3 000 dossiers impayés dans les comptes du CIH

A fin 2002, le total net des créances en souffrance détenues sur
les entreprises et les particuliers s’élevait à 7 milliards
de DH environ.
Une majorité de dossiers porte sur des crédits non couverts par
des garanties.
L’Etat a garanti des emprunts pour 1,8 milliard de dirhams.

«La banque commence à voir le bout du tunnel puisqu’elle renouera avec les bénéfices à partir de 2004 au lieu de 2006 et elle pourra accompagner la politique du gouvernement en matière de logements sociaux». Dans une déclaration à La Vie éco (cf LVE du 25/04/03) Abdelkrim Raghni, alors nouvellement nommé DG, se félicitait de la décision judicieuse des pouvoirs publics de ne pas liquider le CIH. Aujourd’hui, on se rend compte que l’établissement revient de très loin, quand bien même il n’est pas encore totalement à l’abri. L’état des créances difficiles, arrêté à fin 2002, que nous avons pu consulter auprès d’une organisation internationale, montre, à bien des égards, combien le CIH était dirigé, à l’époque, comme une association caritative. Ce n’est pas tant le montant des ardoises qui justifie cette image, mais l’absence ou l’insuffisance de garanties pour un très grand nombre de dossiers de prêts, particulièrement parmi les plus volumineux. Pour tout banquier rationnel, cette démarche, on le sait, imputée pour l’essentiel à la manière dont étaient gérées les banques publiques, ne pouvait que mener à la catastrophe.

Les ardoises inférieures à 100 000 DH ne représentent que 122 MDH
Certes, dans le lourd dossier auquel La Vie éco a eu accès, beaucoup de notabilités et d’hommes d’affaires très connus ont bénéficié de prêts sans garantie, mais tout ne peut pas être mis sur le compte de la «main invisible» de certains hauts dirigeants politiques de l’époque à qui on a reproché leur intervention pour des engagements controversés. Les différents patrons qui ont eu en main les destinées de la banque au même moment ont aussi eu un comportement pernicieux.
Les responsables actuels sont en train de courir derrière les mauvais payeurs, mais ne souhaitent pas, pour le moment, dresser le bilan partiel pour l’année en cours. Il n’empêche, nul n’ignore qu’ils ont du pain sur la planche. Le total des créances difficiles détenues sur les clientèles – entreprises et particuliers – s’élevait, à fin 2002, à un peu plus de 10,5 milliards de DH, soit environ 7 milliards si l’on défalque les intérêts de retard y afférents. Ce sont donc plus de trois mille dossiers qui, à fin 2002, enregistraient une situation d’impayés. Soit une moyenne (intérêts de retards compris) de 3,5 MDH par dossier. Ces montants auraient pu être beaucoup plus élevés si certaines situations, comme celle de quelques Erac, n’avaient pas été assainies.
En poussant un peu plus loin l’analyse, on se rend compte que plus du trois quart (76,5 %) du portefeuille des impayés de la banque est en fait constitué de crédits accordés à des sociétés immobilières (49,4 %) et des sociétés touristiques (27,1%).
Mais, le plus grave est que, si l’on s’en tient aux règles de classification des créances édictées par Bank Al Maghrib, l’essentiel de ce portefeuille est compromis. C’est-à-dire que la banque n’a presque aucune chance de rentrer dans ses fonds. Seulement, explique un banquier, «cette conclusion ne répond qu’à des règles comptables. Le CIH peut bien arriver à en récupérer une bonne partie si ses avocats et son service juridique arrivent à bien négocier avec les débiteurs». Et de poursuivre : «En arrivant à les identifier de manière assez précise, ils ont déjà fait un effort important dans le sens de l’assainissement».
Néanmoins, il faudra beaucoup de temps pour remettre de l’ordre dans la maison.
D’abord parce que la liste est extrêmement longue et les montants moyens en jeu relativement élevés. Jugez-en! Sur le montant global des créances en souffrance, les ardoises inférieures à 100 000 DH ne représentent que 122 MDH.

Les garanties et hypothèques totalisent 3,4 milliards de DH
Il s’agit principalement de clients particuliers qui, à un moment, ont bénéficié de découvert jamais régularisé ou qui ont accumulé des intérêts de retard faute d’avoir clôturé leurs comptes ou d’avoir remboursé un prêt logement. Avec ces clients qui, pour la plupart, n’avaient présenté aucune garantie, les jeux sont presque faits, sachant que la banque n’a même pas en main un bien à réaliser.
C’est aussi le cas pour les grands emprunteurs. Il n’est pas dit que les banques doivent s’abriter derrière des sûretés réelles à chaque demande de crédit. Ce n’est ni productif économiquement, ni efficace en matière de gestion.
Mais un minimum s’impose. En parcourant le document, on ne peut s’empêcher de tiquer. «Et même quand il y a une garantie, il est souvent difficile de la réaliser compte tenu de sa qualité», commente un avocat d’affaires qui s’y connaît en matière de recouvrement. Et d’expliquer, «les fonds de commerce n’ont parfois aucune valeur et certains biens sont grevés par de multiples problèmes qui rendent toute tentative de saisie infructueuse».
Aujourd’hui, le CIH ne pourrait retirer des titres qu’il a en gage que 3,4 milliards de DH, répartis entre l’Etat (1,8 milliard de DH) et la clientèle privée (1,6 milliard de DH). Notons que l’essentiel de la couverture de l’Etat bénéficie à des établissements hôteliers privés. Bref, c’est le contribuable qui «casquera» à la place des mauvais payeurs.
Le CIH aura ensuite du mal à traduire tous ses clients indélicats en justice compte tenu de la lenteur des procédures et des charges supplémentaires.
Le feuilleton Dounia Hôtel auquel on a assisté ces dernières années montre combien le traitement d’un litige à l’amiable est plus judicieux que le recours à l’appareil judiciaire. C’est d’ailleurs sur cette voie que s’est engagée la banque, en attendant que l’instruction relative au dossier des détournements de deniers publics et de mauvaise gestion ouverte suite au rapport parlementaire soit achevée