Une petite histoire du jazz

Septembre arrive à  grands pas de Charleston et avec lui la frénésie du jazz ! Révisez vos classiques -et contemporains- avant la quatorzième édition du festival Tanjazz (18-22 septembre) et la dix-huitième de Jazz au Chellah (11-15 septembre).

1° Une musique étrange et mal aimée

«Le rock, le jazz, ce n’est rien d’autre qu’une traduction des sons hideux et irrationnels de l’environnement industriel en langage musical». Marshall McLuhan, sociologue (1911-1980).
Seigneur, lecteurs, pardonnez-lui ! M. McLuhan devait être mal luné, ce jour-là. Ou peut-être n’avait-il pas encore écouté Kind of Blue (1959), l’étincelant joyau de Miles Davis…
Notre philosophe canadien mitonnait, en tout cas, de bien meilleures théories sur la communication…
Bon, à sa décharge, il faut dire que les oreilles de l’époque n’appréciaient guère le jazz à sa juste valeur. Ce style balbutiant, mélange (d)étonnant de gospel, de blues et de chants d’esclaves, cette étrange musique populaire venue du fin fond de la Louisiane, pleine de cuivres et de batteries, devait sembler si «dissonante», si «bizarre» lorsqu’on la comparaît aux pas si lointaines compositions de Debussy, Ravel ou Rimski-Korsakov… Bientôt, cela dit, la fièvre du jazz allait s’emparer du monde pour ne plus le quitter.    

Pour la plage :

Écoutez Alexander’s Ragtime band, le «tube» du compositeur américain Irving Berlin, sorti en 1911.
Bon, ce n’est pas vraiment du jazz mais du ragtime, son précurseur, un style de musique américaine très populaire entre 1890 et 1920.

2° Le phonographe, les salles de danse et Louis Armstrong

«Le jazz est vif, douloureux, doux, tendre, lent ; il apaise, il bouleverse, c’est de la musique et ce qu’il rythme est vrai, c’est le pouls de la vie». Andrée Maillet, poétesse (1921- 1995).
Ah, le phonographe, cette divine, cette crépitante invention ! Grâce à la boîte magique inventée par Thomas Edison et popularisée par Pathé, le jazz peut passer d’oreille en oreille et ravir les sens de mélomanes sans cesse plus nombreux. Autre «invention» cruciale et salutaire de l’Humanité : Louis Armstrong (1901-1971). «Dès qu’on souffle dans un instrument, on sait qu’on ne pourra rien en sortir que Louis n’ait déjà fait», disait Miles Davis à propos de ce génie à la voix délicieusement hypertrophiée (Comme quoi… les œdèmes du larynx ne sont pas toujours une malédiction). Membre à ses débuts du Creole Jazz Band, le groupe du compositeur King Oliver, Armstrong impulse au jazz sa première évolution de poids : avec un orchestre issu de la Nouvelle-Orléans, il improvise, il n’en finit pas d’improviser car il est extrêmement doué en la matière. Et, comme c’est un homme généreux, il invite ses musiciens à faire de même. Attention, pas tous en même temps ! Chacun doit montrer l’étendue de son talent, être acclamé comme il le mérite. Et ils le sont chaleureusement, dans ces fameuses «salles de danse» qui font leur apparition et qui poussent partout, comme des champignons.

Pour la plage :

Nous sommes en 1917, cette année, le jazz est officiellement né ! Écoutez Livery Stable Blues, le tout premier disque de jazz, de l’Original Dixieland Jass Band, sorti en 1917. Écoutez aussi West End Blues, l’un des premiers bijoux de Louis Armstrong, sorti en 1928.

3° Je swingue, tu swingues, nous swinguons allègrement

«Le jazz, c’est ce qui nous permet d’échapper à la vie quotidienne». Stéphane Grappelli, violoniste de jazz.  
Qu’est-ce que le swing ? Est-ce un rythme tissé de croches et de doubles croches, cette «accentuation des temps faibles» qu’une souris de conservatoire pourrait essayer de vous expliquer comme une formule mathématique ? Ou est-ce un balancement, un dandinement, un irrésistible frétillement du corps au contact de la musique ? Est-ce un sentiment ? Un état d’esprit ? Une époque, celle qui s’étale entre 1930 et 1945 ? Un peu de tout cela. Et à qui devons-nous cette chose exquise et indéfinissable ? Aux Bigs bands, ces grands orchestres, véritables baumes au cœur durant une période très trouble… Car la ségrégation est à son comble aux Etats-Unis. C’est aussi l’ère de la «Prohibition» : L’alcool est banni de tout le territoire pour, entre autres, «améliorer la moralité» des citoyens… Résultat : bars et cabarets ferment les uns après les autres… Mais laissent rapidement place aux bars clandestins où la vodka et la musique coulent à flots. Celle de Benny Goodman et de Duke Ellington – le jazz, pas le spiritueux – y émerge, pour notre grand bonheur.  

Pour la plage :

Écoutez Chloé (1927) de Duke Ellington et profitez-en pour (re)lire L’écume des jours de Boris Vian, où le standard de jazz est cité à plusieurs reprises.
Écoutez aussi Sing, sing, sing (1936), la chanson de Louis Prima reprise par Benny Goodman, qui donne un aperçu sautillant et pétillant du swing et de l’époque des Big bands.

4° Et Dieu créa le Be-bop

«L’humour ne s’apprend pas. C’est comme le jazz, une cadence intérieure. On l’a ou on ne l’a pas». Guy Bedos, humoriste.
Ceci est une révolution ! Une avancée musicale majeure des années 1940 et 1950. Le défouloir de musiciens qui n’en pouvaient décidément plus des Big bands et du swing, soudain jugés trop figés, trop rigides… Après leurs concerts habituels, nos dissidents se réunissaient donc pour créer autre chose, pour créer infiniment mieux : le Be-bop jaillit ainsi de sessions d’improvisations virtuoses d’artistes comme Thelonious Monk, Charlie Parker, Dizzy Gillespie… Le tempo est véloce, plus dynamique, et les partitions tellement plus riches ! Les accords changent et tourbillonnent tellement que c’en est presque insensé. Agacé, nostalgique, Louis Armstrong qualifiera ce style d’«accords bizarres qui ne veulent rien dire. On ne retient pas les mélodies et on ne peut pas danser dessus». Mais si, Louis, mais si !  

Pour la plage :

Écoutez Body and soul (1939) de Coleman Hawkins, un morceau précurseur du Be-bop.
Ensuite, entrez dans le vif du sujet avec Anthropology et Ornithology (1946) de Charlie Parker.

5° Le jazz fusionne avec le rock

«Le jazz n’est pas mort, c’est juste qu’il a une drôle d’odeur». Frank Zappa, musicien.
Après le Be-bop, les jazzmen s’assagissent, reviennent progressivement vers une forme de jazz plus consensuelle, plus «grand public». Cela donne le hard-bop ou encore le cool jazz, propulsé par Miles Davis et son album Birth of the cool (1957). Deux ans plus tard, cela dit, cette période ronronnante est déjà derrière Miles, qui en a marre de rester là à ne rien inventer (ou si peu). Alors il décide d’offrir le jazz modal et Kind of blue à l’humanité (1959), le chef-d’œuvre qui collectionne tous les titres possibles et imaginables : disque de jazz le plus vendu de tous les temps, plus grand album de jazz, parmi les plus influents du monde, car il inspire plein d’artistes et de styles musicaux, parmi lesquels le rock…
Pour la plage : Écoutez Hot rats (1969), un album de Frank Zappa qui vous donnera une chouette idée sur ce que peut produire la fusion du rock et du jazz.
Écoutez aussi My spanish heart (1976) de Chick Corea, du jazz aux sonorités gracieusement flamenco, un régal.  

6° Le jazz d’aujourd’hui

«Il serait indécent de renoncer au jazz», Marc Gendron, romancier.
Voilà un drôle de cocktail, mélange indéfinissable de jazz, de world music, de rythmes africains… Et parfois d’électro ! Il y en a pour tous les goûts : Acid, smooth, Nu jazz, électro swing. Moralité de cette belle et passionnante histoire, toujours en cours d’écriture : grâce à des artistes comme le collectif allemand Jazzanova ou le français St Germain qu’on ne présente plus, le jazz se réinvente sans cesse.    

Pour la plage :

Écoutez Tourist (2001), l’album Nu jazz de St Germain, vendu à 1,5 million d’exemplaires (quand même).