Abdelmoula Ratib : 100 000 emplois pourraient être créés

La migration des entreprises vers le produit fini et la sous-traitance n’est pas seulement une question de volonté. Les outils d’accompagnement font défaut.
Même les entreprises qui ont fait leur mutation ont des problèmes en raison d’un environnement économique inadapté.

Déjà, les chiffres sont impressionnants et la visite des lieux encore plus. Le groupe Ratib emploie plus de 6 000 ouvriers dans la confection, répartis sur 22 plateaux spécialisés. Il travaille pour les plus grandes chaînes européennes et recourt aux services d’une vingtaine de sous-traitants marocains. L’organisation est entièrement tournée vers la qualité et la rapidité d’exécution avec une dose de plus en plus importante de créativité. Informatisation, technologie, organisation et vision sont les points forts de ce groupe dont le patron analyse la situation avec lucidité et optimisme. Interview..

La Vie éco : Pourquoi, à votre avis, les industriels s’alarment-ils aujourd’hui ?
Abdelmoula Ratib : Le métier de confectionneur a évolué. Aujourd’hui, on ne peut plus se contenter du simple travail à façon car les clients qui, il y a quelques années, payaient la minute entre 1 et 1,20 DH, la paient aujourd’hui entre 0,50 et 0,65 DH. A l’opposé, nous constatons une hausse des coûts des facteurs de production comme le Smig, les charges sociales, le coût du financement bancaire ou encore celui de l’énergie. A cela, il faut ajouter d’autres nouveaux coûts comme par exemple l’AMO.
Les industriels qui sont restés positionnés sur le métier de purs façonniers s’alarment car, avec le surenchérissement des coûts de production, ils ne savent pas comment continuer à faire de la marge. Ceux, par contre, qui se sont dirigés progressivement vers la co-traitance ou le produit fini auront moins de difficultés. L’avenir du textile et de l’habillement, à mon sens, est dans le produit fini car il comporte plus de valeur ajoutée pour l’entreprise.

L’année 2005 sera donc une année de difficultés ?
Les industriels qui se sont mis à niveau en investissant dans la création, en se dotant de bureaux d’étude, seront mieux outillés pour relever le défi du produit fini. Je m’inquiète, par contre, pour ceux qui n’ont pas pu réagir vite et à temps et qui, eux, auront des difficultés.
Cela dit, le secteur du textile et de l’habillement au Maroc a encore beaucoup d’avenir grâce essentiellement aux accords de libre-échange signés avec les USA et la Turquie. Le premier encouragera les investissements dans la filière amont (tissage et filature). Quant au second, il permettra aux industriels marocains d’avoir accès aux tissus turcs qui allaient majoritairement vers les pays de l’Europe de l’Est. L’absorption, en plus, des pays de l’Est par l’Union européenne est un avantage pour le Maroc. Les réassorts (compléments de commandes) des grandes centrales d’achat européennes se feront généralement dans les pays de proximité, ce qui n’est pas le cas de l’Asie.

Il y aura donc des pertes d’emplois en Europe dont le Maroc pourrait profiter.
Absolument et c’est là une grande opportunité pour le Maroc qui, nous l’espérons, sera le premier bénéficiaire des pertes d’emplois qui se produiront en Espagne et au Portugal.

Vous les estimez à combien, ces pertes d’emplois ?
Plusieurs dizaines de milliers.

Justement, que faut-il faire pour saisir cette opportunité ?
A mon avis, il faut d’abord faire une étude approfondie sur le secteur du textile et de l’habillement. Elle doit être confiée à un grand cabinet d’étude de renommée et cette étude doit permettre à l’Etat d’identifier les anomalies, les faiblesses mais aussi les points forts et les atouts. Peut-être qu’aujourd’hui, 30% des entreprises du secteur se portent mal. Mais si le gouvernement réagit, ces entreprises en difficulté peuvent encore être sauvées. Ce qui est sûr, c’est que le secteur a encore un fort potentiel de création d’emplois.

Et les études stratégiques réalisées par l’Amith en 2003 ?
Ces études par filières ont, en effet, démontré déjà quelques dysfonctionnements. Par exemple, dans l’amont, où les entreprises sont de grandes consommatrices d’énergie, cette dernière reste paradoxalement chère par rapport à la concurrence de pays similaires. L’Etat avait promis une baisse progressive sur quatre années, qui ne s’est pas concrétisée. Le foncier reste un obstacle alors que, dans les pays concurrents, le terrain industriel est donné gratuitement aux investisseurs, en plus du tarif de l’énergie qui est moins élevé, des coûts bancaires trois fois moins chers ainsi que des franchises de plusieurs années sur les charges sociales ; autant de mesures pour encourager le secteur.
Il faut qu’une étude soit faite pour comparer le Maroc à d’autres pays, et bien sûr, il s’agit de comparer ce qui est comparable. Cela dit, les problèmes aujourd’hui sont multiples.

Par exemple ?
Pour plus de compétitivité, les industriels doivent investir en amont, notamment par la mise en place de plateformes de matières premières sous le régime d’entrepôts sous douane, permettant d’avoir le tissu à portée de main. Malheureusement, ces plateformes sont assujetties à des cautions devant couvrir 100% de la valeur de la marchandise importée, soit plusieurs centaines de millions de dirhams. C’est là une grande contrainte qui décourage nos partenaires dans l’amont.
Souvent, pour justifier cette caution, l’Administration évoque le problème de la fraude. Mais ceci est une autre question. L’Administration doit mettre en place des procédures moins lourdes, sachant qu’elle dispose déjà des moyens de répression des fraudes. Aujourd’hui, ce serait une excellente chose que l’on démantèle les droits de douane sur les tissus et fournitures. Il n’y a plus d’industrie à protéger et, de toutes les manières, les protections tarifaires ne tiendront plus longtemps.

Y a-t-il d’autres problèmes du même genre ?
Pour faire du produit fini, nous n’avons d’autres choix que de passer par les lignes de crédit bancaire. Or l’accès à ces lignes n’est pas toujours chose aisée pour les industriels. Un exemple, les lignes sont négociées une à deux fois par an, mais il se peut qu’au cours de l’année, vous receviez des commandes qui nécessitent de mobiliser des montants bien supérieurs à ceux que vous permettent vos autorisations. Comment alors financer vos achats de matière première ? Je pense que le secteur a besoin de plus de souplesse dans ce cas, même si je reconnais que les banquiers font des efforts quand il s’agit d’accompagner des clients sérieux. Au-delà, c’est la migration même vers le produit fini qui risque de poser problème.
Les entreprises auront besoin de plus de facilités. Les banques suivront-elles ? L’Etat trouvera-t-il une solution à cela ?

Mais il y a les fonds de garantie, le Fortex…
Le Fortex est aujourd’hui inadapté. On demande au secteur autant de garanties que la banque : nantissement sur fonds de commerce, nantissement sur le matériel… De plus, le Fortex, au vu de la contribution proposée, n’apporte pas de réponse aux besoins actuels, surtout quand il s’agit de migrer vers le produit fini.

En définitive, le problème de financement du secteur reste entier.
Oui, et il s’aggravera à mon avis. Plus nous irons vers le produit fini, plus les industriels souffriront. A moins que l’Etat ne mette en place des mesures d’accompagnement permettant de sauver et de créer plusieurs dizaines de milliers d’emplois.

Il y aussi un problème de compétences que l’on ne trouve pas sur le marché, notamment des spécialistes en logistique, des stylistes, des créatifs, des hommes de méthodes.
Il y a là une grande aberration. Nous faisons venir des techniciens étrangers à qui nous payons des salaires élevés. Nous leur payons la sécurité sociale à l’étranger car ils sont considérés comme des expatriés. Mais, en face, nous payons aussi à l’Etat marocain 44% d’IGR et 20% de CNSS dont le technicien étranger ne bénéficiera jamais. Vous trouvez cela logique ? Dans l’attente de la disponibilité de compétences locales, on n’encourage pas l’industriel à importer des compétences de l’étranger, permettant à l’entreprise d’avoir une réelle valeur ajoutée.

Vous avez certainement fait part de toutes ces remarques au ministère concerné…
Oui, à travers l’Amith. Mais nous souhaiterions que des équipes du ministère concerné soient dépêchées sur le terrain auprès des indutriels, afin de s’enquérir de leur situation de manière plus concrète. Y a-t-il un risque que toute l’activité, y compris celle des réassorts et des petites séries, aille demain vers l’Asie ?
Il est très peu probable que les réassorts et les petites séries aillent vers l’Asie. Le seul risque, c’est que le gouvernement ne fasse rien pour accompagner la mutation du secteur. C’est exactement ce qui s’est passé dans le tissage. Ce métier a presque disparu du Maroc, pour les raisons déjà évoquées, mais également en raison d’une surprotection douanière.

Mais d’autres pays de la Méditerranée peuvent s’accaparer nos parts…
Si le Maroc ne fait rien, le client et le donneur d’ordre partiront ailleurs. C’est la loi de l’offre et de la demande.

Avez-vous déjà envisagé d’aller investir en Chine ?
Non, jamais. Nous ouvrirons un bureau en Chine pour l’approvisionnement en matières premières.

n Et le marché américain, pensez-vous que les industriels peuvent s’y attaquer ?
Personnellement, je ne suis pas en mesure de le faire, par manque de capacité.

Mais alors, quel est l’avantage de l’accord de libre-échange ?
L’avantage est surtout au niveau de l’amont. L’accord encouragera des opérateurs asiatiques et européens à venir investir dans la production du tissu pour l’exporter aux USA. Par ailleurs, il faudrait du temps aux industriels marocains jusqu’alors tournés vers une production essentiellement européenne, pour s’adapter aux exigences du marché américain.

On dit que le Maroc aura du mal à passer au stade de la créativité car nous avons plus une culture de clonage et d’imitation…
Pas du tout. Aujourd’hui, nous collaborons avec des instituts locaux tels que l’ESITH, Esmod, etc., qui forment des créatifs, stylistes et modélistes, capables de répondre juste aux attentes de notre clientèle européenne.
Personnellement, je reste très optimiste quant à l’avenir du textile au Maroc et je pense que si, aussi bien le gouvernement que les opérateurs du secteur prenaient les mesures qui s’imposent, non seulement des dizaines de miliers d’emplois seront sauvés, mais plus de 100 000 pourront également être créés.

Plus nous irons vers le produit fini, plus les industriels souffriront car il n’y a pas de plan de sauvetage ; l’Etat n’a pas trouvé de solutions pour mettre à notre disposition des lignes adaptées.

Abdelmoula Ratib DG du groupe Moda Line
«L’Etat a-t-il fait une enquête auprès des industriels pour s’enquérir des problèmes sur le terrain ?»