Un « Jaà¢bouq »Â plutôt bien tassé

Hicham Tahir, 23 ans, signe son premier recueil de nouvelles chez Casa Express à‰ditions. Jaà¢bouq, traduisez « joint », exhale des relents à¢cres d’amertume et de désillusion, dans une société aux sombres travers.

Dans les salles de rédaction, le titre fait glousser. Il grise même un peu, ce Jaâbouq, dans la grisaille du matin. Les airs ensorcelants de Jefferson Airplane dansent tout d’un coup dans les têtes engourdies. Le café fumant dissipe mal les fumées «floydiennes» s’échappant des casques, les arômes baudelairiens de vin et de haschich, qu’on a subitement très envie de relire. Et puis le Grand voyage de Charles Duchaussois qu’on trépigne de découvrir, après les pressantes recommandations de l’aimable collègue, aux yeux luisants de ferveur et de nostalgie, il se reconnaîtra. «Une lecture de 1983 !», s’exclama-t-il, cette matinée-là, songeur, presque perplexe. Eh oui. Le temps passe. Mais les ivresses restent, suaves, exquises.

Voici donc un titre rudement bien choisi, évocateur en diable, n’en déplaise aux puritains et autres rabat-joie. Voilà un Jaâbouq qui a l’air d’avoir été expulsé, écrit en toute hâte, avec une folle frénésie. Un joint salvateur, aux vertus tout sauf relaxantes. Plutôt le joint de la tourmente, du désordre, le joint hallucinogène, accoucheur de paysages de désolation et de sombres démons. Un Jaâbouq pour oublier cette crasse, cette puanteur, ce marasme, cette bile, partout, jusqu’au lugubre horizon. Un Jaâbouq, oui, pour planer au-dessus des «miasmes impurs», pour revenir à Baudelaire ; pour s’élever au-dessus des misères physiques et morales, de la violence quotidienne, banalisée, des masses ignorantes, souffrantes, manipulées, oppressantes, oppressées. Un Jaâbouq, oui, pourquoi pas ? Mais avait-on réellement besoin de flanquer le livre de cette bannière rouge sang, un poil racoleuse, hurlant : «Neuf nouvelles pour dévoiler les dessous de la société marocaine» ?

Un premier recueil prometteur

Quels dessous ? Ceux dont on connaît, depuis Choukri, depuis Leftah, depuis Khaïr-Eddine, depuis Taïa, les ternes couleurs, les dentelles trouées, les relents âcres, sinistres ? Que nous «dévoile» Hicham Tahir dans son premier recueil de nouvelles ? Le froid qui mord, la faim qui tenaille les ventres des enfants ? L’homosexualité moquée, haïe, persécutée, foulée aux pieds ? Tous les autres tabous, décriés pour la forme, vécus au fond, dans l’obscurité aveugle ? Que nous révèle-t-on ici, au juste ? La tragédie des immigrés clandestins ? Le racisme décomplexé, infligé aux «Africains» par ce Maroc qui s’oublie, qui se rêve amputé du nord du continent et niché, comme un bourrelet, au flanc de l’Europe ?

«Dessous de la société marocaine», dites-vous ? Le jeune nouvelliste n’en «dévoile», en réalité, pas grand chose. Mais il a le mérite de rappeler de sordides réalités, de les scander dans une langue simple, fluide, familière, sans entraves, qui rappelle par moments le flow d’un rappeur indigné ou les déclamations d’un fiévreux amant. Cent-vingt pages de trépignements puis d’abattement, de fureur puis de lassitude, où le lecteur tangue sans cesse, se noie dans le mal-être d’un représentant de la jeunesse marocaine déçue, déchue. Hicham Tahir nous gratifie, en somme, d’un premier recueil prometteur. Les thèmes, poignants, interpellent et le verbe est prolixe, facile, peut-être même un peu trop : les prochains textes gagneraient à être plus ciselés, plus affûtés, pour un résultat détonnant.