The human side of Omar Sayed

Figure de proue du groupe Nass El Ghiwane, il incarne aujourd’hui le personnage du «dernier des Mohicans». Plus de 50 ans entre les scènes et les productions diverses, mais en parallèle il y avait aussi la vie d’Omar, le citoyen, le père, le parrain…

Instinctif et cérébral, le doyen de Nass El Ghiwane tient toujours la rampe après un demi-siècle de carrière. A 67 ans, Omar Sayed peut se targuer d’être un cas rarissime dans le monde de la chanson ghiwanienne. Bon vivant, défiant son âge, il préserve toujours sa crinière spéciale, celle avec laquelle il se distinguait lors de ses débuts dans le théâtre ou avec le groupe. Une crinière aujourd’hui grisonnante mais qui va à merveille avec un sourire qui garde la fraîcheur de l’enfance passée à Hay Mohammadi et Ben M’sik.

Appuyé sur une canne d’une main, il tend l’autre jovialement, se demandant à quelle sauce il va être mangé. Relax Ba Omar, ce n’est qu’un entretien à propos de toi, en tant que personne sans focaliser sur le parcours du groupe ou ses secrets, ni sur ce qui se prépare en tant que nouveauté…On veut juste Omar Sayed, l’homme, le père, le citoyen et un peu aussi l’artiste… Et ainsi, il revient à ses débuts, à ces rails en zigzag qui l’ont mené jusqu’au théâtre puis à la chanson, au cinéma et à la télévision.
«J’étais encore un enfant lorsque les autorités coloniales déportèrent mon père, qui était membre de la Résistance, dans la région d’Aït Baha. Je suis resté à Casablanca chez des membres de la famille, mais j’ai quitté Hay Mohammadi pour le bidonville de Ben M’sik. C’est là que j’entrerai à l’école». Comment Omar s’est retrouvé sur les bancs de la classe, c’est une histoire qui mérite d’être racontée en détail (voir encadré). Il déplore la raréfaction des espaces verts à Casablanca, c’est sa première réaction quand on lui demande son avis sur la ville où il a grandi. «Dans les années 1960, chaque quartier avait son propre jardin (parc), chaque baraque avait son petit potager consacré spécialement à la plantation de la menthe. Il y avait des arbres, des plantes et tout ce qui allait avec comme les nombreuses espèces d’oiseaux ;  la terre avait une très belle odeur. Or de nos jours, il n’y a presque plus que du béton. Partout où on passe, des résidences, des constructions, des immeubles… ».

On sait qu’il est un de ces chanteurs de groupe à qui on prête une oreille attentive afin d’isoler sa voix d’entre celles de ses compères, car elle est empreinte de profondeur, et nous touche par sa sincérité. Si Omar est connu aussi pour son humour et sa tendance à plaisanter, il a également la sagesse de ceux qui sont sensibles aux autres. Amoureux des mots, il nous dit par humanisme et générosité ce qu’il voit par le bout de sa lorgnette ghiwanienne. Il n’aime pas le mot phénomène quand on parle de Nass El Ghiwane. «Pour moi, le phénomène est toujours limité dans le temps et dans l’espace. Or, Nass El Ghiwane est une valeur ajoutée à la culture marocaine, car leur philosophie est puisée dans le patrimoine national si riche et si diversifié mélangé au vécu quotidien de la majorité des Marocains. Raison pour laquelle le groupe a survécu toutes ces années. Je remercie Dieu d’avoir assez vécu pour voir des jeunes nés plus de trente ans après la création du groupe et qui prennent plaisir à répéter des chansons comme Siniya, Fin ghadi bia khouya, etc.», dit-il avec nostalgie. C’est que le groupe Nass El Ghiwane est une sorte de médium entre des émotions et un public, il doit faire passer des sentiments universels pour pouvoir toucher le plus grand nombre.
L’histoire du groupe est connue de tous depuis qu’il a révolutionné le paysage de la chanson marocaine. Entretemps, beaucoup d’eau a coulé sous les ponts. A côté du succès il y a eu des coups durs à supporter, des douleurs atroces à surmonter, en l’occurrence la perte des membres fondateurs, à commencer par Boujmiî, puis Larbi Batma et Abderrahmane Paco. Mais le groupe a survécu et poursuit toujours son bonhomme de chemin avec des relais dignes de la mission qui leur a été confiée.

Et à ce propos, face aux médias, Omar Sayed, en tant que «l’aîné» des membres de Nass El Ghiwane, est souvent mis mal à l’aise quand on lui pose des questions à propos du groupe tout en ignorant «la relève» qui a quand même réussi à porter le flambeau. «Je le dis toujours aux journalistes, je leur dis, s’il vous plaît, Boujmiî, Larbi Batma et Paco étaient des monuments, les fondateurs de Nass El Ghiwane, mais est-ce normal de passer outre ceux qui ont pris le relais après leur disparition ? Ce n’est pas juste d’ignorer le rôle important que jouent, depuis toutes ces années, Rachid Batma et son frère Hamid ainsi que Abdelkrim Chifa. Il est à la fois injuste et maladroit d’ignorer cette relève qui a assuré avec brio, particulièrement Rachid qui fait un boulot extraordinaire».  

Son regard planqué derrière ses lunettes fumées s’embrume quand il évoque sa fille, Siham, décédée il y a près de quatre ans. Il ne cache pas son admiration pour elle, même à titre posthume. «C’était une fille très forte, plus que moi. Et une passionnée de musique. Pour moi, c’était une sainte, pour la simple raison qu’elle ne s’est jamais intéressée à quelque chose de matériel comme la plupart de ses congénères (sorties, fêtes, fringues, bijoux, etc.). Je l’aimais terriblement, mais c’est la vie, hein ? C’est la vie. Elle était diabétique, devait faire des séances de dialyse trois fois par semaine, je m’occupais d’elle, surtout qu’elle était devenue aveugle, ça a été très dur. Heureusement que SM le Roi, que Dieu le protège, a pris en charge tous les frais médicaux. Je n’oublierai jamais cela. Jusqu’à ma mort, je continuerai de prier chaque jour pour notre Souverain». Et c’est à travers la longue maladie de Siham qu’Omar Sayed découvrira une triste réalité. «Pourquoi notre société ne tolère pas la personne handicapée ?», s’interroge-t-il. Même les plus proches finissent par fuir cette personne, c’est incroyable le fait de se lasser d’un être cher à cause de son handicap. Ma fille me répétait toujours : «C’est comme si j’étais invisible pour vous»…

Cette phrase me torturait, je ne savais quoi répondre, jusqu’au jour où je ne sais comment cette réplique est sortie de ma bouche de manière spontanée : “Peut-être qu’on ne te voit pas mais, crois-moi, nous avons beaucoup d’empathie à ton égard”». Ce sentiment d’intolérance envers les personnes handicapées est d’ailleurs l’idée traitée par un film en préparation et dans lequel Omar Sayed prend part sous la houlette du réalisateur Mustapha Madmoune. Notre doyen est également présent dans le domaine associatif puisqu’il est parrain de plusieurs associations de quartiers. Il répond à toutes leurs invitations et partage avec eux leurs activités, leurs meetings et leurs campagnes de sensibilisation par sa présence effective en sillonnant plusieurs quartiers à Casablanca. Il n’est plus aussi énergique qu’autrefois certes, mais il est là, répondant à tous les appels sans se précipiter, sans paniquer devant le compte à rebours. Le temps ne semble pas être un problème pour lui. Son engagement spirituel ne lui fait plus trop craindre la mort. Seule compte la vie, qu’il croque, qu’il chante, qu’il s’approprie, et qu’il partage…