Samir EL Ouardighi : Pour l’amour d’Ella

Profitons de cette huitième édition du festival Jazzablanca pour vous présenter Samir El Ouardighi, amoureux fou de Miles Davis. Il est incollable sur l’immense répertoire du jazz mais frustré de ne pas en écouter suffisamment sur les radios et sur les scènes marocaines.

Samir El Ouardighi devrait enseigner Miles Davis au conservatoire. Avec des tonnes de playlists, des pelletées d’anecdotes et pas l’ombre d’une partition, ça ranimera peut-être les âmes éplorées, venues faire de la musique et tombées dans l’affreux traquenard du solfège. À ses élèves, le quadragénaire volubile parlerait de «Miles» comme d’un vieil ami, avec une tendresse respectueuse, presque du recueillement. Il ne le ménagerait pas non plus, il raconterait longuement les frasques du dieu jazzman, son royal mépris des blancs, sa stupéfiante mégalomanie, qui n’avait d’égale que son suprême génie. «Ne m’appelez pas la Légende, appelez-moi Miles», lançait celui qui pouvait tourner le dos à son public. Celui que Samir a suivi sans relâche, à Paris, à Montreux, à Vienne. «Aucun de ses albums ne ressemble à l’autre, c’est incroyable. Entre Kind of Blue et Tutu, il y a du chemin, un immense chemin parcouru. Miles ne regardait jamais en arrière, il se renouvelait sans cesse».
Samir respire le jazz comme d’autres respirent le bonheur, et cet état de grâce dure depuis l’âge de quatorze ans. «C’est mon grand frère qui m’a fait aimer la musique, celle-ci en particulier», confie le passionné de quarante-cinq ans. Il s’avoue piètre musicien mais n’en fait pas un drame pour autant. «J’ai fait de la trompette pendant quelques années mais j’étais très mauvais», lâche-t-il tranquillement. Au diable le souffle court, au diable les doigts indociles ! L’ouïe, elle, s’affine, s’aiguise, se déploie.

Remember Alifi Hafid

Chaque jour, il lui faut sa dose de velours, de suavité, de magie. Chaque jour, les voix langoureuses de Fip Radio doivent résonner dans la voiture, aux quatre coins de la maison. Chaque soir, de 19h à 21h, ces muses doivent annoncer John Coltrane, Bill Evans, Charlie Parker, Billie Holiday, Duke Ellington.
«Au Maroc, j’ai été à l’école d’Alifi Hafid. Voilà un très grand Monsieur de la radio nationale que ne connaissent hélas pas les nouvelles générations. C’était la référence musicale dans les années 1970 et 1980. Il partait s’imbiber de musique à New York, payait le voyage de sa poche, évidemment, et rentrait programmer le trésor récolté. Il écrivait aux grandes maisons de disques qui lui envoyaient des morceaux inédits, et ça passait à la radio marocaine», se souvient Samir El Ouardighi, avec un brin d’amertume. Où sont passés les maîtres à penser, les monstres sacrés de la radio ? Où sont les auditeurs transis de bonheur, d’excitation, de curiosité, à l’idée d’écouter de nouvelles histoires, de nouvelles musiques ? «Au Maroc, on ne se préoccupe plus de cultiver les oreilles, malheureusement», soupire le mélomane, qui a vainement tenté de proposer ses services de féru de jazz, ses milliers d’heures d’écoute et de lecture, ses quelque 300 concerts écumés, à plusieurs radios privées de Casablanca.

«J’ai fait une maquette d’émission que j’ai soumise aux patrons de trois ou quatre stations de la place. Ils m’ont tous signifié, plus ou moins élégamment, que ça n’augmenterait pas leurs audiences. C’est peut-être pour ça que toutes les radios marocaines se ressemblent, perdent tout relief, tout cachet». Samir n’en peut plus d’écouter Sultans of Swing partout, tout le temps (Ça s’applique aussi à Hotel California des Eagles). «Trop de Dire Straits tue Dire Straits. Ne serait-il pas temps de proposer autre chose que la même mélasse commerciale ou les mêmes rengaines usées jusqu’à la corde? Pourquoi aucun de nos médias ne se lance-t-il le pari de faire aimer une musique différente ?» Indécrottable idéaliste, Samir El Ouardighi a même frappé à la porte de la Haute autorité de la communication audiovisuelle, sait-on jamais. «Vous n’imaginez pas le parcours du combattant pour monter une radio dans ce pays. À fortiori une radio de jazz. À la HACA, les gens m’ont pratiquement pouffé de rire au nez». Or, vous martèle le jazzeux, cette musique est tout sauf snob, tout sauf élitiste, et les médias devraient faire l’effort de rétablir la vérité. «Voyez Fip radio en France. Leurs auditeurs ne se comptent pas par millions mais ça marche. L’État paie quand même, parce que c’est beau, parce que c’est utile, parce que ça doit exister». Ou encore : «Le jazz, si tu as un peu d’oreille, tu adores !»

La floraison de festivals marocains de jazz prouve la popularité de cette musique auprès d’un public de plus en plus nombreux. «Roy Hargrove à Tanjazz, c’est fantastique ! Marcus Miller à Jazzablanca, c’est extraordinaire, c’est l’événement du siècle au Maroc ! Ça bouge, c’est indéniable. Il y a des clubs très chouettes comme le Piétri à Rabat, qui fait un bel effort pour programmer régulièrement de bons musiciens. Ça a le mérite d’exister. Mais ça ne suffit pas», tranche Samir. Ses projets ? «Je réfléchis à lancer un club de jazz à Marrakech, puisqu’à la radio ça semble coincer». En attendant, le jazzeux invétéré raconte l’histoire de sa musique fétiche à son auditoire restreint mais attentif sur Facebook, et berce sa fille née il y a deux mois de douces sonorités jazz. Comment s’appelle-t-elle ? «Ella, bien évidemment !», sourit Samir, en publiant sur son mur «You are the sunshine of my life» d’Ella Fitzgerald.