Saida Fikri : «Je n’ai pas changé»

L’artiste Saida Fikri a quitté le Maroc depuis 18 ans n Période pendant laquelle elle a continué à créer et à tourner aux États-Unis, mais demeurait inaccessible à son public marocain. Rentrée en mai 2015, elle compte réparer ce tort.

Pourquoi êtes-vous partie ?

C’est la question que tout le monde me pose. Avec un ton de reproche néanmoins. Pourtant, je pense qu’il n’y a pas besoin de prouver que j’aime le Maroc et que j’aime chanter pour les Marocains. À l’époque où je suis partie, j’étais amère. Je me sentais assiégée à cause d’un boycott médiatique indirect mais à peine maquillé. Il faut dire qu’à l’époque la chanson engagée passait encore mal et la liberté d’expression était restreinte. De plus, je ne correspondais pas au profil qu’il fallait de la chanteuse marocaine maquillée, en caftan. Mon style était décalé et correspondait davantage à mes textes engagés.

Racontez-nous l’origine de cet engagement.

Comment peut-on ne pas être engagé quand on est né dans une famille nombreuse et démunie ? Je pense que ma mère surtout a été ma plus grande source d’inspiration. Elle était pauvre, analphabète, sans aucun droit, mais voulait que ses sept filles aient accès à l’école et au travail. Elle nous disait à l’époque que le mariage devait passer après. Qu’il fallait être indépendante. On habitait à Hay Hassani à Casablanca où les sujets de textes ne manquaient certainement pas. Avec mon frère et trois de mes sœurs, nous avons commencé l’expérience de La famille Fikri, mais on a fini par se séparer pour prendre chacun son chemin.

Saida Fikri est un nom très connu de la chanson. Est-ce que vous viviez de la musique à l’époque ?

Ça, jamais ! et Jusqu’à maintenant, la musique est ma passion. Je la fais par amour. Je pense que le jour où je dépendrai de la musique pour gagner de l’argent, je me perdrai. Je préfère continuer à faire de la musique par amour. J’ai de la chance parce que mon mari est un grand fan. C’est d’ailleurs lui qui a contacté Bigg pour manager ma carrière ici au Maroc, parce qu’il veut que je sois entre de bonnes mains.

Pourquoi ce retour maintenant ?

Cela fait des années que les fans demandent de mes nouvelles, me sollicitent via les réseaux sociaux et m’en veulent un peu. J’ai alors décidé que l’année 2016 sera à cent pour cent marocaine. Ce sera l’occasion de partager mes albums réalisés aux États-Unis ou en France. Car je chante en anglais et en français aussi. C’était important de trouver une boîte marocaine pour pouvoir me produire ici. Car c’était souvent difficile d’embarquer ma formation américaine au complet. Les Américains refusent de se plier aux exigences des clients lorsqu’ils sollicitent une formation acoustique.

Et donc vous êtes là depuis mai. Qu’avez-vous fait comme concert ?

J’ai été à un festival qui rendait hommage à la femme à Al Hoceima. J’ai chanté à Ouarzazate et il y a quelques semaines à Tanger. J’ai d’autres concerts en négociation, à Fès et à Oujda. Entre-temps, je fais des apparitions télé ou des émissions radio pour marquer mon retour, tels que Ngheniwha Maghrébin, Taghrida ou 2M mag.

Y a-t-il la même fougue dans les textes de Saida Fikri ?

Je pense que je suis restée moi-même. En tout cas, c’est ce que j’espère. L’album Denya Fel Mizane est un regard que je pose sur la société marocaine et qui révèle mes tracas et mes pensées. J’y partage ce qui me touche dans la condition humaine. Un peu comme j’ai toujours fait.

Mais la scène, elle, a changé. Nous sommes rentrés de plain-pied dans le star system. Ne craignez-vous pas de vous sentir seule ?

Du tout. Je fais partie de l’ancienne génération et j’ai galéré aussi pour trouver mon style. J’ai bafouillé parfois et fait des chansons dont je ne suis pas spécialement fière, mais j’ai fini par me trouver. Je pense que cette ouverture soudaine des jeunes talents sur la scène internationale fait qu’ils perdent le pied. On voit bien que les voix sont magnifiques, que les potentiels sont énormes, mais que cela manque d’identité. Je suis sûre que les plus talentueux et bosseurs y arriveront.

C’est nous rassurer quant au style de Saida Fikri ?

Mon ouverture à moi, je l’ai faite dans les années 90. Il est trop tard pour moi de changer (rire). Je m’achemine doucement vers l’acoustique parce que cela convient mieux à mes sensibilités et que c’est plus efficace pour moi en tant qu’artiste et femme. Mais je ne suis pas une follower.

Maintenant que tout le monde dit tout, vous attendez-vous à un meilleur accueil?

J’ai toujours eu un franc-parler. La liberté d’expression est un droit, mais également une responsabilité. On est libre de dire ce qu’on pense, mais pas n’importe quoi. Le respect doit être de mise. Je dirai toujours ce que je pense mais avec respect, pour défendre l’humain avant tout. En dehors de toute considération ethnique, raciale ou idéologique. Juste l’humain.