Assurance islamique : les débuts risquent d’être difficiles

Plusieurs contraintes pourraient brider le Takaful au lancement, selon l’Association marocaine pour les professionnels de la finance participative. Le modèle économique imposé par la réglementation pourrait induire des primes systématiquement plus chères par rapport à l’assurance conventionnelle. Le champ d’activité et les options en matière d’allocation des ressources des nouveaux opérateurs devraient être limités au début.

Alors que le cadre réglementaire des futures banques participatives est sur le point d’être bouclé, avec la prochaine finalisation des contrats type qui régiront les financements proposés par ces institutions, les regards se tournent à présent vers l’assurance Takaful. Celle-ci devra obligatoirement accompagner les futurs financements participatifs et le fait est qu’elle est loin d’être aussi bien avancée. Pour ne rien arranger, les spécialistes recensent déjà des contraintes qui pourraient brider l’assurance participative dès ses débuts au Maroc. L’Association marocaine pour les professionnels de la finance participative (AMFP), constituée depuis 2013 pour contribuer au développement de cette nouvelle industrie, évoque notamment trois grandes difficultés dans une étude communiquée en exclusivité à La Vie éco.

La première est inhérente au modèle économique qui s’imposera de par la loi aux futurs opérateurs. En interprétant la réglementation, les experts de l’AMFP déduisent que ce modèle consistera en la Wakala qui figure parmi cinq autres modèles selon lesquels exercent généralement les opérateurs Takaful (Wakala modifiée, Moudaraba, Waqf, modèle combiné de Wakala et Moudaraba…). Dans la Wakala, l’opérateur tire sa rémunération uniquement des commissions prélevées à la source sur les contributions au fonds Takaful, ce qui devrait surcharger les primes facturées dans le cadre de ce produit. En face, l’assurance conventionnelle se rémunère en plus des commissions sur son excédent technique. De fait, selon l’AMFP, si le modèle de la Wakala est bien adopté, il y a fort à parier que, in fine, les primes des opérateurs Takaful seront plus élevées que celles des acteurs classiques. Ce surcoût constituera un handicap concurrentiel majeur sur un marché de prix comme le marché marocain, anticipent les spécialistes. Pour parer à cela, l’étude recommande l’adoption du modèle de la Wakala modifiée où en plus des commissions, l’opérateur est intéressé à l’excédent technique.

Un catalogue de produits peu fourni

La deuxième contrainte identifiée par l’association est liée au fait que les opérateurs Takaful seront amenés par la force des choses à démarrer avec un catalogue de produits peu fourni. Dans un premier temps l’assurance participative au Maroc devrait se limiter au «Family Takaful» qui correspond à l’assurance de personnes dans le secteur conventionnel, selon l’AMFP. Ce serait là une limitation qu’imposeraient les pouvoirs publics dans une démarche de rodage de cette nouvelle industrie, avec une volonté d’éviter une déstabilisation du marché de l’assurance classique, croit savoir l’AMFP. Cela laisse de côté l’assurance de biens, appelée dans l’industrie participative «General Takaful». Or les banques islamiques auront tout autant besoin de ce type de garanties que de l’assurance de personnes, entre autres pour couvrir les biens objet d’un contrat de financement, pointent les spécialistes de l’AMFP.

Le problème n’est pas pour autant insoluble et les experts estiment que les banques pourront toujours adapter leur gestion des risques dans les dossiers de financement dans un premier temps en remplaçant les assurances des biens exigées par d’autres couvertures ou mécanismes innovants.

La dernière contrainte a trait aux options limitées en matière d’allocation d’actifs. A l’instar des assureurs classiques, les nouveaux acteurs devront placer au moins 30% des primes collectées dans des actifs non risqués, notamment souverains ou jouissant de la garantie de l’Etat, selon l’AMFP. En finance participative, le seul actif qui remplit ces critères sont les sukuks (équivalent de l’obligation dans la finance conventionnelle). Or aucun instrument de ce genre n’a été émis jusqu’à présent quoique la machine ait été lancée depuis septembre dernier pour boucler une première opération au premier semestre en cours, selon les plans de l’exécutif. Pour combler ce vide les opérateurs auront toujours la possibilité de placer leurs primes dans des sukuks émis à l’étranger. Mais là encore les possibilités sont limitées étant donné que les placements hors Maroc sont plafonnés pour les assureurs à 5% par la réglementation.

Sur le même registre, les experts de l’AMFP estiment que les futurs opérateurs Takaful seront aussi confrontés à l’étroitesse du marché boursier en général et à la rareté des sociétés cotées conformes à la Charia. Ils auront donc des difficultés à trouver, localement, des placements conformes offrant dans le même temps de bons rendements leur permettant de concurrencer les taux offerts par les produits d’épargne des compagnies d’assurance conventionnelles, explicite l’association. Tout cela porte à croire que les débuts du Takaful au Maroc devraient être tout sauf un long fleuve tranquille.