Tout frais, tout beau : Notre sélection de beaux livres

Une monographie de l’artiste Saà¢d Ben Cheffaj, un regard sur la peinture marocaine des années 1960 et des carnets de voyage dans l’Atlas : Voici trois ouvrages richement illustrés et documentés, à  garder précieusement ou à  offrir pour les fêtes.

Saâd Ben Cheffaj(1) : L’enfance de l’art

Un malicieux bout de femme vous accueille, comme à la porte d’un riad enfoui dans la médina. Ce charmant lutin s’appelle Hnia. Sa bouche rose se retrousse pour sourire. Ou pour vous ricaner au nez, on ne saurait dire. Le regard est, en tout cas, franchement railleur. Sans méchanceté, cela dit. Intelligent en diable, tellement qu’il jaillit presque de la toile. Hnia, c’est peut-être l’espièglerie à la saveur marocaine. Cette pétillante paire d’yeux qui se perd dans une forêt de khôl ou derrière des rideaux brodés. Peut-être un visage de nymphette ou de vieillarde, croisé dans les couloirs de l’enfance. Un résidu d’expression devenu l’archétype de la finesse pour Saâd Ben Cheffaj.
Hnia n’est jamais loin dans ce livre, comme dans un riad aux multiples embrasures. Vous la croyiez assoupie ou affairée sur un ouvrage, absorbée par une lecture ? La voilà qui sort de la page 340. Cette fois, sa petite bouche se crispe, elle vous regarde plutôt fixement, plutôt anxieusement.
A-t-elle peur que vous troubliez la quiétude de «La mère et (de) son enfant», somnolant au creux du chapitre précédent ? Ou est-ce à cause de ce portrait aux yeux exorbités, hallucinés, de cet homme tapi en embuscade quelques pages plus loin, prêt à bondir ou à hurler ou à s’arracher des touffes de cheveux hérissés ?  
Ce beau livre ressemble à un recueil de fables. Ou, plutôt, à l’imaginaire chatoyant d’une grand-mère conteuse. Peuplé d’êtres à mi-chemin entre le quotidien et la fantasmagorie, de créatures souvent voluptueuses, à la fois familières et énigmatiques, vous y croiserez une géante bien en chair «à la recherche de son chat». Pour le nourrir, le dorloter ? Le gronder, le dévorer ? Vous y sautillerez, des «musiciens» à la «danseuse crétoise», de «la séance de coiffure» au «désir», de la «femme coquette» à la «femme aux cheveux bouclés». Vous y contemplerez des œuvres et y lirez de la poésie. «Je marcherai tout doucement vers le silence», «douce mélodie sur un luth sans corde», «merveilleux présent», les titres, ici, rivalisent de grâce et d’ingéniosité pour happer votre attention, l’attirer sur la peinture. «Un poète est un monde enfermé dans un homme», disait Victor Hugo. Les mondes enfermés dans l’artiste-peintre ? Saâd Ben Cheffaj a échafaudé les siens sur trois socles : la curiosité, le regard et l’imaginaire, résume-t-il. Et le bleu si limpide, si éclatant de Tétouan, de sa jeunesse. «Quand j’ouvrais la fenêtre, je voyais d’abord le bleu du ciel. Tous les jours, le bleu de ce ciel. Ce bleu est resté enregistré dans ma mémoire toute ma vie».

L’enfance inspiratrice

L’art de Saâd Ben Cheffaj est bercé par l’enfance, de lointains souvenirs, sans cesse entretenus, ravivés. «Je devais avoir sept ans quand j’ai commencé à me réveiller en criant, au grand affolement de mes parents qui accouraient alors, effarés, raconte l’artiste-peintre. J’étais habité par des personnages, par un monde d’une force qui me dépassait et que je ne maîtrisais ni ne comprenais». Un monde qu’il cerne de mieux en mieux, au fil des techniques, des périodes, des inspirations, des influences, des années. Qu’il ne comprend peut-être pas davantage mais qu’importe. «Il faut laisser leur virginité à la mémoire et à l’imagination. Pour continuer. Quand on explique, tout s’arrête».

Les Aït Fransa chez les Aït Bougmez(2)

Il dessine, elle écrit. Le labeur des hommes, le courage des femmes, surtout. Le rituel du pain. Pas le saut de puce chez le boulanger du coin. Mais la tradition, la vraie, ce long et laborieux pétrissage, l’attente qui suit, la pâte qui lève, la cuisson dans les entrailles d’un four en terre cuite, sans cheminée, à la bouche fumante et aveuglante. «C’est le pain quotidien au propre et au figuré. C’est la vie du paysan. Il en connaît les tenants et les aboutissants, sur le bout de ses doigts calleux ; de la semence à la galette. Dans chaque foyer, chaque matinée que Dieu fait, une femme s’y emploie. Et, pour inviter à déjeuner, elle dit : Viens manger le pain», griffonne-t-elle entre deux rêveries.
Il observe et crayonne les plafonds plâtrés, sculptés, richement colorés des pièces «des invités». Elle s’émerveille surtout du temps qu’il fait dans ces montagnes du Haut Atlas, en authentique européenne obsédée par la météo, fascinée par la lumière. Ce matin, la divine clarté est plutôt «chiche». L’après-midi, il «pluviote», quel tristesse. À la page 37, le climat se bonifie. «Les noyers jaunissent mais la neige fond. De beaux jours», griffonne Karin pendant que Titouan continue de scruter ces étranges maisonnées. Des grottes, on dirait. Perchées sur les pentes, elles ont l’air de se camoufler dans les montagnes ocres. Enchâssées les unes dans les autres, formant comme une armure architecturale, pour se protéger d’un assaillant imaginaire. Le maïs qui sèche sur leurs toits ou les moutons qui s’y promènent, selon que nous soyons en mai ou en octobre.
Un récit singulier,
des images somptueuses
Comment le couple d’artistes a-t-il atterri sur ces sommets, en 1981 ? «Je devais y rester quelques jours, j’y suis finalement resté deux mois, bloqué par la neige», se souvient le photographe et dessinateur Titouan Lamazou. «Durant l’hiver, Aït Bougmez était coupé du monde, on ne pouvait en sortir ou y accéder qu’à dos de mulet». Ce qui faillit tourner au drame s’avéra exaltant. «(De ce voyage), il avait rapporté un carnet que je regardais comme les images d’une lanterne magique. Connaissant mon goût pour l’isolement et le dépaysement, il a proposé d’y retourner avec moi», raconte Karin Huet. Trente ans après, les carnets des deux voyageurs sont réédités. Cela donne un livre très joliment écrit, magnifiquement illustré. Et une irrésistible envie d’aller là-bas vivre ensemble.

Trépidantes années 1960(3)

Qu’ont en commun des artistes peintres comme Gharbaoui, Cherkaoui, Belkahia, Chebaâ et Melehi ? Ils ont, me direz-vous, chacun à sa façon, révolutionné les arts plastiques au Maroc. Ensemble, ils ont accouché de l’art moderne, après une longue gestation, beaucoup de doutes, de questionnements et même, parfois, de déchirements. De retour d’expériences bouillonnantes aux Beaux-arts de Paris, Prague, Turin, Rome ou encore New York, nos compères flairent le pétrin, certains en frôlent la neurasthénie. Comment exercer l’œil du néophyte marocain aux bouleversements picturaux de l’époque ? Comment oser le figuratif à la manière de l’école de Paris, le réalisme cru comme cela se fait à Londres, l’expressionnisme abstrait à l’américaine, façon Jackson Pollock, sans risquer de heurter un public plutôt habitué à l’art brut de Chaaibia, naïf de Fatna Gbouri ou à l’orientalisme de Delacroix et de Matisse ? Comment, surtout, déployer les arts et les techniques nouvellement acquis à l’étranger, sans se dénaturer, renier ses origines, le patrimoine artistique de son pays ? Comment surfer sur la houle créatrice qui secoue l’Occident sans se départir de son identité ?
Des questions qui ont hanté les précurseurs de l’art moderne marocain et que la Loft Art Gallery a décidé d’aborder dans un beau livre intitulé Identité et modernité dans la peinture au Maroc, Zoom sur les années 1960. Rédigé par le critique d’art Moulim El Aroussi, l’ouvrage est, pour les galeristes Myriem et Yasmine Berrada, un maillon indispensable pour étudier les évolutions de l’histoire de l’art au Maroc et mieux comprendre l’art contemporain. «Quel modèle fallait-il prendre à l’aube de l’indépendance ?», écrivent-elles en préambule du livre. «Les jeunes artistes et intellectuels de cette époque, riche en enseignements pour nous, avaient pris à leur charge de forger une identité artistique de ce qu’allait être le Maroc indépendant. Ils avaient pris le risque de choisir de s’engager dans la modernité. L’art ne peut espérer avancer chez nous sans examiner la genèse de sa naissance».

(1) Saâd Ben Cheffaj, une monographie de l’Atelier 21, conçue et dirigée
par Aïcha Amor et Aziz Daki. 2012.
1000 DH

(2) «Onze lunes au Maroc. Chez les Berbères du Haut Atlas». Réédition des carnets de voyage de Karin Huet et Titouan Lamazou. Chez Gallimard et Malika Éditions. Au Musée de la Fondation Abderrahman Slaoui, l’exposition “Carnets de voyage et croquis” se poursuit jusqu’au 22 janvier 2013. 370 DH

(3) «Identité et modernité dans la peinture au Maroc, Zoom sur les années 1960», par Moulim El Aroussi. Un ouvrage de la Loft Art Gallery, qui accompagne l’exposition-vente des œuvres de Gharbaoui, Cherkaoui, Belkahia, Chebaâ et Melehi, mardi 18 décembre 2012 à Casablanca. 800 DH