Assises du tourisme : les professionnels mobilisés mais sceptiques

La réunion avec le chef du gouvernement est loin d’avoir rassuré les opérateurs. Les quelques résolutions annoncées lors de ce comité stratégique ne pourraient être suivies d’effets qu’à  moyen terme. Deux thèmes seront abordés lors des assises : l’émergence des territoires touristiques ainsi que l’investissement et le financement du tourisme.

En 2009, les 9e Assises du tourisme s’étaient tenues à Saïdia, en marge de l’inauguration de cette station balnéaire, première des 6 stations prévues par le Plan Azur. L’année suivante, la 10e édition de ces assises, à Marrakech, permettait de dresser un bilan de la Vision 2010 mais surtout de lancer en grande pompe son héritière, la Vision 2020, devant un parterre de professionnels, institutionnels et investisseurs. Quatre ans plus tard, le 29 septembre 2014, ce rendez-vous, indispensable pour accompagner la mise en œuvre des divers chantiers prévus par la stratégie nationale à l’horizon 2020, revient (enfin) pour la 11e fois. Mais point d’inauguration en grande pompe cette fois-ci. Ces nouvelles assises, faisant l’impasse sur la thématique retenue pour l’édition de 2012, à savoir «Gouvernance de la Vision 2020», font dans la sobriété. Elles se tiendront au Théâtre MohammedV de Rabat et les organisateurs se contentent de deux panels : le premier sur l’émergence des territoires touristiques et le second sur l’investissement et le financement du tourisme, deux thématiques somme toute majeures pour l’avenir du tourisme au Maroc. Un programme qui peut paraître bien maigre, tellement les problématiques auxquelles doit faire face le secteur (et qui sont nombreuses et capitales pour doper la destination Maroc) mériteraient plus qu’une matinée.

Plan Azur, Plan Biladi, capacité litière, aérien, parcours touristiques, concurrence des destinations émergentes, promotion de la destination, redéfinition du produit Maroc, tourisme de niches, tourisme durable, tourisme rural, projet de réhabilitation des kasbahs et ksours du Sud, contrats-programmes régionaux…, la liste de projets et de chantiers, en cours ou oubliés, est fort ambitieuse pour atteindre l’objectif des 20 millions de touristes dans les six prochaines années. Il est d’ailleurs surprenant de constater que cet objectif de 20 millions de touristes a tout bonnement été supprimé des fiches techniques de la Vision 2020 pour être remplacé par «doubler le secteur» et «faire du Maroc l’une des premières 20 destinations au monde». A la veille de ces assises, le climat est teinté d’incertitudes : les professionnels, réalistes, n’attendent pas beaucoup de cette rencontre. La réunion du 19 septembre dernier avec le chef du gouvernement, Abdelilah Benkirane, devenue depuis le premier Comité stratégique conjoint du tourisme (CST), leur a d’ailleurs donné un avant-goût de ce qui va se passer.

Promesses nombreuses, décisions très timides

«Il y a un mois, ce CST n’était pas prévu ; c’est déjà un premier pas, ça prend du temps et nous devons être patients», relativise Fouad Chraïbi, vice-président général de l’Association nationale des investisseurs touristiques (ANIT). Une cinquantaine de participants, acteurs privés et publics et des représentants de la CGEM, étaient attablés autour du chef du gouvernement pour lui présenter un bilan des chantiers de la Vision 2020. En face, comme l’atteste un communiqué largement diffusé par le ministère de tutelle, le chef du gouvernement a annoncé l’adoption de plusieurs «résolutions visant à assurer l’avancement des chantiers de la Vision 2020». Retenons d’abord la création d’un Comité Azur, composé du ministère du tourisme, du ministère de l’économie et des finances, du ministère de l’intérieur et de la Société marocaine d’ingénierie touristique (SMIT) et censé «proposer des solutions pour l’accélération de la réalisation du Plan Azur» qui prévoit, rappelons-le, la création ex-nihilo, ou presque, de 6 stations balnéaires. A ce jour, deux sont réellement opérationnelles, et encore: il s’agit de Saïdia et de la première tranche de Mazagan. Lixus (Larache), Taghazout (Agadir) et Plage Blanche (Guelmim) sont encore bien loin de pouvoir accueillir des touristes. Mogador s’en tire toutefois pas trop mal puisqu’elle dispose déjà d’une poignée d’établissements hôteliers et d’un golf.

Les difficultés de financement persistent

En annonçant la mise en place «des primes à l’investissement qui seront introduites dans le cadre de la prochaine Charte de l’investissement», le gouvernement de Benkirane jette de la poudre aux yeux aux professionnels loin d’être dupes. «Si la prime à l’investissement est mise en place à travers la Charte de l’investissement, elle dépendra alors de l’application de cette charte. Or, celle-ci est en stand-by depuis des années. Son contenu ne circule même pas», se lamente un professionnel de l’hôtellerie. Le projet d’actualisation de la Charte de l’investissement, dont le Maroc s’est doté en 1995 pour une durée de 10 ans, est en effet au point mort. Cette nouvelle charte devrait également introduire l’harmonisation des taxes locales et parafiscales et la prolongation de la durée d’exemption de la TVA sur l’achat de produits locaux lors de la phase d’investissement de 24 à 36 mois. Toujours pour encourager l’investissement, le CST a annoncé la création d’un fonds de garantie pour encourager le financement bancaire. Pas d’euphorie cependant : «Les modalités techniques seront étudiées» (comprendre plus tard) par le ministère des finances, le ministère du tourisme et la SMIT.
De l’avis unanime des professionnels, l’investissement serait plus facile si la rentabilité du secteur au Maroc s’améliorait. Avec un taux d’occupation de 43% en 2013, inutile d’expliquer la frilosité des investisseurs. La Vision 2020 prévoyait un investissement sur 10 ans de 150 milliards de dirhams, soit 15 milliards par an. Or, depuis 2010, ce ne sont qu’entre 2 et 3 milliards de DH qui ont été investis chaque année dans le tourisme. Il en faut bien plus pour développer la vitrine du Maroc sur les réseaux sociaux et la Toile, adapter l’offre aux nouvelles demandes des touristes, améliorer le service, notamment en travaillant  mieux sur la formation des employés, etc.

La Haute autorité du tourisme, deuxième priorité

«La rentabilité n’est pas là. Il nous faut absolument améliorer ce critère-là et l’ONMT doit être capable de suivre. Nous demandons 1 milliard de dirhams pour la promotion de la destination Maroc. Or, aucune promesse ne nous a été faite dans ce sens», confie Fouad Chraïbi. Tous s’accordent à dire que, s’il fallait ne retenir qu’une seule priorité, il faudrait miser sur la promotion. «Nous avons besoin de 1,3 milliard de DH dès 2015. Si l’on investit dans la promotion, le retour sur investissement sera immédiat. Nous n’avons pas le choix, il faut un déblocage de l’Etat», commente un opérateur. Distancé par la concurrence (Turquie, Croatie, Baléares, Canaries, Grèce, etc.), le Maroc doit pouvoir défendre ses atouts. Or, le chef du gouvernement s’est contenté d’annoncer qu’il «a été décidé de doter l’ONMT d’un budget suffisant pour renforcer ses activités de promotion et de commercialisation». Les prochaines semaines seront fatidiques pour l’avenir de la promotion. En 2010, le budget de l’ONMT était de 550 MDH. Il est tombé à 370 MDH en 2014. «Quand on n’a que 370 MDH pour la promotion, on fait des arbitrages», conclut un professionnel du tourisme.

Faut-il revoir la Vision 2020?

Egalement considérée comme prioritaire, la gouvernance reste l’un des parents pauvres des stratégies successives du tourisme. Si les Agences de développement touristique (ADT) sont officiellement reportées, pour revenir lorsque le projet de régionalisation sera appliqué, la mise en place de la Haute autorité du tourisme (HAT), relancée par le ministre Lahcen Haddad cette année, vient d’être actée par le CST. «Il faudrait revoir la mise en œuvre de la Vision 2020 et notamment insister sur la mise en place de la HAT et des ADT. Le retard pris par la mise en place de la HAT ne s’explique pas : elle ne demande aucun financement particulier et il suffit d’une note pour la créer», s’insurge Fouad Chraïbi. «Elle est nécessaire car elle va assurer une gouvernance globale du secteur», confirme un autre professionnel.
Les professionnels du tourisme sont mobilisés et prêts à en découdre. «Ces assises sont un moment de vérité. C’est l’occasion de faire le point sur ce que nous avons fait et devons faire. Il s’agit également d’un moment de mobilisation de tous les acteurs, privés et publics. Malgré leur report, elles tombent à point nommé puisque nous sommes quasiment à mi-parcours de la Vision 2020. Nous avons besoin de savoir si nous devons rectifier le tir, revoir nos priorités ou continuer sur notre stratégie. Il y a de nombreux points sur lesquels nous devrions nous attarder et il s’agit de se poser les bonnes questions», confie un professionnel du tourisme. Pour beaucoup, la Vision 2020 elle-même devrait être remise en cause. On ne compte en effet plus les acteurs du tourisme qui souhaitent voir cette stratégie nationale remise à plat, voire mise à la corbeille, pour recommencer sur des bases plus réalistes, moins ambitieuses ou en tout cas réalisables avec les moyens actuels.

«La Vision 2020 a mis l’accent sur l’investissement dans des endroits difficiles, loin des sentiers battus. Nous avons tous signé mais il faut aujourd’hui nous donner les moyens de notre ambition. Si nous devons changer de cap, il faut le dire. S’il faut redéfinir ou au contraire confirmer nos choix stratégiques, c’est également le moment ou jamais», poursuit un acteur.
Pour le bilan à mi-parcours, l’heure est au franc-parler : «Nous allons dire la vérité par rapport à la situation du secteur. Nous n’allons pas nous cacher la vérité. Ces assises sont au contraire un rendez-vous pour un langage vrai», entend-on parmi les professionnels.
Reste à savoir si ces derniers auront vraiment l’occasion de dire haut et fort ce qu’ils pensent lorsque la rencontre ne dure qu’une demi-journée. Beaucoup de professionnels se demandent si le tourisme est toujours une priorité pour le gouvernement, au même titre que l’industrie, l’énergie, les infrastructures ou l’agriculture. Si les assises s’avèrent infructueuses, la profession ne baissera pas pour autant les bras. Fouad Chraïbi annonce la couleur: «Nous continuerons notre lobbying et notre mobilisation».