l’«effet» recherché. Les saisies représentent à peine 8 jours d’une activité qui ne s’arrête pratiquement jamais.
Pire, si le nombre de saisies augmente, ce n’est pas forcément que la surveillance est plus efficace mais plutôt que la production, donc le nombre d’opérations, est en hausse. On assiste, en effet, depuis des années à une forte tendance d’extension de la culture du cannabis. Si, en 2000, les superficies cultivées étaient de l’ordre de 90 000 ha, selon l’Observatoire français des drogues et des toxicomanies, (OFDT) elles sont passées à 134 000 ha fin 2003, selon l’enquête menée conjointement par l’ONUDC (Office des Nations unies contre le crime et la drogue) et l’APDN (Agence pour la promotion et le développement économique et social des préfectures et provinces du nord du Royaume).

12% des superficies consacrées au cannabis sont aujourd’hui irriguées
Cette extension progressive des zones cultivées est de nature à pousser plus d’un à se poser moult interrogations sur la politique poursuivie pour lutter contre la culture du cannabis au Maroc. L’enquête de l’ONUDC et de l’APDN fait ressortir, par exemple, que pour la province de Chefchaouen, les 170 000 ha du massif forestier subissent chaque année un déboisement (1 472 ha en 2002) dû à une nécessité d’obtenir de nouvelles terres pour cultiver le cannabis.
Sur un total de 134 000 ha de cannabis, 86% sont concentrés dans les provinces de Chefchaouen (50%), Taounate (19%) et Al Hoceima (17%). Les provinces de Larache (9%) et de Tétouan (5 %) jouent un rôle moindre, mais cette dernière joue le rôle le plus important dans le trafic.
C’est également dans les provinces de Chefchaouen et d’Al Hoceima qu’est consacrée la plus grande proportion de terres agricoles au cannabis. Celui-ci occupant entre 11% et 22% de la surface agricole utile dans les trois autres provinces. Remarque de taille : la culture du cannabis n’échappe pas aux soucis de rendement. C’est ainsi que 12% des champs de cannabis sont aujourd’hui irrigués, les provinces d’Al Hoceima et de Larache consacrant une proportion plus importante que les autres provinces (respectivement 18 % et 14 %) de terres irriguées à la culture du cannabis.
De manière globale, sur l’ensemble de ces cinq principales provinces du nord, 24,3 % des terres agricoles en bour étaient cultivées en cannabis en 2003, contre 22,8 % en 2002. En revanche, 70 % des terres irriguées étaient cultivées en cannabis en 2003, contre 66,6% en 2002. On constate donc que dès que l’exploitant dispose de terres irriguées, il est plus enclin à y cultiver du cannabis que d’autres cultures.
«Pourquoi le cannabis ?» avions-nous, cyniquement certes, demandé à un vieux paysan d’Issageun (région de Ketama). Ce dernier s’est contenté de sourire tandis qu’il chargeait une petite cargaison d’engrais sur le dos de son mulet. Les exploitants ont tous recours aux engrais pour augmenter les rendements du cannabis. Les parcelles de cannabis reçoivent deux à quatre fois plus d’engrais que les cultures de céréales. Les quantités d’engrais appliquées sur le cannabis varient peu d’une province à l’autre alors qu’il existe de grandes variations dans le cas des céréales en fonction de la qualité des terres et du rendement attendu. L’enquête conduite en 2003 a démontré que le manque de système de rotation des cultures dans certaines zones quasiment en situation de monoculture du cannabis conduit l’exploitant à surdoser les quantités d’engrais afin d’augmenter les rendements. L’enquête fait remarquer que cette utilisation massive des engrais a un effet néfaste sur la qualité des sols déjà fragilisés par l’érosion et conduit à leur appauvrissement accéléré. Cependant, dans les villages que nous avons visités, les exploitants ont recours à une technique qui consiste à alterner les cultures. «Vous voyez là-bas, nous montre un exploitant situé à Laànasser (région de Ketama), j’ai divisé ma terre en deux parties. La première pour le cannabis et la deuxième pour le maïs. Mais l’année prochaine ça sera l’inverse».

1 150 DH de dépenses pour un revenu de 18 000 DH
Les engrais, c’est pratiquement la seule dépense significative, pour ces fermiers du cannabis. L’exploitant investit en moyenne 1150 DH d’engrais par hectare de cannabis cultivé, un investissement sans commune mesure avec le rendement. Ce dernier peut atteindre 1 500, voire 2 000 kg par hectare pour les terres irriguées. Pour l’ensemble de la région du Nord, la moyenne des rendements de cannabis brut a été en 2003, selon l’enquête ONUDC/APDN, de 638 kg/ha pour les cultures en irrigué et de la moitié, 330 kg/ha, pour les cultures en bour.
Même en année de faible rendement, ce que ces récoltes engrangeront comme revenus est sans rapport avec ce que les paysans tirent des autres cultures, licites elles. Les céréales, par exemple, étant cultivées presque exclusivement en bour, dans la région, les rendements sont jugés faibles avec une moyenne de 730 kg/ha pour 2003. Faibles parce que avec un prix moyen de 2 DH par kg, le revenu brut n’est que de 1 460 DH par hectare, comparé au revenu brut de 11 635 DH pour le cannabis, soit un rapport 7 à 8 fois supérieur pour ce dernier ! Avec des rendements doubles, le cannabis en irrigué devient 12 à 16 fois plus rentable que les céréales ou les légumineuses en irrigué. Constat : la rentabilité accrue du cannabis irrigué incite de plus en plus d’exploitants à utiliser leur terre irriguée pour le cannabis. Cependant, on remarquera que sur ce point, qui est d’ailleurs essentiel, une énorme différence existe entre les résultats de l’enquête menée par l’ONUDC et l’APDN par rapport à celle réalisée en 2001 par Alain Labrousse et Luis Romero pour le compte de l’Observatoire français des drogues et des toxicomanies, une étude qui, au passage, avait suscité pas mal de remous chez nos officiels. L’enquête en question avait établi que le cannabis est de 12 à 46 fois plus rentable que les cultures de céréales. La même étude faisait ressortir que parmi les productions licites, la plus rentable à l’hectare est celle du figuier, mais, même dans ce cas, le cannabis demeure de deux à huit fois plus rentable. Par rapport à la vigne, il l’est 4 à 17 fois et pour l’olivier de 4 à 14 fois.
La production brute de cannabis récoltée par les exploitants, sujet de l’enquête de l’ONUDC et de l’APDN, est commercialisée en 2002 à différentes dates et selon différentes formes (brut et non brut). Ainsi, 17,6% des exploitants vendent leur cannabis à l’état brut au moment de la récolte et 82,4 % le vendent plus tard (à titre indicatif entre 4 et 6 mois) en spéculant sur les prix ou la demande. A ce stade-là déjà, les revenus potentiels sont relativement importants. A combien se chiffrent-ils pour les 96 600 familles qui vivent de la culture du cannabis ? Selon l’enquête de l’ONUDC/APDN, le kif rapporte à chaque famille près de 21 000 DH par an, soit 51% de ses revenus globaux. Mais comme le souligne Alain Labrousse dans son enquête, et comme nous avons pu de nous-mêmes vérifier, un nombre beaucoup plus réduit des exploitants fabrique de la résine (haschisch). Il faut environ 100 kg de kif pour obtenir un kilo de haschisch de première qualité qui est généralement vendu entre 5 et 6 DH le gramme. On extrait ensuite de ces mêmes 100 kg un produit de piètre qualité qui est mélangé au premier pour obtenir un haschisch médiocre, mais qui trouve preneur entre 2 et 3 DH le gramme. La suite des opérations, se déroule généralement dans des bâtiments isolés dans la montagne censés être secrets. Chaque paysan conduit des ânes chargés de la production vendue aux trafiquants jusqu’à un lieu de rendez-vous fixé à l’avance. De là, les ânes (suivant des congénères dressés à cet effet) se rendent seuls jusqu’aux laboratoires. Là, mise dans des sachets de cellophane, la poudre est chauffée et compressée, pour donner la résine ou haschisch, destinée à la commercialisation, présentée sous forme de savonnettes ou de plaquettes (généralement de 250 grammes) appelées tbisla (petit assiette).

100 kg de cannabis pour produire un kg de résine
Le plus souvent, le cannabis ne subit qu’une semi-transformation seulement et reste à l’état de poudre (chira). La plus communément produite (sandouk) requiert 100 kg de cannabis brut pour obtenir 6 à 7 kg de poudre. 34% du cannabis sont transformés directement en poudre par les exploitants (16 100 tonnes, transformées en 1 046 tonnes de poudre), les 66% restant (31 300 tonnes) étant vendus à l’état brut pour être transformés en résine par des opérateurs clandestins. Le prix du cannabis brut vendu par l’exploitant s’élève à 35 DH le kg et le prix moyen de la poudre (qualité sandouk) à 900 DH le kg. Le revenu potentiel des fermiers pour la production 2003 s’élèverait donc à environ 2 milliards de DH. Un chiffre fortement contesté par plusieurs observateurs internationaux qui ont décelé une volonté du gouvernement marocain à minimiser le profit de ses paysans.
Mais les fermiers ne sont que le premier maillon d’une chaîne d’opérateurs qui engrangera d’énormes profits. Ainsi, la collecte du kif est faite aussi dans un douar ou dans plusieurs douars voisins, par un intermédiaire, qui vend aux grands trafiquants transformateurs. L’intermédiaire se charge dans ce cas de l’acheminement du produit. «Nous avons deux types d’intermédiaires, confie un exploitant, ceux qui traversent les montagnes et ceux qui prennent la route à bord de voitures. Les premiers sont intraitables, voyagent de nuit et sont pour la plupart armés de fusils. Les seconds sont de bons conducteurs, connus aux barrages». Nous avons fait la connaissance de l’un de ces derniers, qui nous a affirmé que généralement il transporte des quantités allant jusqu’à 500 kg à bord d’une voiture type Mercedes 280. Il est payé 100 DH/kg, soit un revenu maximal de 50 000 DH par livraison. Le «transporteur» nous a confié aussi qu’il existe d’autres types de voitures, en l’occurrence les Ford 207, capables de transporter des quantités beaucoup plus «importantes».
Passé le stade du chargement, encore faudra-t-il franchir les barrages. Et là, pour ce système économique aux règles non édictées mais bien connues, les tarifs sont plus ou moins fixes. Suite aux investigations que nous avons menées sur place, des sommes allant jusqu’à 1 million de DH par mois, selon l’importance du barrage, sont déboursées par les gros trafiquants. Bien entendu, n’ayant pas pu constater de visu de telles pratiques, nous ne pouvons que les mettre sur le compte des dires des habitants de la région. Fait notable, signale-t-on, dans les us du business, les nouveaux arrivés sur le marché déboursent plus. Une sorte de ticket d’entrée lié au fait qu’il puisse s’agir d’une opération one shot.
Il faut d’ailleurs reconnaître un fait. L’enquête de l’ANPD a négligé ce volet et Driss Benhima, directeur de l’Agence du Nord, n’a pas voulu répondre à nos multiples sollicitations concernant cette enquête. Or, c’est la corruption qui gangrène l’ensemble de la structure censée lutter contre la culture et le trafic de drogue dans notre pays.
A partir de là, le circuit économique emprunte des voies plus convenues. Sur le marché local, la résine que le fermier a cédée à 5 DH le gramme, se retrouve à 10 DH sans compter qu’elle est souvent coupée avec d’autres produits (henné, café, dissolvants, barbituriques…) soit un bénéfice s’échelonnant entre deux et quatre fois le prix à la ferme. A l’export c’est une autre paire de manches. En Espagne, le gramme de résine est vendu à 3 euros. A Amsterdam, on ne peut l’avoir à moins de 7 euros, à Bruxelles 8 euros et à Londres il faut débourser 20 euros. A Stockholm, le prix est de 26,6 euros. On est loin des 10 DH du prix national.
On le voit donc, tout un système basé sur l’économie de la drogue, prohibé mais toléré, existe aujourd’hui. Si 800 000 personnes vivent de la culture du cannabis, il faut ajouter à cela tous les intermédiaires et l’on n’est raisonnablement pas loin du million d’individus, en retenant comme seule base les chiffres officiels. Quant aux revenus du système, ils sont tout aussi colossaux. 114 milliards de DH de chiffre d’affaires à l’export, 2 milliards pour les producteurs, sans compter ce que ça rapporte aux trafiquants qui opèrent sur le marché local et aux représentants de l’Etat qui couvrent le trafic. Comment dans ces conditions imaginer combattre tout cela ? Problème à la fois économique et social, le cannabis est également un enjeu géopolitique, d’où une certaine hypocrisie à la fois de la part du Maroc et de l’Europe (voir encadré). Loin de régresser, le trafic continue de se développer à un rythme soutenu malgré toutes les «mesures» sécuritaires prises. Les balsas (barques de fortune en bois construites directement sur la plage) ont cédé la place aux zodiacs Fantôme. Le trafic continue de se faire par ces nuits sans lune. Le cannabis rapporte, et le Maroc est loin de s’en débarrasser. Selon nos interlocuteurs, il rapporte tellement qu’à Souk Larbaâ, dans le Gharb, des terres commencent à être cultivées. Info réelle ou intox.