Une bibliothèque dans le coin ? Ah bon ?

Le Maroc compte 313 bibliothèques publiques, pour la plupart peu entretenues. En cause, le budget ridiculement bas alloué par le ministère de la culture à  la lecture publique, qui n’a guère dépassé les 15,5 millions de DH en 2011.

Quartier des Roches noires à Casablanca, 10 h30 du matin. Un régiment de blouses blanches prend l’air devant le portail du lycée Imam Malik. «Savez-vous où est la bibliothèque municipale ?», demandons-nous à un groupe de remuantes jeunes filles, qui se momifient aussi sec. «Euh…non», bredouillent-elles, l’air inquiet, comme prises en faute. Une rue plus loin, un adolescent nous indique de bonne grâce la bibliothèque… de son école. Qu’à cela ne tienne, tournons. Peut-être trouverons-nous une pancarte quelque part. Trois quarts d’heure et un demi jerrican de Super sans plomb parti en fumée plus tard, notre patience finit par payer. L’objet ardemment convoité−le panneau, pas la bibliothèque, ne rêvons pas−se dresse à un angle de la rue Lieutenant Mahroud (ex-chevalier Bayard) et nous expédie tout droit vers la gare Casa Voyageurs. «Faites demi-tour, vous revenez justement de l’endroit que vous recherchez !», nous lance un gardien apitoyé. Hop, troisième et dernière excursion dans le quartier, qui nous mène (enfin) à la bibliothèque municipale… à deux pas du panneau farceur, tout bêtement.

Zéro dirham pour les activités culturelles

Pour résumer : le lieu semble peu connu, des lycéens notamment. Il n’est pourtant qu’à cinq minutes à pied de leur bahut. En partie, sans doute, à cause de la signalétique, aussi mystérieuse que peut l’être une carte au trésor, le côté ludique en moins.
Bref. Nous entrons dans cet imposant bâtiment adossé au théâtre Mohammed VI. Le hall est désert et défraichi, les murs d’un blanc douteux arborent des affiches parfois vieilles de cinq ans, comme cet appel à projets de l’Initiative nationale pour le développement humain ou cette invraisemblable note, qui interdit aux quelque six-cents adhérents d’«insérer des disquettes dans le lecteur amovible des ordinateurs». Au premier étage, des pupitres marron s’étalent sur plus de 1200 m2 d’espace, destiné à accueillir deux cents lecteurs. Pour l’instant, seuls Achraf, Saïd et Mohcine y dévorent des polycopies de microéconomie. Ils se sont inscrits la semaine dernière, pour dix dirhams par an. «C’est surtout pour réviser, confie Achraf. C’est calme et tout près du centre Philips où nous étudions». Empruntent-ils des livres ? «J’ai bien essayé de trouver des manuels de sciences économiques, mais les plus récents datent de 2002, 2003», sourit Saïd. Mohcine, lui, a vaguement fureté dans les étagères consacrées aux romans. «Je passerai récupérer les Misérables de Victor Hugo, mais après les examens», se promet-il.

Des employés formés au ministère de… l’intérieur

Fait curieux, la bibliothèque est fermée à double tour. «C’est pour éviter les vols», explique le plus naturellement du monde un des dix-sept employés, qui nous escorte le long des rayonnages. «Il y a ici environ 20 000 livres, dont une grosse partie attribuée l’année dernière dans le cadre d’un marché de 387 000 dirhams, mais que nous n’avons toujours pas pu sortir des cartons, car nous manquons d’étagères», soupire Houria Kohen, chef de la division culturelle de l’arrondissement des Roches noires. Elle les réclame mordicus depuis l’ouverture de la bibliothèque en 2006, sans succès. «La mairie ne répond pas à mes courriers et un délégué du ministère de la culture vient se promener de temps en temps et promettre plein de choses qui ne viennent jamais. L’INDH s’est aussi engagée à nous verser 100 000 dirhams que nous attendons toujours». La fonctionnaire rêve d’organiser des activités d’éveil artistique pour les enfants du quartier. «Nous avons programmé cinq ou six après-midis de lecture et de théâtre, pendant quelque temps. Nous avions une belle ambiance. Mais nous avons tout arrêté en 2009. Il a fallu dédommager les bénévoles, or les budgets consacrés aux bibliothèques ne prévoient pas de crédits pour les activités culturelles». La responsable voudrait aussi, dans la foulée, renouveler ou au moins faire entretenir le vieux parc d’ordinateurs qui prend la poussière dans un coin de la salle. «Nous en avions une vingtaine mais la mairie en a repris quatre», chuchote une des employées. La jeune femme a longtemps travaillé à la commune avant de rejoindre cet établissement, où elle espérait être formée au métier de bibliothécaire. «Nous n’avons, hélas, pu initier que cinq des dix-sept agents administratifs», regrette Houria Kohen. Et encore ! Ce sont, d’après ses dires, des formations expresses, d’une à deux semaines, données dans un des centres administratifs relevant du ministère de… l’intérieur. «C’est vraiment dommage qu’un si grand et bel espace soit gâché, faute de moyens», se lamente la fonctionnaire-en-chef. «Nos espoirs reposent à présent sur le nouveau ministre de la culture».
Qui devra, pour commencer, songer à mettre à jour le site web du ministère et ce qui y fait office de «répertoire» des bibliothèques : des informations à gogo sur les seules bibliothèques nationale et patrimoniales (au nombre de cinq), et, pour les régionales, un péremptoire «404, composant non trouvé».
«Au Maroc, il y a 500 000 adhérents pour un total de 313 bibliothèques, dont 308 médiathèques municipales, points de lecture satellites pour les régions enclavées, et bibliothèques de prison», énumère Zohour Benhlima Alami, qui dirige la division de la lecture publique au ministère de la culture. «En 2011, nous avons acquis quelque 79 000 exemplaires et créé 1 250 nouvelles places assises». Selon la responsable, une stratégie a été adoptée dès 2005 pour dépoussiérer le secteur. Entre 2007 et 2011, quarante médiathèques ont ainsi été construites en partenariat avec l’ambassade de France, et quatorze de concert avec l’agence du Sud. «D’ailleurs, depuis 2005, les structures créées sont plutôt des médiathèques, équipées de supports multimédia et de connexions Internet. Celles construites avant conservent leur appellation». Et leur vétusté. Un reproche auquel s’attendait Zohour Benhlima Alami, qui nous assène aussitôt ses arguments, pour le moins désarmants : «Le budget alloué au secteur de la lecture publique par la Loi de finances reste très insuffisant. En 2010, l’enveloppe pour équiper les bibliothèques et en construire d’autres n’a guère dépassé les 20 millions de dirhams. En 2011, nous avons dû faire avec beaucoup moins». 15,4 millions de dirhams pour toutes les bibliothèques du Royaume !
On comprend tout de suite mieux pourquoi le secteur est à ce point sinistré et la lecture si peu promue. Allez, une dernière salve de chiffres pour la route : 313 bibliothèques publiques pour 30 millions de personnes (selon le dernier recensement), cela donne, grosso modo, une bibliothèque (ou point de lecture satellite) pour 99 000 habitants. À titre de comparaison (et sans aller inventorier le réseau français et ses 4 200 bibliothèques), la Tunisie voisine compte 369 bibliothèques, soit 56 de plus qu’au Maroc, pour une population qui représente le tiers de la population marocaine.