Bouchra Meddah : «Nous devons rester vigilants pour assurer une bonne gestion des stocks de sécurité»

• La pandémie de la Covid-19 a renforcé le rôle stratégique de la Direction du médicament et de la pharmacie.
• L’approvisionnement et les stocks de médicaments revêtent un intérêt particulier actuellement.
• Plusieurs initiatives ont été prises pour encourager la fabrication locale.

Bouchra Meddah, fraîchement nommée en tant que Directrice du médicament et de la pharmacie, revient dans cette interview sur le rôle stratégique de la DMP au sein du ministère de la santé. Le département de Khalid Ait Taleb fait face à des enjeux majeurs tels que la sécurisation du stock stratégique en médicaments et l’accompagnement de l’industrie pharmaceutique.

• Le rôle de la Direction du médicament et de la pharmacie s’est-il renforcé durant la pandémie ?
La Direction du médicament et de la pharmacie (DMP) a un rôle stratégique dans le déploiement de la stratégie nationale en matière de mise à disposition des médicaments et des produits de santé. Elle intervient à plusieurs niveaux, que ce soit sur le plan réglementaire, technique, ou scientifique. La mission principale de la DMP réside dans l’évaluation de la qualité, de la sécurité d’emploi et de l’efficacité des médicaments et des produits de santé. Elle assure par ailleurs les activités de contrôle qualité et conduit des inspections régulières sur les sites de fabrication, de distribution et de dispensation de ces produits. La DMP est organisée de façon à répondre à toutes ses missions essentielles et notamment celles qui consistent à assurer la disponibilité et la sécurité des médicaments et des produits de santé.

• Quelles seront les nouvelles missions de la DMP afin de s’adapter à l’évolution de la crise pandémique ?
La DMP a déployé tous les moyens nécessaires pour assurer un approvisionnement normal et régulier du marché et plus particulièrement pour les patients ayant contracté le Coronavirus. Nous sommes satisfaits, puisque, à ce jour, nous n’avons pas constaté de graves pénuries des médicaments vitaux pendant toute la période de la Covid-19. Cependant, la menace reste réelle et nous devons rester vigilants pour assurer une bonne gestion des stocks de sécurité et assurer une veille pour anticiper les risques de pénurie mondiale. Ceux-ci peuvent toucher certains médicaments importés ou certaines matières premières. Dans ce cadre, nous opérons en étroite collaboration avec les industriels marocains pour les accompagner dans ce sens. Je voudrais également ajouter que notre ministre de la santé, le Pr. Khalid Ait Taleb, accorde un intérêt particulier à ce sujet et le suit chaque jour et de très près. Nous travaillons sur ses instructions avec les différents acteurs. Par ailleurs, il est important de rappeler que l’une des nouvelles missions de la direction est d’accompagner les investisseurs et les fabricants locaux dans la mise en conformité de la fabrication locale des produits de santé tels que les dispositifs médicaux (masques, écouvillons,..) et des réactifs (kit d’extraction de PCR, etc.) selon les normes requises et conformément à la réglementation en vigueur, afin d’assurer la sécurité d’utilisation de ces produits par les citoyens. Cette mission concernant les dispositifs médicaux et les réactifs occupe désormais une place importante et une charge de travail conséquente et je tiens à saluer les équipes de la DMP qui ont déployé tous leurs efforts dans ce cadre.

• Quelles sont les mesures prises pour préserver le stock de certains médicaments qui connaissent parfois des pénuries ?
Le ministre de la santé a adressé de manière anticipative, en date du 18 mars 2020, une circulaire aux pharmaciens responsables des établissements pharmaceutiques industriels, grossistes répartiteurs et pharmaciens d’officines. Elle contient les directives permettant la continuité de la production, de la distribution et de la dispensation des médicaments. Le but est d’assurer un approvisionnement régulier et normal, tout en répondant aux urgences sanitaires.
Par conséquent, nous assurons depuis le début de la pandémie la mise à disposition des médicaments et des produits de santé. Ceci permet la prise en charge des patients atteints de la Covid-19 et garantit l’accès aux traitements indispensables pour les autres patients, notamment ceux atteints de maladies chroniques. Dans ce cadre, les industriels sont tenus de communiquer les états de leurs stocks hebdomadaires en médicaments à l’Observatoire national des médicaments et des produits de santé. Ceci nous permet d’anticiper les situations de «proche rupture» afin de pouvoir trouver des solutions alternatives et assurer la continuité d’accès aux médicaments pour les professionnels et les patients.
La circulaire ministérielle N°75DMP/00 du 18 mars 2020 a énuméré un certain nombre d’instructions à respecter vigoureusement pendant toute la période de la crise sanitaire. Elle vise à assurer l’approvisionnement normal en médicaments, veiller à la distribution équitable des médicaments sur toutes les régions du Royaume entre les Etablissements pharmaceutiques grossistes répartiteurs (EPGR) et les officines et garantir les stocks de sécurité en respectant la réglementation en vigueur.

• Quelles sont les mesures prises ou à prendre pour accompagner ce marché durant les mois à venir ?
Sous la conduite éclairée de S.M le Roi Mohammed VI, que Dieu l’assiste, le Maroc a placé l’humain au centre de sa stratégie de lutte contre la Covid-19 en privilégiant les vies humaines à toutes les autres considérations économiques. Le secteur pharmaceutique est capable d’assurer la souveraineté sanitaire. Il s’est fortement engagé avec toutes ses composantes du secteur privé : industriels, grossistes-répartiteurs et officinaux ; et du secteur public: pharmaciens hospitaliers dans cette lutte contre la Covid-19.
Durant cette pandémie, des mesures urgentes ont été prises par le ministère de la santé à travers l’incitation à la recherche de nouvelles sources alternatives de produits pharmaceutiques. L’industrie pharmaceutique marocaine dépend à 100% de l’importation des ingrédients pharmaceutiques de l’étranger.
La chaîne d’approvisionnement a été fragilisée, d’une part à cause de la fermeture des frontières, et, d’autre part, par le ralentissement de la production mondiale. Il est indispensable de gérer une distribution équitable régionale des produits en faisant une attribution proportionnelle des stocks.
Nous avons donc pris une batterie de mesures comme l’accompagnement de nouveaux investisseurs, l’encouragement de la fabrication locale des génériques et des bio-similaires, la facilitation de l’accès à l’innovation thérapeutique et essentiellement dans les aires thérapeutiques des maladies lourdes et orphelines et l’anticipation de toute rupture de stock.
La dématérialisation de plusieurs processus d’octroi des autorisations a donné plus de flexibilité aux professionnels. Afin de réussir cet accompagnement, il serait indispensable d’impliquer tous les secteurs, économique, industriel et financier aux côtés du secteur de la santé pour se préparer et faire face à toute crise sanitaire.

• La DMP sera-t-elle amenée à entreprendre des initiatives pour encourager la fabrication locale des médicaments ?
L’encouragement de la fabrication locale des médicaments mais aussi des produits de santé tels que les dispositifs médicaux, les réactifs à usage de diagnostic in vitro et les produits hydro-alcooliques…, tout cela fait partie intégrante de la feuille de route de M. le ministre. L’objectif principal de ce programme est d’améliorer la disponibilité des médicaments et des produits de santé pour nos concitoyens en ayant le plus d’indépendance et d’autonomie possible par rapport à nos besoins. Ainsi, nous avons octroyé des autorisations de mise sur le marché «AMM» à la fabrication locale pour des médicaments du protocole thérapeutique de la Covid-19. Cependant, il est grand temps que l’industrie pharmaceutique marocaine s’oriente vers des choix stratégiques axés sur le développement des nouvelles technologies de pointe et sur la fabrication locale de formes galéniques peu ou pas présentes telles que les injectables, les collyres, les aérosols, les anticancéreux, les bio-similaires ainsi que les sérums et les vaccins. Avec la crise sanitaire, nous réalisons combien notre pays doit pouvoir fabriquer des médicaments vitaux et essentiels et disposer d’unités industrielles de production de haute technologie.

• Est-ce que la procédure d’exportation des médicaments sera durcie, vu l’évolution de la pandémie ?
La priorisation de l’approvisionnement du marché national est pour nous un élément majeur dans le contexte actuel, conformément aux instructions de S.M. le Roi, que Dieu le glorifie, qui place la santé des citoyens marocains avant tout le reste.
Les pays exportateurs vers notre pays ont mis en place ces mêmes procédures et nous considérons cette démarche comme légitime et indispensable dans une situation de crise inédite et exceptionnelle. l’Inde, leader mondial, a limité l’exportation des médicaments et des principes actifs pharmaceutiques pour protéger son approvisionnement et c’est la Chine qui fournit l’essentiel de ces ingrédients aux fabricants indiens de médicaments génériques. Il y a également l’exemple de la France qui, par dérogation exceptionnelle au principe de libre-circulation en Europe, a interdit aux grossistes les exportations de certains médicaments et des moyens de protection contre la Covid-19. Ainsi, soucieuse de sa mission de santé publique privilégiant l’intérêt national, la DMP a élaboré la circulaire ministérielle n°91 DMP/00 du 31-03-2020. Elle a mis en place une plate-forme dématérialisée pour le dépôt des demandes et la délivrance des autorisations dans un délai ne dépassant pas les 72 heures à partir du dépôt des documents requis. L’approche de régulation des exportations a permis d’assurer la priorité nationale tout en garantissant l’approvisionnement des pays frères africains et arabes sous la conduite de SM Mohammed VI, que Dieu l’assiste. Ce travail qui a permis de poursuivre les exportations vers les différents pays d’Afrique, d’Europe et de la région MENA a été possible grâce à la collaboration et à l’adhésion des différents acteurs aussi bien publics que privés.

• Autorisera-t-on l’importation de nouveaux médicaments au cours des mois à venir ?
Conformément au décret n° 2.14.841 du 5 août 2015 relatif à l’autorisation de mise sur le marché des médicaments à usage humain, le ministère de la santé octroie des AMM avec un statut soit à la fabrication locale, soit à l’importation, et ce après avoir réuni une commission d’experts qui statue sur l’intérêt thérapeutique du médicament en question pour notre pays.
Les AMM sur la base d’importation ne sont octroyées que pour les médicaments qui ne peuvent pas être fabriqués au Maroc, soit en raison de la technologie utilisée ou en cas de volumes de ventes annuelles faibles. Le ministère de la santé a toujours protégé la fabrication locale et continuera à le faire.
Cependant, il demeure évident que nous avons et nous aurons toujours besoin d’importer des médicaments innovants, vitaux et essentiels. Tout comme nous aurons toujours besoin d’importer les médicaments dont l’industrie pharmaceutique marocaine n’assure pas la fabrication locale.
Je rappelle, juste à titre d’information, qu’aucun pays au monde, même les plus développés (USA, Allemagne, France, etc..) ne fabrique 100% de ses besoins en médicaments.
Nous avons le devoir de ne pas priver les patients marocains de ces médicaments pour leurs traitements. Ceci ne remet nullement en cause la volonté ferme du ministère de la santé d’encourager la fabrication locale et plus particulièrement d’inciter les industriels d’aller vers tout investissement concernant les médicaments et les formes galéniques peu ou pas fabriqués au Maroc. Ceci nous permettra d’avoir une réelle indépendance et autonomie pour l’accès aux médicaments majeurs et vitaux.