To my land : terre promise, terre spoliée

Après le long-métrage de fiction et le docu, Nabil Ayouch s’essaie au Web-documentaire pour raconter son périple au coeur du conflit israélo-palestinien. Un voyage «très personnel» pour le réalisateur et une forme de narration interactive jusqu’ici inédite au Maroc.

Un pictogramme jaune se détache sur la page d’accueil et, comme à l’arrière d’un camion-citerne chargé d’hydrocarbures, semble vous adresser un avertissement : attention, contenu potentiellement explosif. Vous cliquez sur l’icône, la musique se fait soudain moins anxiogène, la voix de Nabil Ayouch surgit, plutôt familière, et c’est assez étrange car d’habitude vous regardez ses films, scrutez ses plans, écoutez les répliques de ses personnages mais ne l’entendez que très rarement se confier à vous, vous livrer ses pensées, son histoire intime, celle de ses «origines», de son identité multiple, morcelée.

Rappelons que l’auteur des Chevaux de Dieu est issu d’un mariage mixte, plutôt problématique et clivant qu’épanouissant, comme en témoigne Yvonne, sa grand-mère, dès les premières minutes du documentaire: «Quand elle a épousé ton père, ton grand-père m’a dit : “Pour moi, ma fille est morte”». Par moments, Yvonne semble toujours interloquée par cette rencontre scandaleuse entre sa fille, juive française d’origine tunisienne et Noureddine Ayouch. Un Marocain, un musulman, bon sang de bon dieu ! «C’était en 1967, l’année de la guerre des Six jours», précise le réalisateur, ce qui ne facilite guère les choses pour le jeune couple d’alors. «À l’époque, ça m’avait fait très mal, admet Yvonne. Mais si ça avait eu lieu aujourd’hui, ça se serait passé différemment. Les mœurs ont changé en quarante ans». Vraiment ? Quelques secondes plus tard, l’aïeule lâche une phrase énigmatique, amère : «Mais l’amour n’empêche rien. La preuve». La preuve par une guerre meurtrière, une tragédie qui dure depuis plus de soixante-cinq ans.

Voilà pour le point de départ de To my land et de My land, le documentaire “originel”, plus classique, sorti en 2011. C’est «l’histoire de ma famille, de ce que je suis», affirme le réalisateur qui, pour démêler cette identité aux allures d’écheveau, entreprend entre 2003 et 2010 une série de voyages au Proche-Orient. «J’ai rencontré des fantômes, ces vieux réfugiés palestiniens qui ont dû fuir leur terre en 1948 et qui vivent depuis dans des camps au Liban, écrit-il dans sa note d’intention. Il n’en reste que très peu mais ceux qui restent m’ont raconté leur histoire».

Un peu bavard mais instructif 

Et j’ai voulu la faire entendre à de jeunes israéliens de 20 ans qui habitent aujourd’hui sur les mêmes lieux, des jeunes qui se sentent viscéralement attachés à la terre où ils sont nés, où ils ont grandi. Des jeunes aux convictions politiques souvent nationalistes, qui vivent dans le déni».

Des camps de réfugiés palestiniens dans la banlieue de Beyrouth à la Cisjordanie occupée et à Tel Aviv, en passant par la Syrie et la Jordanie, le réalisateur d’Ali Zaoua esquisse son portrait de la région, telle qu’il la vit, la voit, la ressent, telle que les personnes rencontrées la lui dépeignent, des personnes de toutes sortes : militants, journalistes, historiens, démographes, professeurs, passants, de Palestine et d’Israël. «J’avais besoin de me nourrir, de rencontrer tout le monde, toutes les opinions», commente Ayouch, qu’on voit explorer ce monde, jouer aux raquettes avec des enfants de Sabra et Chatila, insouciants en apparence mais que le cinéaste sent «conscients de la lutte qu’il y a autour d’eux». Un clic plus loin, le revoilà en voiture avec Nicole, son amie libanaise qui le guide à travers son pays hanté par le souvenir des combats, à travers des villages aux murs zébrés de balles. En Cisjordanie, le Palestinien Abou Ahmed «s’en fiche» de la politique mais souhaite la paix et la sécurité aussi bien pour les enfants palestiniens qu’israéliens. Il se dit prêt et ravi d’être le voisin de Jonathan, son ami israélien «mais pas si celui-ci vient spolier sa terre pour s’y installer». Jonathan, lui, regarde la photo d’un martyr palestinien qu’il connaissait. «Il est mort dans une explosion. Il était ingénieur. Pas ingénieur de bombes», sourit-il, l’air navré. À Tel Aviv, l’historien contemporain Shlomo Sand, auteur de Comment le peuple juif fut inventé, explique comment Israël a dû créer «tellement de mythes, de légitimations» pour justifier la colonisation de la Palestine ou, à cause d’une éducation aliénante, d’une Histoire réécrite, comment la société israélienne, pourtant ouverte d’esprit à de nombreux égards, se montre si obtuse sur d’autres plans, si craintive de l’autre, si peureuse de se mêler aux autres. «Au XXIe siècle, je vis dans une société qui se dit démocratique, ouverte, éclairée mais où, pourtant, un Juif ne peut pas épouser un non-Juif», illustre l’universitaire.

Loin des habituels formats télévisés au traitement souvent expéditif, tranché, formaté, caricatural, un regard différent sur le conflit se dessine sous nos yeux, au plus près du vécu, des souffrances, des stigmates, des opinions des gens qui vivent sur cette terre convoitée, disputée. On regrette l’omniprésence de la voix-off de Nabil Ayouch, qui n’a pas beaucoup laissé s’exprimer des ambiances, des images intéressantes, parlantes. Une œuvre malgré tout riche et instructive.