Argent du foot : amateurisme, magouilles… pour 300 MDH par an au bout du compte

Un business qui brasse à peine
300 MDH par an au Maroc et un potentiel de sponsoring mal exploité.
Le club au plus grand budget est le Raja de Casablanca avec 30 MDH par an, le quart du budget d’un club comme Al Ahly d’Egypte.
Les clubs, associations à but non lucratif, ne peuvent faire de bénéfices ni disposer de biens.

«C’est un véritable gâchis». C’est en ces termes que nombre de membres fédéraux, dirigeants de clubs et fins connaisseurs des rouages du football parlent de l’état du foot au Maroc. Un système de gestion amateur, aussi bien au niveau des clubs que de la fédération, des joueurs parfois doués mais pratiquement livrés à leur propre sort, des centres de formation quasi inexistants, un public passionné mais démotivé, fuyant les stades et, surtout, un énorme gisement économique, marketing et commercial inexploité. Au-delà du scintillement provisoire des quelques exploits des clubs marocains ou de l’équipe nationale, la réalité est tout autre. «Magouilles, affairisme, amateurisme et pratiques anti-professionnelles. C’est le quotidien du ballon rond», estime ce membre du bureau de la fédération et du Groupement national de football (GNF). «Le foot est dirigé par des menuisiers, tellement les dirigeants de nos clubs manient la langue de bois», ironise pour sa part ce journaliste sportif.
Toujours est-il que le foot, au Maroc comme ailleurs, est d’abord une question d’argent. Combien de millions brasse le business football dans notre pays ? Tout au plus, cette discipline sportive totalise-t-elle un chiffre d’affaires de près de 300 MDH. Un montant qui englobe aussi bien l’aide étatique, les recettes de sponsoring que celles provenant de la billetterie réalisées par les clubs des deux divisions du GNFE (Groupement national de football élite), ceux du championnat amateur (GNFA-Groupement national du football amateur) et la Fédération royale marocaine de football (FRMF) avec ses différentes équipes nationales. «27 millions d’euros, c’est l’équivalent du transfert d’un joueur moyen évoluant en Europe», ironise pour sa part un autre ancien membre fédéral, qui traîne derrière lui une longue expérience dans la gestion du football.

14% des recettes de la rencontre pour pouvoir évoluer sur le stade Mohammed V à Casa !
Le club qui a le plus grand budget est incontestablement le Raja de Casablanca. Les Vert et Blanc disposent annuellement d’une trentaine de millions de DH alors que le budget d’une saison pour le Wydad est de l’ordre de 15 MDH. Le troisième plus grand budget du championnat national est celui des FAR de Rabat avec une douzaine de millions chaque saison. Les autres clubs de première division vivotent, quant à eux, avec un budget annuel allant de trois à huit millions. Quant à ceux du GNFE II, la barre des trois millions est difficilement franchie. «Pour ce qui est des amateurs, leur situation est encore plus catastrophique», souligne Mohamed El Guertili, vice-président du GNF.
Pour tous les intervenants de la scène footballistique, le statut juridique des clubs, considérés par la loi comme étant des associations à but non lucratif régies par le dahir de 1958, freine le développement de la pratique.

«Alors que, dans d’autres pays, les clubs de football sont devenus de véritables entreprises gérées de manière transparente, cotées en Bourse et obéissant à des obligations de résultats, nos clubs sont encore considérés comme associations et donc gérés en tant que tels», précise Saïd Belkhayat, président de la commission de communication de la FRMF et membre de la Confédération africaine de football (CAF). Résultat : un club n’a pas le droit de faire des bénéfices. Tout comme il ne peut être propriétaire d’aucun bien, pas même du stade dans lequel il évolue chaque semaine. Le complexe Mohammed V à Casablanca, par exemple, est propriété de la ville. Les deux grands clubs de la capitale économique y évoluent en contrepartie du versement au Conseil de la ville de l’équivalent de 14 % des recettes de leurs rencontres. Un dû très rarement acquitté par ces clubs.

Le plus grand sponsor : Maroc Telecom avec 20 MDH par an
«Comment voulez-vous alors parler de rentabilité d’un club de football au Maroc ? Tout le talent du dirigeant consiste à se sortir des situations financières délicates auxquelles il doit faire face», explique Hamid Souiri, président du Raja. Et de faire une simple comparaison avec quelques clubs tunisiens et égyptiens. «Les budgets de clubs comme Al Ahly, l’Espérance de Tunis ou l’Etoile du Sahel varient entre 12 et 15 millions de dollars. Le nôtre ne dépasse guère 3 millions de dollars. Finalement, nous sommes un grand club par les résultats mais petit par les moyens», ajoute-t-il.
Cet état de fait constitue certes un handicap sur le plan financier et commercial. Cela dit, les résultats des grands clubs de football au Maroc, Raja, Wydad, FAR, vainqueurs ces dernières années de différentes compétitions arabes et africaines et présents à des manifestations mondiales ont encouragé de nombreuses entreprises à vouloir lier leurs noms à ce sport. Maroc Telecom est incontestablement le plus grand sponsor du football national aujourd’hui, avec près de 20 MDH versés chaque année pour 60 % à la FRMF et 40% au GNF, ce dernier se chargeant de faire le partage équitable entre les 32 clubs qu’il chapeaute. En contrepartie, tous les joueurs évoluant dans les deux championnats arborent sur le devant de leur maillot le logo de Maroc Telecom. «C’est un peu différent pour les maillots de l’équipe nationale puisque la FIFA interdit la publicité dessus. Cependant, le contrat avec Maroc Telecom oblige les joueurs à chanter l’hymne national et à faire les premières salutations au public en survêtement, pour que son logo soit visible le plus longtemps possible avant le coup d’envoi de la rencontre», explique cet ancien président de la commission marketing de la fédération.

Parallèlement, chaque club dispose de ses propres sponsors. C’est ainsi que le Raja s’est lié depuis 1999 à Siera. «C’est un contrat win-win où les deux partenaires trouvent leur compte», souligne Abdeljalil Lahlou, directeur général de Siera. Ce partenariat a donc commencé avec l’euphorie de la participation des Vert et Blanc à la Coupe du monde des clubs au Brésil, en 1999. A l’époque, le montant ne dépassait pas les quelque centaines de milliers de DH. «Actuellement, ce chiffre a été quadruplé», note fièrement M. Lahlou, qui ne manque pas de faire remarquer le professionnalisme du staff rajaoui et de l’agence de marketing sportif qui gère l’image du club. Un professionnalisme qui manque à beaucoup d’autres structures. En effet, «l’amateurisme des dirigeants et l’absence d’un véritable contrat de partenariat aux clauses claires fait fuir les sponsors», annonce ce chef d’entreprise par ailleurs dirigeant d’un club de première division. Un autre membre fédéral fustige quant à lui une «confusion des genres» qui a beaucoup nui au foot. «A une certaine époque, la politique du gouvernement voulait que les offices et les grandes entreprises étatiques sponsorisent le sport. C’est ainsi que la CDG s’est associée au FUS, la RAM à la Renaissance de Settat, la Banque populaire au WAC, l’ODEP au Raja et l’OCP à l’OCK. Mais c’est une politique qui a montré ses limites puisque l’argent versé ne faisait l’objet d’aucun contrôle». Dans d’autres cas, l’aide du sponsor, assimilée à de la charité, était liée à la personne du président du club. Ainsi, durant de nombreuses années, la marque de beurre «Anchor» était sponsor du Wydad alors qu’en fait le club et l’entreprise avaient le même président, en l’occurrence Nasreddine Doublali.
L’arrivée de Jean-Claude Darmon : première expérience marketing réelle

L’image du football national en général et de la FRMF en particulier, a été pour la première fois gérée de manière professionnelle avec l’arrivée de Jean-Claude Darmon en 1996. Le contrat avec la société Sport Five, spécialisée dans le marketing sportif, a ainsi été conclu avec le comité provisoire alors chargé de la gestion des affaires de la FRMF (constitué après la dissolution du bureau fédéral suite à l’élimination au premier tour de la Coupe du Monde 1994 aux Etats-Unis). Jean-Claude Darmon percevait 40 % des montants des contrats marketing et de sponsoring conclus avec la FRMF. «A l’époque, nous étions partis de rien. La fédération n’avait aucune ressource financière extérieure à part les subventions de l’Etat. Les 60 % que nous proposait Darmon étaient une aubaine. Il en était d’ailleurs conscient puisqu’en menant les négociations, cet homme au franc-parler nous répétait : “Vous n’avez rien, vous n’êtes rien’’», explique un membre du comité provisoire.

C’est de la sorte que le premier contrat avec Maroc Telecom a été signé pour un montant de 15 MDH. «Il n’y avait ni intervention de haut niveau ni rien du tout. Tout le mérite revient à Darmon. L’approche de Maroc Telecom était purement commerciale. Méditel venait d’acquérir la seconde licence GSM. En professionnel, Darmon a su mener les négociations pour décrocher une somme aussi importante, ayant les 40 % de commission comme objectif bien évidemment», précise la même source. Ces grandes marges ont été réduites à la baisse en 2000. Dans un nouveau contrat, la société parisienne s’est alors engagée à garantir un chiffre minimum assuré de 120 MDH sur quatre années. Au-delà, Darmon percevait 30 % de commission. Mais c’est un arrangement qui ne durera pas longtemps puisque, ne réussissant pas à se qualifier pour la Coupe du monde 2002, et échouant au premier tour de la CAN malienne, le football marocain n’était subitement plus aussi rentable, pour les sponsors comme pour le professionnel du marketing sportif. En juillet 2002, le contrat avec Puma arrivait à expiration (NDLR : signé en novembre 1997, toujours sous l’égide de Darmon, pour fournir aux équipes nationales les équipements sportifs et une prime annuelle de 100 000 dollars). Puma a préféré ne pas le reconduire. L’un des responsables de l’équipementier mondial déclarait clairement que le contrat marocain a été attribué à la Tunisie, qui avait assuré une présence au Mondial asiatique, raconte le même membre fédéral.

Sponsoring : des contrats signés à la va-vite
Pendant six mois, les équipes nationales étaient restées sans équipementier officiel. Ce n’est que le 31 décembre 2002 que le contrat avec Nike allait être signé pour une durée de quatre années. Il stipule de fournir à la fédération 400 000 euros d’équipements sur deux années, en plus d’une prime annuelle de 100 000 euros, plus un bonus de 50 000 euros en cas de qualification en Coupe d’Afrique. «Vu l’absence d’un service juridique au sein de la fédération, les contrats de sponsoring sont signés à la va-vite. Personne ne prend la peine de vérifier les détails qui peuvent, le cas échéant, faire la différence», fait remarquer la même source. La fédération en fait souvent les frais. Le retour des Lions de l’Atlas de Tunisie, où ils avaient atteint la finale de la CAN 2004, en est la preuve. Le parcours gadiri destiné à accueillir les champions, était ponctué de nombreux posters et affiches de marques non-sponsors de l’équipe nationale. Les partenaires officiels n’ont pas beaucoup apprécié. En outre, Maroc Telecom punit régulièrement le non-respect de son contrat avec la fédération à travers des amendes. Le dernier procès intenté à Méditel par l’instance fédérale pour utilisation non autorisée de l’image de joueurs de l’équipe nationale est une preuve supplémentaire de l’amateurisme d’une organisation sportive, la plus forte du Maroc, qui aspire au professionnalisme à partir de septembre 2006… si tout va bien. L’on se rappelle en effet que l’entrée du football national dans le monde du professionnalisme a été un échec pour cause de refus des clubs de se plier à la transparence. Signé le 7 juin 2005 entre le gouvernement, la fédération et les collectivités locales, un contrat-programme pour la mise à niveau du football au Maroc portait sur une contribution étatique de 280 MDH. Centres de formation, terrains d’entraînement, encadrement, dotations annuelles et récompenses, bref, le professionnalisme. Quelques mois plus tard, on déchantait : les clubs, invités à assainir leurs comptes en vue de recevoir les subventions, pour les centres de formation notamment, se montraient réticents à établir de vrais contrats avec leurs collaborateurs, joueurs, entraîneur et assistants… Le bras de fer a éclaté au grand jour entre le bureau fédéral et certains présidents de clubs pour aboutir finalement à la démission d’Ahmed Ammor, secrétaire général de la FRMF. Son application étant prévue initialement pour la saison 2005-2006, le contrat a été différé à 2006-2007.