Tahar Ben Jelloun, l’écrivain public

Le 5 mars est paru «Au Pays» (Gallimard, 190 p.), Å“uvre de Tahar Ben Jelloun, qui s’ajoute à  la cinquantaine d’autres, dont la plupart sont tissées de main de maître par cet auteur vigilant comme fécond, et pourtant peu épargné par la critique de son pays. Retour sur le parcours de TBJ.

Au pays décrit le drame vécu par un immigré de longue date pour qui l’heure de la retraite a sonné. Mohamed perçoit cette échéance comme une sorte de mort en sursis. il ne s’en console qu’en se raccrochant à un rêve, celui de bâtir une vaste maison au Maroc, dans laquelle il réunirait sa progéniture. Ce roman désenchanté n’est pas le premier écrit de Tahar Ben Jelloun sur les transplantés sans voix. En 1977, tout juste diplômé en psychiatrie sociale, il publie au Seuil La plus haute des solitudes, fruit de trois ans d’entretiens avec des ouvriers migrants au travers duquel se dévoile la misère sociale, sexuelle et le racisme auxquels ils sont constamment exposés. Cet essai dérangeant – il a été refusé par beaucoup d’éditeurs – sera, sept ans plus tard, relayé par un autre, Hospitalité française (Seuil, 1984), où, avec une plume trempée dans le vitriol, l’auteur fustige la tentation xénophobe de la France.
En 1998, toujours au Seuil, paraît Le racisme expliqué à ma fille, dont 400 000 exemplaires seront rapidement écoulés. Jusque-là, Ben Jelloun n’a pas envisagé le cas des «harraga», ces infatigables brûleurs de routes qui tentent de trouver dans l’exil leur salut. La lacune sera comblée, en 2005, avec la publication d’un roman, Partir (Gallimard).

Tahar Ben Jelloun s’affirme comme le porte-voix des immigrés sans voix
Le mérite de l’auteur est d’avoir renouvelé ce thème éprouvé, pour ne pas dire éculé, en entrecroisant des destins saccagés, des existences d’automates et des âmes tourmentées, oscillant entre désespoir et espoir, désenchantement et illusions, rêves insensés et réveils endoloris. Tout cela porté par une forme éblouissante. Le nouveau-né, Au Pays, scelle, donc, le destin de porte-voix des immigrés de Ben Jelloun. Il est leur scribe, leur «écrivain public», pour reprendre le titre de son autobiographie, parue au Seuil en 1983.
Ce souci de l’immigré n’a rien de surprenant. En dépit de son statut privilégié, Ben Jelloun se sent solidaire de ces laissés-pour-compte, qu’il considère comme ses frères en exil. A la fin de Partir, un des personnages dit : «Nous sommes tous appelés à partir de chez nous, nous entendons tous l’appel du large, l’appel des profondeurs, les voix de l’étranger qui nous habite, le besoin de quitter la terre natale, parce que souvent, elle n’est pas assez riche, assez aimante, assez généreuse pour nous garder auprès d’elle». Ce n’est pas la misère qui a fait fuir l’écrivain de son pays, mais une décision émanant du ministère de l’intérieur (sic) d’arabiser l’enseignement de la philosophie. Il faut rappeler qu’à l’époque, Tahar Ben Jelloun officiait en tant que maître de philosophie au lycée Mohammed V, à Casablanca. Ne se sentant pas apte à transmettre son savoir dans la langue arabe, il s’envola vers Paris. Là, il prépara une thèse de troisième cycle en psychologie. Mais, doctorat en poche, il ne crut pas bon de rentrer au Maroc. Car entre-temps, il était devenu collaborateur au Monde, journal où il avait été introduit par François Boh, et aussi écrivain reconnu, grâce à Harouda, son premier roman, paru chez Denoël en 1973. Puis, dit-il, «tout est allé très vite», se sentant comme un poisson dans l’eau de la Seine, il s’incrusta à Paris et fit beaucoup de livres.

Son éloignement du Maroc ne l’empêche pas d’être attaché à ses racines
Reste qu’exil, volontaire ouforcé, ne rime pas nécessairement avec rupture avec ses racines. Il était jadis des écrivains qui, même s’ils couraient le monde, comme un Michel de Montaigne, ou un Rabindranath Tagore, même s’ils choisissaient de vivre ailleurs, comme un Tourgueniev ou un Scott Fitzgerald, ou qu’ils ne le choisissaient pas vraiment, comme un Nabakov ou un Danilokis, restaient au fond d’eux-mêmes indéracinables. Indéracinés. Ben Jelloun fait partie de cette espèce. «Le Maroc, confesse-t-il, est un pays qui me nourit, m’obsède, m’inquiète, me fait rêver et me donne des migraines. Mieux que tout cela, il ne me quitte pas. Partout où je vais, il y a un peu de terre marocaine qui m’accompagne». Et de renchérir : «Le jour où je perdrai le contact avec mon pays, le jour où il s’éloignera de mes pensées, où je me tournerai vers d’autres attaches, je crains de ne plus pouvoir continuer d’écrire. Les racines ne pardonnent pas quand on s’en détourne». Son attachement indéfectible à ses racines saute aux yeux à la lecture de ses œuvres qui, sauf exceptions notoires, sont toutes plantées au Maroc. Essentiellement, à Fès, «ville des villes», où il a vu le jour, au quartier Mekhfia, au milieu d’une modeste famille. N’est-il pas éloquent qu’il ait ancré son premier roman, Harrouda, où il commence par cet aveu : «Voir un sexe fut la préoccupation de notre enfance» ?.
A sa parution, Harrouda fut salvé par des fines plumes telles Jean Genet, Roland Barthes et Samuel Becket, autant que par la critique avertie, épatée par cette faculté de l’auteur de faire entendre, par la voie de la langue française, un son purement arabe, tout en ferveur, rythme, incantation et psalmodie. Mais si Ben Jelloun est plus connu en tant que romancier, il est d’abord poète.
En effet, la poésie est sa pente naturelle. Dès son enfance, il s’y glisse, en rimaillant à merci dans le secret de sa chambre. En 1968, il publie, dans la revue Souffles, son premier poème, l’Aube des dalles. Deux ans après, les éditions Atalantes, dirigées par Abdellatif Laâbi, sortent son recueil, Hommes sous linceul de silence, avec une préface de Abraham Serfaty. Depuis, Ben Jelloun n’a cessé d’affermir sa vocation de poète. Et, entre deux infidélités avec le roman ou l’essai, il revient à son premier amour. Cicatrices du soleil (Maspero, 1972); Les Amandiers sont morts de leurs blessures (Maspero, 1976); La Mémoire future (Maspero, 1976); A l’insu du souvenir (Maspero, 1980); La remontée des cendres (Seuil, 1991); Poésie complète (Seuil, 1995) sont d’inspirés témoins du culte qu’il voue à la poésie. Celle qu’il cultive est tout en révolte contre l’injustice, la répression et l’arbitraire des années soixante et début des années soixante-dix.

A travers ses œuvres, se perçoit la dimension d’éveilleur de conscience de Ben Jelloun
Quel que soit le mode d’expression qu’il convoque, Ben Jelloun s’affirme comme un merveilleux conteur. «La narration qui convient le mieux à mon tempérament est celle du conte. Petit, je n’ai pas fréquenté les places publiques où des conteurs improvisent des histoires. Ma grand-mère me racontait certains contes des Mille et une nuits. Mais c’est beaucoup plus tard que j’ai découvert la richesse de ces conteurs des places publiques. J’ai souvent été fasciné par l’imagination créatrice de ces hommes qui racontent des contes tout en jouant la comédie à travers plusieurs rôles et personnages», se souvient-il. De cette fréquentation immodérée des «halqas», il va tirer profit, en mettant l’art du conte au service de son œuvre. Avec bonheur, comme on peut s’en convaincre en lisant l’Enfant de sable (Seuil, 1985), ce récit d’une fille qui, selon la volonté de son père, se convertit en garçon, sacrifiant ainsi son destin. Roman polyphonique, l’Enfant de sable avait pu être narré sur la place Jemaâ El-Fna. Mais on ne peut pas dire des œuvres de Ben Jelloun qu’ils sont des contes à dormir debout, elles serviraient plutôt à éveiller les consciences.
Que ce soit en dénonçant la condition féminine ou en révélant les plaies de la société marocaine, ou encore en défendant  l’enfant et l’émigré, les livres de Ben Jelloun s’articulent autour de la notion de justice. «Il n’est d’autre destin pour un écrivain que d’écrire. Ecrire contre le temps, contre la mort ou tout simplement parce qu’on appartient à une terre meurtrie, saccagée par la brutalité de l’hstoire et par la démence des hommes, et qu’on ne peut pas faire autrement que d’être un témoin, un porteur de paroles et de mots, un traducteur de silences et de cris», écrivait l’auteur de L’Homme rompu. Ce qui lui vaut, au mieux, une réputation de provocateur invétéré; au pire, celle de collectionneur de griefs contre son pays.
Nul n’étant prophète en son pays, Ben Jelloun, encensé par le milieu littéraire français, se retrouve fortement critiqué au Maroc. A ses débuts, alors qu’il commence à se faire un nom dans le journal Le Monde, il se voit gratifié du titre d’«étranger alibi», appellation contrôlée de l’étranger consacré par sa société d’accueil afin de mieux masquer son incurable xénophobie. D’aucuns ne voient en lui qu’un camelot cathodique ou un écrivain juste bon à flatter le goût des Occidentaux pour l’exotisme. C’est ne pas rendre justice à un talent exigeant. Cependant, l’objet de ce lynchage forcené va prêter le flanc à ses flagellateurs en se compromettant dans une sombre affaire de femme de ménage clandestine et, de surcroît, non payée pour ses bons et loyaux service. Il faut avouer que c’est le comble pour un défenseur de la gent immigrée.

Une sombre affaire de femme de ménage clandestine discrédite Ben Jelloun
Un an après, la publication de Cette aveuglante absence de lumière (Seuil, 2001) va déchaîner l’ire de ceux qui ont subi dans leur chair et âme les affres des geôles de Tazmamart. Ainsi Ahmed Marzouki, auteur de Tazmamart, cellule 10 (Tarik et Paris-Méditerranée, 2001), qui vole dans les plumes de Ben Jelloul : «Tahar Ben Jelloun n’a pas écrit un mot en faveur de ceux de Tazmamart. Il s’est toujours tu. Pourquoi se manifeste-t-il aujourd’hui ? Tazmamart, c’est un océan de malheurs et de ténèbres. N’importe qui ne peut en parler et en tirer profit.» Dans la foulée, tout le landerneau littéraire marocain ne va bruire que de cette affaire étrillant à loisir l’auteur et l’accusant d’indulgence coupable envers l’ancien régime. Ce qui est outrancier.
Car non seulement Tahar Ben Jelloun ne s’est jamais montré complaisant à l’égard des bourreaux des années soixante-dix, mais lui-même a été une de leurs victimes, de juillet 1966 à janvier 1968, lorsque, soupçonné d’avoir organisé les émeutes de mars 1965, il fut expédié au camp disciplinaire d’El Hajeb, puis de Ahermoumou. Cette expérience douloureuse, raconte-t-il, lui dicta la prudence de ne pas se mesurer frontalement aux autorités de l’époque. Ce qu’il fit, en revanche, par son œuvre.
N’en déplaise à ses détracteurs, Tahar Ben Jelloun est un homme certes imparfait, mais un écrivain capital qui, comme tous les grands écrivains, écrit pour son époque, non pas en la reflétant passivement, mais en voulant la dépasser vers l’avenir.