Ahmed Réda Chami : Mon rôle n’est pas de satisfaire tout le monde dans le textile

Pour le ministre, l’enjeu est d’optimiser la valeur ajoutée créée par tout le secteur et pas seulement l’amont.
Le cas de Legler n’est pas très alarmant et des entreprises continuent d’investir dans le tissage.

A la lumière de quelques affaires récentes, il semble qu’il y ait un problème de contradiction d’intérêts dans le secteur textile, notamment entre l’amont et l’aval…
Les deux filières ne sont que des maillons de la chaîne de valeur qui doivent contribuer au développement aussi bien du marché national que celui de l’export.
Ce débat d’intérêts contradictoires concerne essentiellement le marché national puisque, pour le marché à l’export, les entreprises du secteur, pour leurs besoins en intrants, font appel au régime des admissions temporaires dont le système d’application a fortement évolué (même s’il mérite d’être fluidifié davantage).
Aujourd’hui, le marché national de l’habillement est estimé à 20 milliards de DH avec un fort potentiel de croissance pouvant atteindre 35 milliards de DH à l’horizon 2015, malheureusement, le secteur, tel qu’il est organisé, n’en profite qu’à hauteur de 10%. Maintenant, mon rôle n’est pas de satisfaire tous les intervenants dans le textile-habillement mais plutôt celui de mettre en place les conditions nécessaires pour optimiser la valeur ajoutée créée par le secteur, notamment à travers une meilleure pénétration de ce marché, même si cela, malheureusement, peut impacter certains industriels. Et c’est la même logique que j’utilise pour tous les autres secteurs industriels.
Pour cela, les mesures adoptées dans le Pacte pour l’émergence industrielle, en concertation avec les représentants du secteur, ont pour objectif principal l’amélioration de l’accès aux intrants dans les meilleures conditions de compétitivité et de délai, en d’autres termes, développer de plusieurs manières l’amont du secteur. Notre perception de l’amont a évolué de la nécessité systématique d’avoir un tissu de production d’intrants vers la mise en place de plateformes d’approvisionnement et de nouvelles unités de finissage, de teinture et d’impression. Pour ce faire, des mesures incitatives à l’investissement sont mises en place et la réduction progressive de droits de douane sur les intrants est programmée. Pour information, l’Amith, en concertation avec l’ensemble des acteurs, est en train d’élaborer une proposition.

Depuis l’apparition des premiers problèmes de la filière, les industriels attendent une position officielle du gouvernement sur la question…
Le 27 octobre 2009, le ministère a organisé, dans le cadre des Journées de l’industrie, une rencontre sur le secteur textile en présence de plus de 200 opérateurs au sein de la CGEM. J’ai noté avec une grande satisfaction l’engagement des entreprises à s’inscrire dans la nouvelle dynamique apportée par ce nouveau pacte en investissant dans l’amont du secteur, notamment dans le finissage, impression, tissage. A titre d’exemple, deux sociétés, dont New Printing, viennent d’entamer un projet d’investissement de plus de 100 millions de dirhams dans le finissage. Par ailleurs, le Groupe Fruit of the Loom, présent au Maroc depuis 1994 et qui emploie actuellement plus de 3 000 personnes, prévoit de réaliser un projet d’investissement pour renforcer sa présence au Maroc.
J’ai aussi appelé personnellement le DG du groupe Settavex qui m’a affirmé que l’engagement du groupe sur le Maroc était sur le long terme, cependant la conjoncture était plus difficile eu égard à la crise internationale et, pour rappel, Settavex vient de parachever un investissement complémentaire de 530 millions de DH.

Qu’en est-il de Legler ?
Sa situation n’est pas aussi alarmante que cela semble paraître. Le management de l’entreprise a choisi l’option du redressement judiciaire en tant que solution de restructuration. Cette pratique est d’ailleurs très courante dans le milieu des affaires à l’international. J’ai moi-même pris contact avec le patron de l’entreprise que j’ai reçu dans mon bureau et il m’a exposé son scénario de sortie de crise, et ce, dès l’annonce de la procédure de redressement.

Des patrons de grandes entreprises travaillant dans l’amont du secteur se plaignent de facteurs de production trop chers, notamment l’électricité…
Les pouvoirs publics ont élaboré un arrêté ministériel réglementant la mise en place de la moyenne tension au profit des entreprises. Cette tarification permet une optimisation de la consommation de l’énergie électrique au niveau de la société qui peut aller jusqu’à une baisse de 12% de la facture d’électricité. Nous nous sommes impliqués fortement pour que cette tarification soit appliquée, mais, malheureusement, jusqu’à ce jour, elle n’a pas encore touché l’ensemble du tissu industriel et seules les entreprises traitant directement avec l’ONE en ont bénéficié, et ce, en raison de difficultés à trouver un terrain d’entente entre les différents intervenants.
Nous sommes en contact avec le ministère chargé des affaires économiques et générales et l’ONE pour que la convention de mise en place de ce mécanisme soit signée dans les plus brefs délais, et on devrait alors voir cette tarification appliquée pour l’ensemble des entreprises dans quelques semaines.

Pensez-vous qu’avec la concurrence d’un tissu turc exonéré de droits de douane, la filière amont au Maroc a les moyens de tenir tête à la concurrence étrangère ?
Je tiens à rappeler que pour réussir à capter les potentialités du marché de l’habillement aussi bien à l’export qu’au niveau national, et permettre le développement de nouveaux Business Models adaptés pour saisir ces opportunités, il est nécessaire de mettre à disposition des différents acteurs les intrants, tissus et accessoires, de qualité et à des prix compétitifs sur le territoire national.
Pour ce faire, il faudrait donc favoriser le développement du stockage d’intrants pour augmenter notre réactivité face à la demande nationale et internationale notamment sur le segment fast fashion, et créer quelques métiers clés en amont tels que la teinture et l’impression.
Donc, nos approvisionnements, indépendamment de leurs origines, s’ils sont au service du développement de ce stockage, ne peuvent être que favorables au développement aussi bien du marché national que de celui de l’export.

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