2003, premier bilan en demi-teinte

Globalement, l’évolution de l’économie est conforme aux prévisions.
Les recettes, «boostées» par la demande, risquent de s’essouffler
au cours des derniers mois de l’année.
La croissance sera conforme aux calculs et le déficit ira au-delà
des 3 % prévus.
Des résultats mitigés selon les secteurs.

Le gouvernement table sur un taux de croissance de 5,5 % en 2003, contre 4,5 % initialement prévus dans la Loi de finances pour cette année.
A un mois de la clôture de l’exercice 2003, le comportement de l’économie nationale, à travers les différents secteurs qui la composent, est-il conforme à cette prévision ? S’en rapproche-t-il seulement ? Ou bien s’en éloigne-t-il vraiment ? Bien entendu, tant que les comptes de la nation ne sont pas publiés par la Direction de la Statistique – un travail qui intervient bien après la fin de l’exercice en question -, il est difficile de chiffrer avec exactitude la progression du PIB et donc, tout simplement, de dire l’état de l’économie du pays.
Il n’empêche : sur la base des résultats couvrant les neuf premiers mois de l’année, les prévisions de clôture du ministère des Finances et les appréciations des opérateurs et autres spécialistes des questions économiques, il est possible de donner au moins un éclairage sur la situation économique au Maroc.

La croissance trop dépendante de l’agriculture
Globalement, tout le monde est à peu près d’accord pour estimer que 2003 est «un bon cru», pour reprendre la formule d’Ahmed Benkirane, médiateur de la CGEM. Cette appréciation se fonde d’abord sur le fait que le secteur agricole a réalisé des résultats qui dépassent de loin les prévisions (78 millions de quintaux de céréales, contre 55 millions prévus initialement), ce qui, on le sait, déteint toujours positivement sur les autres secteurs économiques. Au Maroc, n’est-ce pas, quand l’agriculture va, tout va ! Mais le fait que la croissance soit fortement corrélée à l’agriculture n’est pas forcément quelque chose de rassurant, les vicissitudes du climat tendant à devenir une donnée structurelle.
De cela, opérateurs comme pouvoirs publics sont conscients. On se souvient en effet que Driss Jettou, lors de la présentation de la Déclaration gouvernementale il y a un peu plus d’une année, avait déclaré devant les députés que, compte tenu des aléas qui pèsent sur l’agriculture, il serait difficile pour l’économie marocaine de réaliser un taux de croissance annuel de 5 % comme le prévoit le Plan quinquennal 2000/2004. Pour y parvenir, avait-il estimé, il faudrait que le PIB hors agriculture atteigne 9 % ; ce qui, selon lui, paraît impossible dans les conditions actuelles. Mais au-delà de la période du Plan, et moyennant un programme volontariste «comme celui de l’actuel gouvernement», il est possible de dépasser les 3 % de croissance réalisés bon an mal an par le secteur hors agriculture, pronostique un opérateur.
En attendant, la relance par le gouvernement Jettou du secteur des infrastructures et du bâtiment, en raison du caractère fortement structurant de ce dernier, donne déjà des résultats : l’activité du BTP connaît en effet une progression significative sur les neuf premiers mois de 2003. Deux indices en particulier le montrent bien : les ventes de ciment qui se sont accrues de 11,5%, et les crédits à l’immobilier qui se sont appréciés de 10 %.

Dynamisme du BTP : le bémol des professionnels

Cette évolution positive, les conjoncturistes de la DPEG (Direction de la politique économique générale – ministère des Finances) et ceux de l’INAC (Institut national d’analyse de la conjoncture – Haut Commissariat au Plan) estiment qu’elle devrait se poursuivre pour le reste de l’exercice en cours. De sorte que, prévoit la DPEG, la valeur ajoutée du secteur du BTP croîtrait de 4,1 % sur l’ensemble de l’année 2003, après une quasi-stagnation en 2002 (- 0,3 %). Sa contribution à la croissance du PIB global en 2003 passerait ainsi à 0,2 point, après avoir été nulle en 2002.
A la Fédération nationale du bâtiment et des travaux publics (FNBTP), on confirme volontiers cette sensible amélioration de l’activité, tout en en relativisant les retombées sur la croissance. L’argument avancé pour expliquer ce bémol tient au fait que, d’une part, un grand nombre de marchés, dans le domaine des infrastructures, ont été remportés par des entreprises étrangères qui font souvent appel à une main-d’œuvre expatriée, et, d’autre part, les promoteurs immobiliers, en matière d’habitat, sollicitent davantage le secteur informel que les entreprises organisées.
Autre activité en nette amélioration dans le secteur secondaire, l’industrie de transformation, tout particulièrement les branches agroalimentaire et IMME (industries métallique, mécanique, électrique et électronique). La chimie et parachimie ont connu également une certaine croissance qui devrait d’ailleurs se poursuivre au cours du quatrième trimestre de 2003. Plus généralement, toutes les activités tournées sur le marché local, à des degrés divers, se sont bien comportées ; y compris la Bourse de Casablanca, dont les indices Masi et Madex ont progressé, à fin juillet 2003, de 18,2 % et 15,8 % respectivement.

La croissance tirée par la demande
En revanche, celles, comme le textile et cuir, les produits de la mer et les phosphates, qui opèrent de manière intense sur le créneau de l’export, éprouvent des difficultés liées essentiellement à la morosité de la conjoncture internationale et, bien entendu, à la rude concurrence d’autres pays émergents. Il est significatif à cet égard que les échanges extérieurs se sont inscrits à la baisse, sous l’effet notamment du repli des exportations, faisant se creuser, encore plus qu’en 2002, le déficit de la balance commerciale.
Fait notable, néanmoins, le tourisme, qui aurait pu être impacté négativement par la dégradation de l’environnement international et les événements du 16 mai à Casablanca, a réussi malgré tout à tirer son épingle du jeu, grâce en particulier au tourisme intérieur. Même constat pour le transport : l’évolution favorable du transport routier, conséquence du raffermissement du commerce intérieur, a quelque peu compensé la baisse du trafic aérien, en crise depuis les événements du 11 septembre 2001.
Compte tenu de ce dynamisme – certes contrasté – de l’activité interne, la croissance en 2003 serait portée essentiellement par la demande intérieure, selon le ministère des Finances. La consommation des ménages (principale composante de la demande), bénéficiant d’un raffermissement des revenus découlant des bons résultats de la campagne agricole, d’un contexte d’inflation maîtrisée (0,9 %, contre 2,8 % en 2002) et de détente des taux d’intérêts, la consommation des ménages, donc, s’accroîtrait de 5,7 % en valeur contre 2,3 % en 2002.
L’investissement, autre composante de la demande, reste en revanche globalement mitigé. Dans ses prévisions de clôture de l’année 2003, le ministère des Finances anticipe néanmoins «une certaine reprise» à ce niveau qui serait favorisée, dit-il, par la mise à niveau de l’appareil productif national et le lancement de grands travaux dans le BTP, notamment.
Ce sont ces éléments-là qui ont poussé le gouvernement à revoir à la hausse sa prévision de croissance ; et il n’a pas tort. Pour autant, et malgré une hausse notable des recettes hors privatisation sur les neuf premiers mois de 2003, le déficit budgétaire risque d’aller au-delà des 3 % prévus dans la Loi de finances, estiment les conjoncturistes de l’INAC.
Ces derniers font reposer l’hypothèse d’un déficit plus grand que prévu sur le fait que les recettes fiscales reculeraient au cours du dernier trimestre de l’année, alors que les charges, dans l’hypothèse bien sûr où toutes les dépenses sont réalisées, demeurent élevées. «Comme pour les années antérieures, les finances publiques sont caractérisées en 2003 par un déséquilibre marqué entre les ressources et les charges budgétaires», note l’INAC.


Le taux de chômage s’est aggravé, surtout dans les villes
Le taux de chômage au niveau national a atteint 11,6 % en juillet 2003 contre 11,3 % au cours de la même période de 2002. Mais c’est en milieu urbain que le taux de chômage est le plus élevé avec 19,4 % contre 17,9 % une année auparavant. En milieu rural en revanche, ce taux a reculé sous l’effet des résultats satisfaisants de la campagne agricole.
L’aggravation du chômage urbain, selon les Finances, a concerné toutes les catégories de la population active, et plus particulièrement les femmes dont le taux de chômage est passé de 23 % à 26 %. Par niveau d’instruction, les actifs diplômés sont ceux qui ont le plus pâti de la détérioration du marché du travail: le taux de chômage les frappant est en effet passé de 24,3 % à 26 %, et celui des non-diplômés de 10,9 % à 12 %.
Le ministère des Finances comme l’INAC expliquent cette légère hausse du chômage par une offre abondante de main-d’œuvre (736 000 personnes) alors que les créations d’emplois n’ont été que d’un peu plus de 400 000 postes.

Bonne progression des crédits mais…
Sur les neuf premiers mois de 2003, les crédits bancaires à l’économie se sont élevés à 226, 16 milliards de DH, soit une progression de près de 5 % par rapport à la même période de 2002, selon les statistiques de Bank Al Maghrib. La répartition de ces concours, selon le nouveau plan comptable bancaire, fait ressortir une prédominance des crédits accordés aux entreprises et aux particuliers (208,3 milliards de DH, soit 5 % de plus qu’en 2002) par rapport à ceux octroyés aux sociétés de financement (15,5 milliards de DH, soit – 2,16 % qu’en 2002) et le portefeuille de titres de placement des banques (2,3 milliards de DH, soit 53 % de plus qu’en septembre 2002). En ventilant les crédits accordés aux entreprises et aux particuliers, on se rend compte que la plus grande partie de ce financement est allée aux comptes débiteurs et crédits de trésorerie (68,3 milliards de DH, soit – 3,8 %), suivis des crédits à l’équipement (46 milliards de DH, soit + 10 %), des crédits immobiliers (38,1 milliards de DH, soit + 11,9 %) des crédits à la consommation (9,4 milliards de DH, soit + 9,6 %) et de diverses créances sur la clientèle (4,9 milliards de DH, soit + 11,9 %). Les créances en souffrance, elles, ont augmenté de 9 % à 41,6 milliards. Contrairement à l’intitulé, explique un banquier, les comptes débiteurs et les crédits de trésorerie ne servent pas qu’à faire tourner la machine, ils sont maintenant de plus en plus utilisés par les entreprises pour financer des investissements ; les crédits d’investissement stricto sensu étant frappés de taux d’intérêts «plus élevés». Quant à la baisse de 3,8 % des crédits de trésorerie et des comptes débiteurs, cela est dû, selon le même banquier, à la nouvelle discipline instaurée par BAM. A noter par ailleurs que les crédit d’équipement sont tirés par de gros dossiers comme celui d’Altadis. Aussi, leur évolution ne reflète pas correctement la trajectoire de l’investissement

Le déficit commercial s’est creusé en neuf mois
Les transactions commerciales avec l’extérieur se sont inscrites en baisse au cours des neuf premiers mois de l’année 2003, si on les compare au niveau qu’elles avaient enregistré à la même période de 2002. Le déficit de la balance commerciale (plus de 20 milliards de DH il y a un an) s’est en effet aggravé de près de 20 %, indique l’Institut national d’analyse de la Conjoncture (INAC). Une note de conjoncture de Bank Al Maghrib, publiée en octobre dernier, confirme d’ailleurs cette détérioration des échanges extérieurs.
Cette situation est expliquée par le recul des exportation de 4,3 % (ou 2,8 milliards de DH), sous l’effet principalement de la forte baisse des ventes de crustacés, mollusques et coquillages (- 37,2 % ou 2 milliards de DH) et de produits énergétiques (- 72 % ou 1,5 milliard de DH). Même tendance pour les exportations de tomates fraîches (- 42,2 % à juillet 2003) et de légumes frais (- 36,1 % au cours de la même période). Les ventes de phosphate et d’acide phosphorique ont, elles aussi, accusé un certain recul (respectivement – 10,6 % et – 6,7 %) face à une concurrence accrue d’autres pays.
Les importations en revanche se sont accrues sur les neuf premiers mois de 3,1 milliards de DH (ou 3,3 %). Cette augmentation est due à l’accroissement des achats de biens d’équipements (+11 %), de demi-produits (+ 9,1 %) et de produits bruts d’origine animale et végétale (+ 17,5 %).
Le déficit commercial aurait été beaucoup plus important s’il n’y avait eu réduction de la facture alimentaire consécutivement à la baisse des importations de céréales et de sucre, en liaison avec la bonne tenue du secteur agricole. La facture pétrolière, elle, a sensiblement diminué (d’environ 50 %), mais cette diminution a été annulée par la hausse des importations de produits pétroliers raffinés (gasoil et fuel), à la suite de l’incendie de la Samir.
Selon les prévisions de clôture de l’exercice 2003 établies par le ministère des Finances, ces tendances devraient se poursuivre jusqu’à la fin de l’année.