Améliorations des revenus : que faire pour les non-salariés ?

Les syndicats réclament une augmentation des salaires dans le public et le privé. Le gouvernement se dit favorable à une hausse pour une catégorie de fonctionnaires, le privé, lui, paraît se cabrer face à cette doléance.

L’amélioration du revenu des travailleurs est à coup sûr le noyau dur des discussions en cours – dans le cadre du dialogue social – entre le patronat, les syndicats et le gouvernement. La commission dédiée à ce dossier, et qui a ouvert ses travaux vendredi 6 avril, s’y penche encore au moment où ces lignes sont écrites. La réunion de ce mardi 10 avril, raconte, en substance, un syndicaliste qui participe à ces rencontres, est d’ailleurs consacrée à la fiscalité, autre levier d’amélioration du revenu, mais dont la faisabilité, à cette période de l’année tout au moins, paraît incertaine. L’objectif affiché par tous étant de parvenir, dans tous les cas, à un accord avant la fête des travailleurs du 1erMai.

A ce stade du dialogue social, cependant, il est difficile de faire quelque pronostic sérieux que ce soit sur les résultats de la négociation en cours, puisque les acteurs eux-mêmes, défendant des positions naturellement divergentes, n’en savent pas grand-chose. Par contre, on peut imaginer que cela va ferrailler dur jusqu’au dernier moment, car, comme il sied dans ce genre de rencontre, chacun voudra obtenir une contrepartie pour ce qu’il serait prêt à concéder.

En gros, les “concessions” à faire et les contreparties à obtenir peuvent se résumer à ceci : les employeurs, représentés par la CGEM, pourraient tout à fait consentir à une revalorisation des revenus (sous quelle forme et dans quelle proportion ?), en contrepartie d’une acceptation par les syndicats d’une réforme du code du travail et de la promulgation d’une loi-cadre sur le droit de grève. L’Etat, en tant qu’employeur des salariés du secteur public, a, lui, déjà fait savoir qu’il acceptait d’augmenter les rémunérations d’une catégorie de fonctionnaires (ceux percevant moins de 5500 DH par mois), ce qui est déjà important, à ceci près néanmoins que le niveau de cette augmentation n’est pas encore connu. C’est du moins ce qu’un syndicaliste de l’Union nationale des travailleurs du Maroc (UNTM, proche du PJD) a confié, lundi 9 avril, à La Vie éco.

Les augmentations ne profitent pas toujours à tous les salariés

Compte tenu de la volonté affichée par le gouvernement de poursuivre la politique de redressement des équilibres macroéconomiques menée depuis 2013, on peut difficilement s’attendre à une hausse des traitements des fonctionnaires qui viendrait substantiellement altérer les résultats obtenus jusqu’ici en matière de déficit budgétaire. Celui-ci, pour mémoire, s’est établi à 3,5% du PIB en 2017 contre 7,2% en 2012. Et diviser le déficit budgétaire par plus de 2 en l’espace de cinq ans, c’est un effort considérable, il faut bien l’admettre. Mais il est vrai aussi que ce résultat est obtenu surtout grâce à la réforme de la compensation.

Aujourd’hui encore, la masse salariale dans la fonction publique représente quelque 10% du PIB (contre 11,4% en 2012), un tiers du Budget général et plus de la moitié (56,8% en 2017 contre 51,3% en 2012) du Budget de fonctionnement. Est-ce beaucoup ? La réponse, à vrai dire, ne coule pas de source, cela dépend, entre autres, de l’appréciation qu’ont les citoyens des services rendus par l’administration. Bien sûr, la doxa ambiante veut que le ratio masse salariale sur le PIB soit inférieur à 10%. Pourquoi pas à 12% ou à 15% ? Allez savoir !

Bref, le volet public de l’amélioration des revenus, nonobstant les divergences qui peuvent apparaître à propos de l’importance de la hausse proposée, paraît cependant moins problématique que ne l’est celui du secteur privé. D’une part, tout le monde, dans le privé, n’est pas salarié. Sur les 9,6 millions d’actifs employés dans ce secteur, il n’y a qu’un peu plus de 3 millions qui ont le statut de salariés et qui, comme tels, sont déclarés à la CNSS. Et encore ! Seulement la moitié de ces derniers est déclarée toute l’année. D’autre part, la CGEM, elle, ne parle, à raison, que des salariés. Ce sont eux, et seulement eux, qui la concernent. Et quand, précisément, elle est sollicitée sur le sujet des hausses de salaires, elle a pour habitude de répondre que les entreprises, d’elles-mêmes, procèdent chaque année à des revalorisations salariales. Ce qui n’est pas faux, et les cotisations auprès des caisses de prévoyance sociale l’attestent.

Il est vrai cependant que ces augmentations ne profitent pas toujours à tous les salariés et ne sont pas pratiquées par toutes les entreprises. C’est que dans ce milieu, au-delà des injustices qui peuvent toujours se produire, on accorde tout de même quelque crédit aux notions de productivité et, au-delà, de compétitivité (même si, soit dit en passant, la compétitivité par les coûts, seuls, est désormais plus que discutable).

Moyennant tout cela, c’est hors du secteur public que la question des revenus se pose avec acuité. Les entreprises, à l’évidence, ont leur part de responsabilité dans ce dossier. Leur marge brute, exprimée par l’excédent brut d’exploitation (EBE), représente deux tiers de la valeur ajoutée, et c’est ainsi depuis des années. On dira ce qu’on voudra, mais l’EBE et la V.A. sont les deux indicateurs les plus utilisés dans le monde pour apprécier le degré de profitabilité d’une activité. Ce qui est fait ensuite de ce revenu primaire qu’est l’EBE est une autre question.

La redistribution primaire des revenus ne règle pas la totalité du problème

Malgré tout, et quel que soit l’effort que les entreprises consentiront ou ne consentiront pas à l’endroit des salariés, la problématique des revenus restera entière tant que les taux d’activité et d’emploi (46,7% et 41,9%, respectivement) ne s’améliorent pas. Cela nous ramène derechef à la lancinante question des créations d’emplois insuffisantes et à celle, non moins lancinante, de la précarité d’une bonne partie des emplois existants. Et sous cette configuration, la redistribution primaire des revenus, en forme de salaires et de cotisations pour ce qui est des salariés, ne règle pas la totalité du problème. Ce qu’il faudrait, en outre, ce serait probablement une redistribution secondaire plus conséquente, à hauteur en tout cas des déficits maintes fois pointés sur ce registre. C’est le rôle de l’Etat, via l’impôt dont il est le percepteur légitime. Et les formes de cette redistribution secondaire peuvent être diverses et variées : par des baisses d’impôts sur les tranches inférieures des revenus (pour ceux qui en ont déjà un), par l’instauration d’un impôt de solidarité, etc. Aujourd’hui, les revenus des ménages sont issus principalement des rémunérations salariales. Les prestations sociales ne viennent qu’en quatrième position de la composition du revenu des ménages (voir encadré). Et encore, ces prestations sociales, pour l’instant, sont dominées par les pensions de retraites, ce qui veut dire qu’elles sont assises sur les cotisations sociales (des salariés et des employeurs). Or, la couverture retraite ne bénéficie qu’à un cinquième des actifs occupés, comme nous le rapportions dans ces colonnes (www.lavieeco.com).

C’est dire que, au-delà des revalorisations salariales en discussion, et qui sont à l’évidence fortement espérées, le dialogue social en cours pose, en creux, la question plus générale de la redistribution des revenus.

Le revenu des ménages provient pour moitié environ (48,4%) des rémunérations des salariés et pour 41,5% de l’excédent brut d’exploitation et le revenu mixte, c’est-à-dire la rémunération des entrepreneurs individuels. Le reste se partage, dans l’ordre, entre les transferts courants (principalement les envois des MRE), les prestations sociales hors prestations en nature (soit les pensions de retraite, d’invalidité, de réversion, l’indemnité de chômage, les aides monétaires aux femmes divorcées et aux familles ayant des enfants scolarisés…), et, enfin, les revenus de propriétés (intérêts, loyers, dividendes…). Cette structure du revenu montre bien que la ressource principale des ménages reste les salaires. Autrement dit, pour améliorer leur revenu disponible et, au bout, leur pouvoir d’achat, les ménages sont principalement dépendants du niveau des salaires distribués et, surtout, des créations d’emplois. En 2016, par exemple, l’économie a perdu 37 000 emplois nets, et le pouvoir d’achat des ménages a baissé de près de 1 point (-0,7%). La relation entre ces deux variables n’est bien sûr pas mécanique, car l’inflation entre en jeu, mais quand même…