Sécurité routière au Maroc : Entretien avec Benaceur Boulaajoul, Secrétaire permanent du Comité nationale de prévention des accicents de la circulation (CNPAC)

«L’un de nos rôles consiste à ancrer la sécurité routière dans le management interne des entreprises»

Quelles ont été les principales réalisations de l’année 2015 ?

L’année 2015 a marqué l’achèvement de la stratégie nationale de la sécurité routière qui s’est étalée sur la décennie 2004-2014. C’était donc une année de bilan, d’évaluation et de réflexion. Elle a été consacrée également à l’élaboration d’une nouvelle stratégie de sécurité routière qui s’étendra de 2016 à 2025, dont les grandes orientations ont été établies en capitalisant sur les enseignements tirés lors de la précédente stratégie et en essayant d’éviter les écueils et de surmonter les obstacles rencontrés auparavant.

Ainsi, la stratégie qui est en cours d’adoption par le comité interministériel s’est fixé un certain nombre d’objectifs clairs et surtout quantitatifs, dont principalement celui de réduire de moitié le nombre de tués durant les 10 prochaines années (c’est-à-dire à l’horizon 2025), tout en se fixant un objectif intermédiaire, celui de diminuer de 25% le nombre de tués d’ici à 2020. Elle comporte plusieurs volets dont l’infrastructure, le comportement, le contrôle, l’urgence et secours et la communication. Et c’est sur ce dernier point que le CNPAC, en tant qu’agent marketteur de la politique du gouvernement de la sécurité routière, devra accompagner cette stratégie.

D’autant que des priorités ont été arrêtées, à commencer par les piétons. D’ailleurs, le 18 février, Journée nationale de la sécurité nationale, a eu pour thème cette année «Je suis piéton». Viennent après les enfants de moins de 14 ans, les usagers des deux-roues, les conducteurs des véhicules de transport public de voyageurs et de marchandises et, enfin, les accidents impliquant un seul véhicule.

Où se situe le rôle du CNPAC et quels sont les moyens mis à votre disposition pour atteindre ces objectifs ?

Le rôle majeur du CNPAC dans cette stratégie se base sur l’accompagnement des actions prévues auprès de l’ensemble des acteurs concernés et des partenaires à travers un plan de communication clair. Il faut dire que notre plan d’action a été élaboré sur la base d’une évaluation objective, une analyse statistique des indicateurs de la sécurité routière, sur la capitalisation des acquis et sur la délimitation des dysfonctionnements qui ont été relevés. Nos partenaires se déclinent en 3 grandes catégories : les acteurs institutionnels (gendarmerie, DGSN, Protection civile, ministère de la santé, de l’équipement…), les acteurs professionnels et la société civile. Nous avons intégré dans notre giron les 2 derniers …vu leur importance en tant qu’intervenants majeurs dans l’évolution de la sécurité routière.

Il faut savoir que l’essentiel du trafic est assuré par les professionnels du transport, qu’ils soient des transporteurs de personnes ou de marchandises ainsi que les opérateurs économiques, quel que soit leur nature d’activité. Notre objectif pour cette catégorie d’acteurs est d’ancrer la sécurité routière dans le management interne des entreprises, via des formations des conducteurs par exemple, et de développer même un label «Sécurité routière» qui devrait constituer un critère de motivation des entreprises. Actuellement, on note une prise de conscience considérable chez cette catégorie d’usagers de la route. Ce qui est encore plus satisfaisant, c’est qu’il existe même des entreprises qui sponsorisent des évènements autour de la sécurité routière.

De même, nous visons les associations vu leur proximité des citoyens et, partant, leur habileté à faire passer nos messages facilement. D’ailleurs, notre partenariat avec les associations a évolué. D’une simple mise à la disposition des moyens logistiques et techniques, nous sommes passés au lancement des appels à projets dont nous assurons le financement. L’exemple le plus récent est la «Tente pour la sécurité routière». Toutefois, au regard des insuffisances de qualification détectées au niveau des adhérents et bénévoles, nous avons même mis à leur disposition des séances de formation aussi bien en matière de management de projets de sécurité routière, de gestion financière, des techniques d’animation et plus spécifiquement en matière de sécurité routière, du code de la route…

Securite-routiere

Quels canaux allez-vous investir pour atteindre les objectifs fixés par la stratégie ?

Nous allons nous baser, entre autres, sur les médias dans toutes leurs composantes. Pour 2016, nous comptons diffuser une émission sur Medi 1 TV qui s’intitule «Arrouh Aziza and Allah» (la vie est sacrée pour Dieu) et qui s’appuie sur le volet émotionnel avec la participation de l’actrice Naima El Mcharqi. Une autre émission intitulée «Le permis» est prévue également. C’est une télé réalité à travers laquelle nous espérons fournir une lecture plus simple mais aussi responsable du code de la route en mettant en avant toutes les réformes réalisées dans le cadre de la mise en œuvre du nouveau système pour l’obtention du permis de conduire, que ce soit au niveau de la partie auto-école, apprentissage ou examen.

Nous avons d’autres partenariats avec d’autres  supports, notamment la SNRT où nous essayons d’aborder des thématiques spécifiques dans le cadre de coproduction.

Les chaînes de radio sont investies aussi. En fonction de la typologie de la chaîne, de son taux d’audience, nous allons passer des messages à travers des produits à même d’être assimilés facilement, chaque chaîne selon son public. Les panneaux d’affichage ne sont pas en reste. Avec plus de 240 panneaux dont nous disposons, nous couvrons tout le territoire national. De plus, nous comptons développer davantage le digital. Dans ce cadre, nous sommes en phase de production d’une série web qui serait lancée bientôt. Nous ne nous arrêtons pas à ce stade puisque nous sommes présents également au niveau des rendez-vous importants de l’année. Je fais référence au WTCC, aux foires, aux expositions et aux congrès, et ce, à travers des stands institutionnels, selon la spécificité de l’évènement et de sa thématique.

Qu’en est-il de l’éducation routière ?

Elle constitue à mon sens l’une des valeurs sûres sur laquelle il faut miser pour l’amélioration de la sécurité routière. S’il est difficile de faire changer les habitudes des usagers la trentaine dépassée, nous avons beaucoup à gagner au niveau des enfants et des jeunes. En assurant un accompagnement de qualité auprès des enfants avec un système d’éducation adapté à chaque catégorie d’âge et de niveau scolaire, je pense, qu’à la fin de leur cursus, ils auraient accumulé un bagage assez important de règles concernant la sécurité routière qu’ils appliqueraient le restant de leur vie.

D’ailleurs dans ce cadre, nous allons monter tout un programme intitulé «Jil Assalama» (Génération sécurité). Il s’agit d’un ensemble d’outils pédagogiques adaptés à la catégorie d’âge et aux spécificités du moment. En outre, le 18 février, nous avons signé une convention avec la Faculté des sciences de l’éducation en vue de concevoir des guides de la sécurité routière à distribuer aux  enseignants et étudiants.

Par ailleurs et sur un tout autre volet, nous lançons annuellement des  concours de dimension nationale  afin de faire rayonner les bons comportements et les bonnes pratiques dans l’usage de nos routes. Certains sont devenus structurels comme celui du meilleur conducteur professionnel (10 au total sont primés chaque année). Un autre consiste à gratifier la meilleure entreprise ayant intégré la dimension de la sécurité routière au niveau du management interne. D’autres prix sont décernés et concernent la meilleure pièce théâtrale, le meilleur projet d’école, la meilleure affiche, le meilleur projet digital, la meilleure recherche…

Réduire le taux de mortalité de moitié est réalisable, n’est-il pas un objectif très optimiste ?

Réussir à réduire de 50% le taux de décès revient à ramener le nombre de tués à 1900 par an à l’horizon 2025. Avoir ce nombre ne nous réjouit pas pour autant. Mais le but final est de maîtriser cette sinistralité routière, sachant que le parc automobile est en augmentation, au même titre que la taille de la population, le réseau routier….

A mon sens, la marge de manœuvre est énorme, surtout quand on sait qu’il y a un certain nombre de leviers, toujours inexploités et qui peuvent créer de la valeur ajoutée. Notons qu’une douzaine de villes ont été ciblées, pour signer des conventions avec le ministère de l’équipement, dans le but de les assister aussi bien financièrement que techniquement pour améliorer la sécurité routière. La stratégie est bel et bien définie et les axes déclinés. Reste à relever un défi : celui du pilotage, du monitoring et du suivi des indicateurs des accidents de la route.

Avant d’aborder l’année 2015, je tiens à vous assurer qu’un travail énorme a été réalisé la dernière décennie avec la Stratégie nationale de la sécurité routière. Si aucun plan de prévention n’avait été mis en place, le pays aurait continué à enregistrer des tués au nombre de 6000 avec une hausse de 5 à 6% annuellement de 1996 jusqu’à 2003. C’est justement grâce à l’ancienne stratégie que les nouvelles technologies ont été déployées (radars avec caméras…), qu’une collaboration concrète a été notée avec les acteurs concernés, que notre arsenal juridique a été amélioré et qu’une vision d’ensemble a été menée. Il y a même une reconnaissance mondiale vu que le Maroc assure la présidence de la prévention routière internationale. Et le Maroc, faut-il le rappeler, figure parmi les 5 meilleurs pays en Afrique en matière de sécurité routière (données de 2013). S’agissant de la hausse des accidents de circulation en 2015, j’estime juste que c’est une année conjoncturelle comme ce qui se passe dans tous les pays qui ont mis en place des stratégies de lutte contre les accidents de la route. C’est un point d’inflexion qui pourrait arriver tous les 3 ou 5 ans. Cela dit, la tendance de fond reste baissière depuis 2011. Nous espérons de fait que la donne serait renversée durant 2016 et les années à venir.