Adil Douiri : l’Etat ne maquille pas les chiffres du tourisme

Accords tous azimuts avec les T.O. étrangers, ouverture de nouvelles lignes aériennes, Kounouz Biladi à répétition, la stratégie adoptée commence à porter ses fruits. Hausse des arrivées et des nuitées.
Les plans de développement régionaux de Casablanca, Agadir et Fès seront concrétisés au cours de l’année 2004.

La Vie éco : L’année semble avoir bien démarré pour le tourisme avec, même, une croissance à deux chiffres pour certains secteurs. Comment expliquer ce bond ?
Adil Douiri : Après une année 2003 perturbée à partir du mois de mars par l’invasion de l’Irak, puis par les attentats du 16 mai, nous revenons à une activité touristique satisfaisante. De plus, un grand nombre d’efforts et de démarches déclenchées dans l’urgence en 2003, première année du nouveau gouvernement, commencent aujourd’hui à porter leurs fruits.

Cela ne suffit pas à expliquer un taux de croissance de plus de 20% !
La conjonction des deux (retour vers une activité plus normale et initiative volontariste auprès des marchés étrangers) explique un tel taux de croissance. Je ne m’attends cependant pas à ce que de tels taux soient réalisés au cours de l’été, nos capacités d’accueil étant pratiquement saturées lors de cette saison.

Vous avez parlé de démarches enclenchées dans l’urgence, en raison des attentats sans doute…
Pas forcément. Même s’il n’y avait pas eu les attentats, il fallait procéder à des mesures d’urgence. Et ces mesures d’urgence consistaient à distribuer le produit Maroc dans les grands réseaux. Le Maroc travaillait avec des petits tour-opérateurs (T.O.) qui opéraient sur des niches. En 2003, nous avons donc ouvert les portes des grands réseaux, ceux qui dominent le marché du voyage dans les pays européens. Ce référencement a constitué une raison de la hausse des arrivées que l’on observe actuellement. Deuxième raison, l’aérien. Nous avons pris quelques marchés émetteurs, quelques dessertes et avons demandé à des grands distributeurs (voyagistes) de prendre le risque de mettre leurs propres avions sur ces destinations. Partant de là, le processus s’enclenche. D’un côté, vous avez un produit distribué dans de larges réseaux et un voyagiste motivé pour le vendre, puisqu’il a l’obligation de remplir son propre avion, de l’autre le gouvernement marocain qui fait du marketing conjoint avec ces réseaux. De plus, dans cette démarche, le voyagiste alloue lui-même un budget de publicité et de promotion à la destination, en plus du budget alloué par l’Etat marocain.
Mais la clé, je le répète, c’est l’ouverture de dessertes aériennes directes (sans passer par Casablanca) à des coûts réduits et sous un mode de transport régulier (le contraire du charter). Un voyagiste et ses réseaux de distribution ne commencent à être vraiment motivés que lorsqu’ils risquent leurs propres avions.

Sur les quatre premiers mois, et selon les chiffres officiels, la hausse des arrivées a atteint 21%, mais la dynamique n’est pas générale. Nous restons dépendants des Français, espagnols et MRE…
C’est une confirmation de la réponse à votre première question, et j’ajouterai la Belgique dans le lot. L’augmentation des arrivées concerne justement les marchés où nous avons réussi à densifier les liaisons aériennes point à point, en particulier ceux desservis par les T.O. avec leurs propres avions. Ils sont en pleine accélération. Prenons l’exemple du marché belge. En avril, nous avons eu 20% d’arrivées en plus. Cela correspond à la date de mise en service des liaisons Bruxelles-Agadir et Bruxelles-Marrakech, suite à l’accord conclu avec le premier T.O. belge, Jet-Air, et au démarrage concomitant d’une campagne de pub Maroc sur les écrans belges. En mai, la tendance s’est poursuivie avec une hausse de 69% des arrivées par rapport au même mois en 2003. Même chose pour l’Espagne (+43% pour les arrivées de janvier à mai) et la France.

Le marché allemand continue à bouder la destination Maroc…
Plus pour longtemps. Après les premières actions entreprises, il nous restait deux marchés caractérisés par leur faiblesse, que sont l’Allemagne et l’Italie, ainsi qu’un troisième marché, l’Angleterre, sur lequel nous devions rétablir l’implication des quatre T.O. leaders (implication interrompue depuis plusieurs années). Sur l’Allemagne nous avons signé des accords avec le premier et le 3e T.O. du marché, incluant des engagements sur le transport aérien. Nous attendons des résultats significatifs à partir de novembre prochain. Pour l’Angleterre nous avons presque finalisé avec First Choice et sommes en train de négocier avec Thomson (TUI Angleterre). Pour l’Italie, nous sommes en contact très avancé avec le T.O. leader et espérons signer avant la prochaine saison qui démarre en novembre.

Y a-t-il des projections d’augmentations ?
C’est très simple, une rotation aérienne (un aller-retour) par semaine ramène
10 000 visiteurs de plus par an. Chaque grand accord stratégique que nous signons est basé avant tout sur une programmation aérienne.

Les hôteliers contestent les chiffres annoncés, ils prétendent que le ministère embellit un peu la situation…
Les chiffres sont à la disposition des professionnels et ils peuvent venir les voir quand ils voudront. C’est grave de penser que l’Etat ment à ce sujet. Nos livres sont d’autant plus ouverts que l’ensemble des travaux et études statistiques sont mis à la disposition de l’Observatoire national du tourisme en cours de création par nos partenaires de la Fédération nationale du tourisme.

Vous avez centralisé les statistiques alors qu’auparavant les délégations régionales pouvaient les communiquer aux professionnels après vérification avec les hôteliers !
J’ai centralisé non pas la collecte des données servant de base à la réalisation de ces statistiques mais la communication sur lesdites statistiques. Pourquoi ? Tout simplement pour avoir une communication cohérente, simplifiée et audible, compréhensible. Il y avait en effet une véritable cacophonie et un bombardement de communiqués de presse et de chiffres. Le citoyen se retrouvait complètement noyé sous une avalanche de chiffres émanant de chacune des régions ou de l’administration centrale. Aujourd’hui, il y a deux types de communication. Une à destination des professionnels, très détaillée, dense, qui leur parvient vers le 15 du mois suivant. L’autre, à destination du grand public, diffusée à travers la presse, le 25 du mois suivant. Les informations diffusées sont synthétisées et accessibles.

Les avis divergent sur l’approche adoptée en matière de promotion. A l’étranger on vend le Maroc, pas ses régions. Pourtant chacune de ces régions a des spécificités. On ne vendrait pas le produit culturel Fès comme on vendrait le cachet Marrakech ni la destination balnéaire Agadir…
Détrompez-vous. Nous vendons aussi bien le produit Maroc, de manière institutionnelle, que les destinations. Ainsi, les campagnes de communication co-financées avec les T.O. sont des campagnes produit qui représentent aujourd’hui 80% environ des dépenses publicitaires ciblant les touristes étrangers.

Les CRT (Centres régionaux du tourisme) ne disposent pas d’assez de moyens pour faire la promotion de leur région…
Effectivement, les CRT ne disposent pas de beaucoup de moyens et une réflexion est menée dans ce sens afin de leur apporter une aide, par le biais de l’ONMT. Mais la promotion n’arrive qu’au second rang des préoccupations d’un CRT.

Justement, si vous aviez à définir la mission principale d’un CRT, quelle serait-elle ?
Le CRT est le moteur de la politique touristique dans la région au sein de laquelle il est implanté. C’est à lui que revient le rôle de faire en sorte qu’élus locaux, professionnels du tourisme et représentants locaux de l’administration parlent un même langage. Le CRT est le lieu où les professionnels doivent convaincre les élus de la ville et de la région d’allouer les budgets nécessaires et de prendre les mesures nous permettant de réaliser les programmes de correction des produits existants et de création des produits nouveaux. L’ensemble du plan touristique pour une région donnée s’appelle le PDR (Plan de développement régional) et le CRT est l’interface du ministère du Tourisme pour sa définition puis son exécution. C’est grâce au CRT qu’il y a aujourd’hui des plans de développement régionaux.

Comme le PDR élaboré par le CRT de Casablanca ?
Oui, et d’ailleurs il faut souligner le mérite de ce CRT qui a élaboré le plan de développement de la ville tout seul, sans l’aide de l’Etat. Cela dit, il n’y a pas que Casablanca. Dans toutes les villes où un CRT existe, il y aura un PDR. Celui d’Agadir et celui de Fès sont en voie de finalisation. Ils changeront complètement le produit offert par la destination. Les PDR sont des programmes de repositionnement des villes ou de changement de position du produit, dans le sens où ils visent à programmer et à développer une offre nouvelle. On commence par définir, en fonction du positionnement souhaité, la cible, le segment de marché que la ville peut prétendre viser, puis on transforme tout cela en objectif de capacité, ensuite on définit le plan d’action : «où et comment créer ces nouveaux produits», puis on fait appel à des aménageurs développeurs. Parallèlement, on se penche sur les mesures d’accompagnement qui doivent suivre. Par exemple à Fès, il y a la médina à restaurer, à Tanger, il faut réaménager la corniche…. Dans tout ce processus, le CRT est en première ligne. C’est déjà une mission assez lourde que de réussir la transformation d’une ville. Et, rappelons-le, la Vision 2010 ce n’est pas seulement le plan Azur, comme le pensent beaucoup de gens. Il faut savoir que ce plan ne représente que la moitié de la capacité additionnelle que nous devrions avoir d’ici à 2010. Sur 160 000 lits supplémentaires prévus, seuls 85 000 seront fournis par le plan Azur, le reste par les villes touristiques dans le cadre de ces PDR.

Parlons justement de ce plan Azur. Où en est-on ?
Les accords ont été signés concernant 2 stations balnéaires : Saïdia et Mogador (Essaouria). A Saïdia, les travaux ont effectivement commencé en février dernier. Celui de Mazagan (El Jadida) est bouclé et celui de Larache quasi bouclé. Reste Plage blanche (Guelmim) pour lequel nous n’avions pas reçu d’offres. Mais je reste optimiste au sujet de cette station dont nous allons relancer le processus.

Taghazout reste sans aménageur développeur, depuis l’affaire Palais des Roses international. Il devait y avoir un accord de gré à gré…
S’agissant de Taghazout, l’aménageur développeur précédent a été défaillant. Nous avons donc repris notre liberté et sommes dans la phase de lancement d’une nouvelle compétition pour la confier à des professionnels de l’aménagement développement ayant surtout la crédibilité marketing dans le monde du tourisme pour commercialiser cette station auprès des hôteliers allemands, espagnols, etc.

Vous conviendrez donc que nous avons pris du retard sur le plan Azur.
Pour Plage blanche et Taghazout, oui. Pour les autres, il est prévu que les premiers hôtels ouvrent leurs portes au cours de l’année 2006. Plus globalement, je continue à penser qu’en 2010-2012, avec le plan Azur, les PDR (villes touristiques traditionnelles) et le programme «Niches et rural», nous aurons atteint les 230 000 lits qui correspondent mécaniquement à 10 millions de touristes.

Etes-vous satisfait du concept Kounouz Biladi ?
Oui, maintenant il est rodé et les retombées sont très positives. Après avoir testé la formule de la réduction de 50% qui donnait lieu à plusieurs petits problèmes, nous avons opté pour un prix fixe unique par catégorie d’hôtel. Le premier avantage de cette formule est qu’elle facilite la communication autour du sujet. Ainsi, l’on sait par exemple que dans tous les trois étoiles qui participent à l’opération, le prix d’une chambre est de 300 DH pour 2 personnes avec 2 petits-déjeuners. La deuxième force du concept est qu’il permet de vendre les régions qui en ont le plus besoin et non pas celles qui font le plein. Exemple : seuls quelques hôtels de Marrakech ont participé à l’édition Kounouz Biladi d’avril dernier, parce que c’était la haute saison pour la ville. Pour l’édition qui a lieu actuellement (ndlr : 21 juin-30 juillet), nous avons eu plus d’hôtels dans l’ensemble, mais moins à Tanger qui fait le plein en juillet. L’opération actuelle a aussi pour vocation de désaisonnaliser le tourisme intérieur puisqu’elle encourage nos compatriotes à prendre leurs grandes vacances d’été en juillet plutôt qu’en août.

S’il s’agit de remplir des destinations pendant la basse saison, pourquoi pas une opération Kounouz Biladi en novembre ?
Pourquoi pas, en effet ? Rien n’est exclu

Toujours dans le même esprit, pourquoi un Kounouz Biladi pour les MRE alors qu’ils peuvent acheter sur l’internet des packages hôtel + avion qui reviennent moins cher ?
Pour les MRE ce n’est pas une opération Kounouz Biladi. Nous avons lancé une campagne de publicité avec des spots TV institutionnels et des messages radio orientés produit dans les principaux pays d’accueil (France, Belgique, Hollande). Ce ne sont pas les voyagistes marocains qui proposent l’offre et elle n’est pas uniformisée comme c’est le cas pour Kounouz Biladi. Ce sont les T.O. étrangers, en France, en Belgique et en Hollande qui proposent ces packages, T.O. pour la plupart spécialisés dans la clientèle MRE. Vous pensez bien qu’ils connaissent le marché et ont développé, à ce titre, des offres compétitives par rapport à ce qui est proposé sur le Net par leurs concurrents.

Marrakech a développé sa propre opération baptisée Kounouz Marrakech. On a un peu l’impression que la ville ocre fait cavalier seul….
Ce n’est pas le cas. Avec Marrakech, il n’y a que le nom Kounouz qui est commun et nous avons d’ailleurs autorisé les autres CRT à le reprendre. Ce qu’il faut savoir, c’est que Kounouz Biladi est une opération de discount alors que Kounouz Marrakech est un catalogue propre à la ville, comprenant la liste des hôtels et les tarifs pratiqués durant toute l’année. J’ai félicité les organisateurs de Marrakech de leur initiative tout à fait complémentaire des opérations plus ponctuelles de promotion agressive à l’échelle nationale que sont les Kounouz Biladi. J’encourage les autres régions à monter des brochures sur toute l’année, mettant en valeur l’offre de la destination vers nos concitoyens.

Que répondriez-vous à cet opérateur du secteur qui affirme : «Adil Douiri est un ministre brillant. Malheureusement, il a changé. Dans sa vision, les considérations politiques ont fini par prendre le dessus. Il a de plus en plus tendance à s’écouter lui-même» ?
Je laisse à chacun la liberté de ses appréciations. Ce que je peux vous dire, et qui ne vient pas en réponse à votre déclaration, c’est que je suis un ministre représentant le parti de l’Istiqlal dans le gouvernement nommé par Sa Majesté et conduit par M. Jettou. Je m’inscris donc à la fois dans les valeurs et les options de mon parti, grand parti historique et prestigieux, ainsi que dans le cadre du programme gouvernemental ayant permis le vote de confiance au Parlement en faveur de notre gouvernement.
Etant un responsable politique, ma démarche est, par définition, empreinte de considérations politiques, c’est-à-dire qu’elle vise à résoudre les urgences du citoyen et à emporter son adhésion.
En cela, ma ligne de conduite est très claire : j’arbitre toujours en fonction des choix qui maximisent la création d’emplois. C’est ma seule préoccupation. Je suis loin de toute politique politicienne et suis focalisé sur les résultats concrets et tangibles. Nous serons tous jugés là-dessus et il est souhaitable qu’il en soit ainsi

Le CRT n’est pas un organe de promotion. C’est un lieu où les professionnels doivent convaincre les élus de la ville et de la région d’allouer les budgets nécessaires et de prendre les mesures permettant de réaliser la politique touristique.

Adil Douiri
Ministre du Tourisme, de l’Artisanat et de l’Economie socialeLa Vision 2010, ce n’est pas seulement le plan Azur, ce sont également les plans de développement régionaux pour les villes et le tourisme rural et de niche.