Printemps des Alizés : quand l’inventivité remplace les moyens

Du 20 au 23 avril se déroulera à Essaouira le Printemps musical des Alizés, qui se distingue par
un choix de musique – le classique – parfois jugé élitiste. Une
bonne dose d’énergie, une pincée de rêve et des bonnes
volontés ont assuré jusque-là le succès du festival
qui devra désormais fonctionner de manière autonome et avec des
fonds plus importants sous peine de s’essouffler.

Dans la longue marche des festivals printaniers et estivaux, le Printemps musical des Alizés forme une escale empreinte de grâce, de légèreté et de jubilatoire émotion. Il n’y a qu’à voir les auditeurs retenant leur souffle pour ne pas rater un instant une note qui leur colle à l’âme, exultant après une envolée lyrique ou répandant des larmes de joie à l’issue d’un morceau de bravoure, pour se convaincre des prodigieux talents de ce Printemps, dont les concerts sonnent constamment avec une éclatante franchise de couleurs.

Un modeste budget (1 MDH) compensé par beaucoup d’énergie et d’inventivité
Un Printemps qui s’épanouit au fil des saisons, démentant ainsi les nombreux Cassandre qui prédisaient son étiolement puis une fin peu glorieuse. A leur décharge, convenons qu’il ne jouait pas sur du velours. D’abord, en programmant un art, la musique de chambre, trop pointu pour être goûté par les béotiens. Ensuite, en élisant domicile dans une cité, Essaouira, plus portée sur les rythmes puissants et échevelés que sur la douce mélancolie des sonates. Mais c’était sans compter sur l’obstination fervente d’André Azoulay, Mohamed Ennaji et quelques incurables rêveurs. Ils avaient des affinités avec la musique classique et tenaient à les faire partager. Pour ce faire, aucun lieu n’était plus indiqué, pensaient-ils, qu’Essaouira, dont le pouvoir d’attraction est incomparable. Ils avaient vu juste.

Dès qu’il fit ses premières trilles, le Printemps étala d’exquises fleurs prometteuses de fruits goûteux. On s’en reput les années suivantes. Puis tout alla crescendo, jusqu’à la 5e édition qui atteignit des sommets. Le public gardera longtemps en mémoire les lectures des pièces par les interprètes, exhalant tantôt une fraîcheur, une souplesse et une sensualité uniques, tantôt une mélancolie extrême, parfois une ravissante spontanéité et une incroyable vigueur. Un pur bonheur. L’on comprend que Mohamed Ennaji, directeur vigilant et un tantinet insatiable du Printemps, considère désormais cette inoubliable prestation comme une référence. Indépassable ?

Sans user de la grosse caisse et des cymbales, Mohamed Ennaji flûte une musique attendrie à propos de sa créature. «Nous ne prétendons pas avoir atteint la perfection. Mais nous sommes sur le chemin de l’excellence. Après avoir commencé très petits avec des musiciens amateurs et quantité de bénévoles, nous sommes maintenant en mesure de proposer des concerts exceptionnels, animés par des musiciens majeurs». Satisfecit assorti d’un bémol : le manque de fonds. Le Printemps ne peut s’offrir un piano de concert ni une harpe. Il impose aux instrumentistes un ersatz du premier et loue la seconde. Autant dire qu’il n’a pas les moyens de ses ambitions. Cela ne l’empêche pas de tenir la route, du moins jusqu’ici. Car certes il est réalisé avec trois bouts de ficelle (1 MDH de budget), mais aussi avec beaucoup d’énergie, d’inventivité et de sens de l’entregent.

Des musiciens de renom s’y produisent parfois à leurs frais
Au nom des liens d’amitié noués avec les organisateurs, les musiciens invités ne se montrent pas trop gourmands. «Leur confiance en nous est telle que, contrairement à l’usage courant, ils ne négocient pas leur cachet. Nous les payons après leur prestation selon nos possibilités, et ils repartent contents». Parfois, ils se produisent à leurs frais, payant de leur poche le transport aérien, comme ce jeune orchestre venu de France, l’année dernière. Cependant, Ennaji sait pertinemment qu’il ne peut éternellement entonner le grand air de l’amitié généreuse. Il lui faut impérativement davantage de fonds, sinon l’édifice, passionnément bâti, s’écroulera comme un château de cartes. Ce serait dramatique à un moment où le Printemps est en plein essor, un essor qui se traduit par une fréquentation de plus en plus nombreuse et par la séduction exercée sur les musiciens de haut vol.

«Les visiteurs du Printemps se multiplient d’année en année, se réjouit Ennaji. Ce sont surtout des mélomanes qui viennent de toutes les villes du Maroc ou de l’étranger. Ce qui est tout bénéfice pour Essaouira, car ils ont de l’argent et ils le dépensent sans compter pendant le festival. Les restaurants sont pleins, les bazars ne chôment pas et tous les commerces sont à l’avenant». C’est pour apaiser la fringale de bonne musique de ce public que le directeur du festival, épaulé par une équipe triée sur le volet, a mis les petits plats dans les grands, pour la 6e édition. «Quatre jours d’orgie musicale ininterrompue, des moments inoubliables de pur bonheur. Des œuvres du répertoire interprétées avec un immense talent et tant d’autres à découvrir absolument, quand si peu d’occasions s’offrent au mélomane exigeant», promet le dépliant de présentation.

De Mozart à Sayyed Darwich en passant par Paganini et Chostakovich
Que les boulimiques se rassurent, il y aura abondance de concerts, au point qu’ils ne sauront où donner de la tête. Il importe qu’ils prennent garde à ne pas l’avoir sous l’eau, car tous les courants qui ont traversé la musique classique sont représentés, sans exclusive. Le classicisme viennois avec Wolfgang Amadeus Mozart, auteur de 700 œuvres d’une grâce et d’une profondeur miraculeuse. Une forte dose de romantisme allemand, administrée par Ludwig Van Beethoven, dont les pièces pour piano explorent les extrêmes de son étendue et de son intensité sonores ; Franz Schubert, au don lyrique éblouissant ; Frédéric Chopin, incomparable pianiste ; Robert Schuman, qui pleurait en déchiffrant Shumann. Sous la baguette de Gustav Mahler, auteur de symphonies fleurant bon le wagnérisme, le mélomane trempe dans le postmodernisme. Il en émerge pour mieux plonger dans l’impressionnisme français, incarné par Claude Debussy, célèbre pour son opéra Pelléas Et Mélisande, et Maurice Ravel, dont le génie d’orchestration demeure sans pareil. A ces surdoués, il convient d’ajouter Camille Saint-Saëns, Johann Strauss, Chostakovich, Paganini, Sayyed Darwich, et tant et tant d’emblèmes. Interprétés par des musiciens d’envergure. Ce qui nous réservera des moments jouissifs.

Le concert des Trois Cultures, temps fort de la 6e édition
Par principe, le Printemps refuse les frontières artistiques. Il le prouve une fois encore en mettant à l’honneur la musique arménienne, véritable creuset des musiques, entremêlant saveurs orientales et senteurs occidentales. Mélange épicé qui flattera bien des palais délicats. Mais ce dont s’énorgueillit Mohamed Ennaji, c’est d’avoir concocté le concert du Chœur des Trois Cultures, qui mettra en scène des jeunes de divers pays, confessions et horizons culturels, chantant en arabe, en hébreu et en latin. Un spectacle à ne pas manquer. Préparé avec un soin méticuleux par Jalila Bennani, dirigé par l’immense Michel Piquemal, il est tout à la fois flamboyant, juste et grisant. Pour l’anecdote, Mohamed Ennaji raconte qu’il envisageait de le présenter en Egypte. Mais rien qu’à l’idée qu’il est chanté en hébreu, les responsables égyptiens se sont braqués. Ici, il sera un rendez-vous couru. Comme quoi la tolérance, au Maroc est une valeur assumée. Merci au Printemps de le démontrer en musique.