Spécial 8 Mars : Une riche mémoire de la femme marocaine

Si on évoque ces grandes dames qui nous ont quittés, c’est d’abord pour rendre hommage à la mémoire de la femme marocaine à travers l’Histoire, mais c’est aussi pour passer le message à celles qui continuent le combat, qu’elles sachent que la patrie n’oublie jamais ses enfants, et qu’elles serviront d’exemples aux générations futures, que leurs aînées sont une source de fierté aux yeux du monde entier.

Assia-El-Ouadie

Assia El Ouadie, ou «Mama Assia» comme on aimait l’appeler affectueusement, était une femme militante, très engagée qui s’est consacrée corps et âme à sa mission. Née à Safi en 1949, Assia El Ouadie est issue d’une famille militante et imbue de culture. Son père, Mohamed El Ouadie El-Assafi fut une grande figure de l’opposition doublé d’un poète. Touria Sekkat, sa mère, femme de lettres, était aussi militante et une féministe avant l’heure. Décédée à l’âge de 63 ans, Assia El Ouadie fut juge en charge de l’insertion et du suivi des jeunes délinquants mineurs. Elle avait commencé par décrocher sa licence en droit en 1970. Par la suite, elle sera magistrate au tribunal de première instance, à Casablanca de 1971 à 1980. Ce qui fera d’elle l’une des premières femmes procureurs du pays. Toutefois, elle finira par revenir vers le métier d’avocat jusqu’en 2000, date à laquelle elle prendra en charge des centres de réforme et de rééducation pour jeunes mineurs, à Casablanca, Settat et Salé en tant que magistrate au sein de l’Administration pénitentiaire et de la réinsertion. Hyper-sensible aux douleurs d’autrui, sa forte implication et ses grandes qualités humaines lui ont valu d’incarner une icône emblématique dans l’amélioration des conditions d’incarcération des jeunes détenus. Mais pas seulement, elle avait fait de plusieurs causes son cheval de bataille : les droits des enfants, des femmes, des victimes de violences et des détenus. En fait, des causes elle en a beaucoup défendues. En 1988, elle est membre fondateur de l’Organisation marocaine des droits humains. Elle sera ensuite membre actif de la coordination pour le changement de la Moudawana en 1992 et membre de la Marche nationale des femmes marocaines en 2000. Elle sera aussi membre de l’Association du centre d’écoute et d’orientation pour femmes battues. En 1999, Assia figure parmi les militants qui furent derrière la création de l’Observatoire marocain des prisons (OMP), pour le droit des détenus. Elle était également membre de la Fondation Mohammed VI pour la réinsertion des détenus et de l’Association des amis des centres de réforme. Elle jouissait du respect et de l’estime de tous les détenus et dédiait son temps sans compter pour défendre leurs droits.

Fatima-Mernissi

Célèbre auteur féministe et professeur d’université à Rabat, Fatima Mernissi s’est éteinte à l’âge de 75 ans en novembre dernier. Née en 1940 à Fès, elle intègre une des premières écoles privées mixtes du Maroc. Après des études de lettres à Rabat, elle obtient une bourse pour la Sorbonne. En 1974, elle obtient un doctorat de sociologie au Massachussetts aux Etats-Unis dont la thèse sera : «Les profondes entraves à la liberté des femmes dans les pays dits islamiques». Elle sortira alors une première publication «Beyond the Veil» (au-delà du voile) de sa thèse, qui deviendra un classique incontournable pour les études culturelles. Fatima Mernissi a de nombreuses fois figuré sur liste des 100 femmes les plus puissantes du monde arabe publiée par le magazine Arabian Business. Elle menait de nombreuses activités dans le monde associatif, notamment avec la création de «Caravanes civiques» où s’exprime toute la société civile désireuse de démocratie. Toutefois, ce sont ses ouvrages sur le monde islamique, traduits en plusieurs langues, qui font sa renommée dans le monde, dans lesquels elle dénonce le patriarcat dans la culture musulmane. Outre son œuvre la plus lue, publiée en 1985,«Sexe, idéologie, islam», elle a publié notamment «Islam et démocratie», «Rêves de femmes», « Sultanes oubliées : femmes chefs d’Etat en islam» et «Le Harem politique», dans lequel elle s’interrogeait sur la place des femmes en terre d’islam en faisant remarquer qu’au VIIIe siècle «les épouses du Prophète discutaient politique et allaient à la guerre». En mai 2003, elle avait reçu le prix Prince des Asturies en littérature. En 2004, elle reçut le prix Erasmus qui récompense la contribution exceptionnelle de personnes ou d’institutions dans les domaines culturel ou des sciences sociales. En 2011, le quotidien britannique «The Guardian» avait choisi la sociologue et chercheuse marocaine parmi les cent militantes les plus influentes au monde, aux côtés de Margaret Tatcher, Oprah Winfrey, Shirin Ebadi… Consécration pour la façon dont elle abordait sans crainte les coutumes les plus controversées du monde musulman.

Touria-Chaoui

Touria Chaoui est l’illustration parfaite du fait que l’émancipation de la femme arabe, musulmane et africaine ne date pas d’aujourd’hui : la première femme pilote du Maroc et du monde arabe. Elle obtient sa licence de pilotage à l’âge de 16 ans seulement. Née le 14 décembre 1936 à Fès, Touria suit des études primaires et secondaires jusqu’au brevet. Dès son jeune âge, Touria voue une grande passion pour tout ce qui volait, sensible au moindre bruit d’avion survolant la médina de Fès. Issue d’une famille bourgeoise, elle est l’unique fille d’Abdelouahed Chaoui, homme de théâtre, publicitaire, écrivain et l’un des premiers journalistes francophones au Maroc. Elle sera largement influencée par son éducation et sera passionnée de théâtre, de littérature et de cinéma. Elle jouera, à l’âge de dix ans, un petit rôle (Maria Casarès enfant) dans le film du cinéaste français André Zwobada « la Septième Porte » dans lequel son père donnait la réplique à André Maréchal. Ayant à cœur les ambitions de sa fille, il réussit à l’inscrire à l’école de pilotage de Tit Mellil près de Casablanca alors qu’elle n’avait que 15 ans, non sans difficultés, pour un Maroc toujours sous le joug du protectorat. En 1952, à 16 ans, Touria devient la première aviatrice marocaine. La nouvelle fait la fierté des Marocains et se propage très vite. Les journaux du monde entier vont s’emparer de son destin hors du commun. Associations féministes, femmes politiques et autres célébrités de l’époque tiennent à la féliciter. La célèbre pilote d’essai Jacqueline Auriol ira même jusqu’à lui envoyer une photo dédicacée. Elle sera invitée par le Sultan Mohammed V pour la féliciter au Palais royal. Le 16 novembre 1955, jour du retour de l’exil du Sultan Mohammed V. Quand tous les Marocains étaient sortis dans les rues pour l’accueillir dans une ambiance de fête et de joie, Touria avait une bien meilleure idée. Elle paradait dans le ciel dans son avion monoplace pour saluer le retour du Sultan. Tout en larguant des tracts à la gloire de Mohammed V. Le 1er mars 1956, alors qu’elle n’avait que 19 ans, elle est assassinée devant chez elle. Le meurtre n’a jamais été élucidé.

Rajaa-Belmlih

On ne peut pas parler de la chanson marocaine sans parler de feue l’artiste Rajaa Belmlih. Une des voix les plus célèbres de notre pays s’est éteinte le 2 septembre 2007, à l’âge de 45 ans des suites d’une longue maladie. L’artiste marocaine sera révélée lors de son apparition dans la mythique émission «Mawahib» présentée par Abdenbi El Jirari. La voix de la jeune candidate marque immédiatement les esprits et sa carrière démarre aussitôt. Toutefois, et malgré son succès, elle décide de poursuivre ses études en lettres et obtient sa licence à la Faculté de Rabat. Elle marque les esprits alors avec son fulgurant titre «Ya Jara Wadina» en 1986 et décide de s’expatrier au Caire où l’industrie musicale est développée. Elle enrichira le répertoire des chansons marocaines par des morceaux inoubliables. L’artiste pleine de talents sort «Sabri Alik Tal» en 1994 et reçoit une récompense lors du Festival international du Caire de la chanson arabe en 1995. Une autre récompense lui sera accordée à l’Opéra du caire, grande maison de la musique arabe où se sont produits les plus grandes stars de ces dernières annéees. L’artiste a conquis sa place sur la scène arabe en collaborant avec de grands compositeurs, tels Jamal Salma, Mohamed Diae, Hilmi Bakr et Salah Chernoubi. En 1996, Rajae Belmlih sort «Ya Rhayeb» en 1996 et sera à nouveau primée au Festival du Caire. L’album « Letiraf » est disponible en 1998. En 1999, l’Unicef désigne Rajae Belmlih ambassadrice pour ses contributions caritatives. En 2002, son album «Chouq El Ouyoune» sera lancé, alors qu’elle se battait contre la maladie et sera vendu à des milliers d’exemplaires. Un chanteur marocain compte lancer bientôt une chanson où il ressuscite la diva marocaine Rajae Belmlih. Le titre en darija et anglais a été enregistré quelques mois avant sa disparition avec le chanteur marocain Elam Jay. Dans le titre « Aoulayllah », on entend des paroles profondes et intenses dans lesquelles l’artiste décrit la douleur de son vécu et implore Dieu de lui donner le courage de continuer son combat. Ses derniers mots, de sa voix incomparable furent : «Je suis fatiguée… au revoir mon pays…» laissant un enfant âgé alors de 5 ans.