Scénario catastrophe

L’écriture des scénarios, cette étape pourtant primordiale dans le processus de création des films, est, hélas, souvent bà¢clée au Maroc. Précaire et peu valorisé, le métier de scénariste profitera peut-être, cela dit, de l’augmentation de la production cinématographique.

Jamal Belmahi fait un travail exaltant. Il imagine des intrigues, des rebondissements, ourdit des complots, compose des univers, y fait vivre des personnages exécrables, drôles, attendrissants ou ambigus… Bref, il est très doué pour raconter des histoires. Mais, contrairement à un romancier, vous ne verrez pas son nom trôner sur la couverture d’un livre. Avec un peu de chance, vous l’apercevrez dans le générique d’un film qui vous aura plu. Les Chevaux de Dieu, le chef-d’œuvre de Nabil Ayouch, par exemple. Car Jamal Belmahi en est le scénariste.
Dans ce cas précis, le jeune auteur n’a pas eu grand-chose à «inventer». Il s’agissait plutôt d’«adapter» le livre de Mahi Binebine, Les Étoiles de Sidi Moumen (Flammarion). Fallait-il «simplement» synthétiser ce roman, en fournir une pâle copie dégraissée ? Certainement pas. «La difficulté est de prendre ses distances par rapport au roman, de se séparer de certains personnages, d’éléments de style, etc., explique Jamal Belmahi. L’écriture scénaristique est plus contraignante que la littérature. Il y a la limite du temps, bien sûr -le film doit plus ou moins durer deux heures-, mais ce n’est pas le seul frein. Nous ne percevons pas les images d’un film de la même manière que nous construisons celles qu’un roman nous propose. Le cinéma exige une forme de simplicité et d’unité qui le caractérise. On passe réellement d’un langage à un autre. Le mot adaptation est bien choisi».

Un document «utile et inspiré»

Il y a aussi les scénarios inspirés de faits divers, de figures historiques marquantes ou de personnages de moindre envergure, croisés au quotidien. «L’amorce peut également venir d’un autre film, d’un thème, d’un morceau de musique ou tout simplement d’une idée imposée», poursuit le scénariste. Peu importe l’idée de départ, l’essentiel est de bien préparer la phase d’écriture : construire le canevas de l’histoire, définir ses grands moments d’articulation, fignoler les personnages, veiller à ce que la trame illustre le thème choisi… Autant d’ingrédients qui participent à la réussite d’un texte. Mais, attention ! la seule dimension créative ne suffit pas à faire un bon scénario. «Au-delà du ton, du propos, du style, de ce qu’on appelle parfois l’univers, ce qui fait la particularité du scénario par rapport au roman, c’est qu’il constitue aussi un outil pour un ensemble de personnes : financiers, réalisateurs, acteurs, opérateurs, costumiers, maquilleurs, etc. C’est un document éphémère, qui disparaît à mesure que le tournage avance. Un bon scénario serait donc un document utile et inspiré avec une grande capacité de dissolution. Rien de pire en effet, lorsque l’on regarde un film, que de sentir qu’il existe un scénario !», prévient Jamal Belmahi.

Plus prosaïquement, «un bon scénario est un scénario qu’on arrive à vendre à un bon réalisateur qui en fait un bon film». Le scénariste des Chevaux de Dieu peut s’estimer heureux car peu de réalisateurs marocains se montrent pointilleux sur la qualité des scénarios qu’on leur propose. Certains choisissent même de se passer des services d’un scénariste professionnel. «L’insuffisance, l’indigence des scénarios est peut-être le problème le plus épineux du cinéma marocain, regrette Ameur Cherqui, fondateur du Festival cinématographique universitaire d’Errachidia. Nous avons de grands réalisateurs qui font de très belles choses mais qui, hélas, n’ont pas beaucoup de scénarios à se mettre sous la dent». Le critique de cinéma a vu le film Zéro, écrit et réalisé par Nourreddine Lakhmari. Verdict : «Ce que j’ai aimé, c’est une réalisation de maître. Mais l’histoire est très insuffisante. Ce film aurait été mille fois mieux s’il avait eu un bon scénario». Ameur Cherqui est plus sévère pour d’autres longs-métrages en compétition lors du récent festival de Tanger. «Le problème du scénario transparaît également dans le film d’Anouar Mouatassim, A l’aube un 19 février. Nous avons là affaire à un thème central censé être nourri par une multitude d’histoires intimes, parallèles. Sauf que ces histoires se ressemblent toutes et ne servent souvent en rien la thématique principale». Et Jamal Belmahi d’acquiescer : «Bâcler le scénario, ne pas le confier à un professionnel est très regrettable. Je ne le pense pas seulement en tant que scénariste, mais aussi en tant que simple spectateur de films. Que de fois, je me suis dit qu’avec un scénariste, tant de petites (ou moins petites !) fausses notes auraient pu être évitées. Ce sont souvent des choses qui font basculer un film d’un niveau à un autre. J’invite réellement les réalisateurs et réalisatrices marocains à oser la rencontre avec un scénariste. Leur créativité, j’en suis persuadé, n’en sortira que grandie».

Un métier très précaire et peu valorisé au Maroc

Mais pourquoi le scénario est-il le maillon faible du cinéma marocain ? Pour Mohammed Bakrim, notre pays ne forme pas suffisamment de scénaristes. «J’ai, un jour, présenté l’immense acteur égyptien Nour El-Sherif à mes étudiants. Quand ils lui ont dit que leur école ne disposait pas d’un département d’écriture scénaristique, il a été très étonné». Et de marteler : «Trois ou quatre grands noms comme Ahmed Bouanani, Youssef Fadel ou Mohamed Chouika ne suffisent pas». Le critique croit savoir, cela dit, qu’un futur institut public de cinéma prévoit une formation au métier peu valorisé de scénariste.

Peu valorisé… Et précaire. «Cela force une large majorité de scénaristes (dont je fais partie) à cumuler les casquettes, assure Jamal Belmahi. Il faut savoir que même en France par exemple, pays des droits d’auteur, il n’existe pas de statut de scénariste. Voilà ma petite anecdote sur ce sujet. Alors que je vivais à Vienne et que je commençais à peine l’écriture des scénarios, j’assistais à ma première rencontre de l’association des scénaristes autrichiens. Que fut ma surprise de découvrir qu’ils n’étaient pas là pour échanger des idées sur l’écriture de scénarios, mais pour discuter de leurs soins dentaires et des remboursements éventuels de la sécu. J’ai vite compris dans quoi je mettais les pieds !»
Le scénariste reste, malgré tout, optimiste. «Je pense que l’augmentation de la production de films marocains va renforcer le statut du scénario. Des jours plus heureux devraient donc s’annoncer pour nous». Le critique Mohammed Bakrim partage cet espoir : «Nous sommes passés d’une époque où le réalisateur faisait tout lui-même à une autre où les choses se professionnalisent, où il y a de la demande en matière de scénarios de films, mais aussi de séries, de téléfilms, etc. Beaucoup de jeunes arrivent sur le marché et commencent à se structurer pour mieux défendre leurs intérêts artistiques, contractuels et financiers. Rien n’est plus efficace que la prise de conscience des concernés pour acquérir leurs droits et améliorer leurs conditions».