Rire n’est pas joyeux

En cet été baigné de sang, de larmes et de sueurs froides, rien ne paraît plus inconvenant que l’immersion dans un ouvrage portant le titre d’«Histoire du rire et de la dérision» (Fayard, 626 p.) Mais détrompez-vous, il est loin d’être hilarant, tant sa tonalité est grave, sérieuse, distanciée, à l’image de son propos, lequel n’est pas bidonnant pour un sou. Phénomène complexe, nous rappelle l’auteur, Georges Minois, le rire a constamment intrigué les philosophes, qui en brossent un portrait guère réjouissant, à l’exemple de Nietzsche, selon lequel «l’homme souffre si profondément qu’il a dû inventer le rire. L’animal le plus malheureux et le plus mélancolique est, comme de bien entendu, le plus allègre».

Au fond, le rire le plus franc n’est qu’un «contre-sanglot» et non l’expression spontanée d’une gaieté, dont l’homme n’est pas doué. Après avoir été honni par les religions monothéistes, bouté hors les séances parlementaires sous la Révolution française et subi force discrédits et excommunications, le rire est redevenu «le propre de l’homme» en notre époque que Georges Minois taxe de «l’ère de la dérision universelle». Annonceurs, politiciens et chefs d’Etat adoptent un ton badin pour attraper dans leurs filets les gogos. On se gondole à tous les étages. On se jette des tartes et on en prend sur la figure, avec le sourire. Mais, observe Minois, plus profond est le doute, plus tonitruant s’efforce d’être le rire. Ainsi, le rire moderne serait la manifestation de la non-joie. C’est triste !