Plus qu’une centaine de salles de cinéma pour tout le Maroc !

Les cinémas sont désertés. Si un complexe comme le Mégarama arrive à  déjouer la concurrence des DVD piratés grà¢ce à  une programmation alléchante, les exploitants de salles de quartier ne peuvent plus affronter cette
désaffection et mettent la clé sous le paillasson les uns après
les autres. Des mesures énergiques s’imposent, sur lesquelles les
professionnels sont partagés.

Les exploitants des salles de cinéma sont accablés depuis que, il y a bien longtemps, les spectateurs se sont mis à  bouder celles-ci. Que doivent-ils faire :continuer à  ramer, à  leurs risques et périls, ou abandonner le navire ? A moins d’une embellie, peu probable, en 2006, les propriétaires des salles de Marrakech envisagent de fermer boutique ou de transformer leurs locaux en immeubles de rapport. Hadj Abdelhak Marsalou, qui possède 14 cinémas, à  Fès et à  Meknès, ne se fait aucune illusion : il arrête les frais. On ne saurait lui en tenir rigueur, au vu de la chute vertigineuse du taux de fréquentation des salles : 33 % en 1980, 23,6 % en 1990, 18 % en 1995, 15% en 2000, 13 % en 2003, 9% en 2004, 4,5 % en 2005. Selon Nabil Benabdellah, ministre de la Communication, les entrées annuelles ont dégringolé de 45 millions, dans les années 1990, à  6 millions aujourd’hui, soit une baisse de 87 %. Vertigineux, en effet !

De 1990 à  2005, le taux de fréquentation a chuté de 87 %
Effet funeste de cette chute, l’extinction irréversible des salles obscures. De 250 en 1980, leur nombre est passé à  191 en 1994, puis à  155 en 2000, 150 en 2003, 140 en 2004, 120 en 2005. Ce dernier chiffre, avancé par le CCM, est contesté : «Le parc cinématographique ne compte pas actuellement plus d’une centaine de salles, affirme Mohamed Layadi, propriétaire du Colisée, à  Marrakech. Le chiffre annoncé par le CCM ne tient pas compte de la vingtaine de salles qui, sans avoir officiellement fermé, ne projettent plus de films». Cent salles pour 30 millions d’habitants ! Nous sommes à  mille lieues du nombre de 800 salles préconisé par l’UNESCO pour le Maroc. Et le pire est à  venir. Car, à  l’exception du flamboyant Mégarama, aucun cinéma, qu’il soit vétuste ou flambant neuf, pimpant ou sinistre, mal en point ou robuste, ne semble pouvoir échapper à  une fin tragique.

A cet égard, le sort du fameux Dawliz est exemplaire. On se souvient de la séduction exercée par ce complexe dans les années quatre-vingt. La formule plaisait, le lieu attirait, la qualité des films proposés était irréprochable. Mais au fil des années, le Dawliz se mit à  battre de l’aile. L’édifice se lézardait sans que l’on se souciât d’en ravaler la façade. Ensuite parut le Mégarama, un joyau monté pour la bagatelle de 200 millions de dirhams. Ne pouvant soutenir la comparaison, le Dawliz capitula. Les complexes de Tanger et de Meknès fermèrent fin 2003. Celui de Casablanca-Corniche est en voie de reconversion en hôtel. Seuls survivent celui de Rabat, maintenu sous perfusion, et celui de Casablanca-Habous, racheté par la société de distribution Maghreb Modern film. Une foison de salles, considérées comme insubmersibles, ont sombré : le Vox, à  Casablanca ; le Zahwa et le Marignan, à  Rabat ; le Paris et le Marhaba, à  El Jadida, entre autres, toutes superbes, irremplaçables.

Pour certains gérants de salle, les complexes sont la seule voie de salut
En des temps pas si lointains, le cinéphile pouvait assouvir sa fringale même dans les bourgs reculés. Azemmour, Imintanout, Moulay Bousselham, Sidi Yahia, à  titre d’exemple, avaient leur cinéma. Aujourd’hui, ceinture ! Les villes moyennes ne sont mieux loties. Est-il concevable que Ouarzazate, haut-lieu de notre industrie cinématographique, ne dispose plus d’une seule salle ? Et si vous êtes de passage à  Chefchaouen, El Jadida, Errachidia, Ifrane ou Essaouira, résignez-vous à  la diète cinématographique : les salles y ont baissé rideau. Les nostalgiques des cinémas de quartier ont de quoi ravirer leurs souvenirs. Victimes favorites du marasme, ces derniers tombent comme des mouches, mois après mois. En 2005, le cinéma l’Arc, à  Casablanca, a péri, il n’en subsite plus que le fantôme accusateur. Le Kawakib et le Mauritania allaient connaà®tre le même destin, sans la ferme intervention d’une poignée de personnalités des arts et de la culture. Parviendront-elles à  sauver les Schéhérazade, Royal, Verdun, Opéra, Mamounia, Beaulieu ? Le doute est permis, tant ils sont convoités par des spéculateurs dont la cinéphilie n’est pas la vertu cardinale.
Pourquoi cette crise qui s’abat implacablement sur les exploitants des salles ? Comment se fait-il que les Marocains ont perdu le goût du cinoche?

Une rénovation coûte 4 MDH, de quoi décourager les volontés
En chÅ“ur, les exploitants montrent du doigt le trafic des DVD, VCD et CD piratés. Ainsi Brahim Berrada, gérant du Rif et du Saâda, à  Marrakech: «Les deux salles dont j’ai la charge voient leur fréquentation diminuer annuellement de 15%. A ce rythme, elles seront bientôt vides, et je serai obligé de déposer le bilan. Ce qui arrivera sûrement tant que le piratage ne sera pas éradiqué». VÅ“u pieux, si l’on juge par la prospérité accrue de ce phénomène. Munich, Bambie, Les Bronzés 3 ou Syriana à  15 DH en DVD, c’est une tentation à  laquelle l’amateur de cinéma résiste rarement.
Certes, le piratage des films est la cause majeure de la désertion des salles, mais elle n’est pas la seule, rectifie Saâd Chraà¯bi, vice-président de la Chambre marocaine des producteurs de films. En premier, l’état lamentable des salles de cinéma, sur lequel les exploitants jettent un voile pudique. «La plupart sont dans un état de délabrement affligeant, qui en détourne le spectateur. Celui-ci ne comprend pas pourquoi leurs propriétaires ne font pas l’effort de les remettre à  neuf, prenant ainsi exemple sur les 30 salles rénovées depuis 1995. Bien que le prix du ticket d’entrée fût majoré, les spectateurs ont continué à  y affluer, et leur nombre a même progressé», condamne-t-il.
Qu’en pensent les intéressés ? Plus facile à  dire qu’à  faire, rétorque Mohamed Belghiti, propriétaire du Rialto, qu’il a relifté de fond en comble. «A première vue l’exemption, à  la suite d’une rénovation, de la taxe parafiscale (4,75 % du prix du billet) est encourageante. Puis, on s’aperçoit qu’elle ne concerne pas les dividendes qui, eux, demeurent imposables». Un marché de dupes dont les propriétaires ne tiennent pas à  faire les frais. De surcroà®t, la moindre rénovation coûte au bas mot 4 MDH, somme qui n’est pas toujours dans leurs cordes. Sans compter qu’une cabine de projection importée (1 MDH), par exemple, est dédouanée au taux faramineux de 85 %. Tout cela est un peu fort de café, et les exploitants ne veulent pas s’y laisser prendre.

A l’état déplorable des salles s’ajoute la médiocre facture des films proposés comme responsable de la sinistrose dans laquelle baigne le parc cinématographique. Quand les Dawliz, à  Casablanca et Rabat, le Rialto, le Lynx et le Mégarama, à  Casablanca, et le Colisée, à  Marrakech, se font un point d’honneur de régaler leurs clients avec des Å“uvres de la meilleure eau, les autres salles cultivent le mauvais goût et ne sont pas regardants sur l’état de fraà®cheur des produits proposés. Pas moins de cinquante cinémas ont contrat annuel avec une société de distribution indienne, qui leur refile des navets bollywoodiens datés. Les inconditionnels du genre y foncent, les autres rebroussent chemin. C’est ainsi que les salles se vident.

Comment sortir de l’impasse ? «Je n’entrevois aucune solution au marasme qui sévit sur le secteur cinématographique», se décourage Mohamed Layadi. Brahim Berrada, lui, ne se laisse pas abattre et voit le salut dans la multiplication des complexes : «Les salles à  écran unique sont condamnées à  disparaà®tre, vu qu’elles ne peuvent lutter contre le piratage. Au moment o๠elles projettent un film, les autres films récents sont «traités» par les pirates. Lorsqu’elles les acquièrent, personne ne vient les voir, puisque les amateurs les auront déjà  faits à  travers un DVD», explique-t-il. Et d’ajouter : «Les complexes sont la seule voie de salut. En proposant simultanément quatre ou plusieurs films récents, ils ne laissent pas aux pirates le temps d’effectuer leur triste besogne». Saâd Chraà¯bi n’est pas de cet avis : «Le CCM clame que l’avenir est dans les multiplexes. J’en doute. D’abord, parce qu’il est difficile de trouver un particulier prêt à  engager la centaine de millions de dirhams nécessaires à  cette entreprise. Ensuite parce qu’il serait désolant de voir les cinémas de quartier disparaà®tre au profit des complexes. Ils contribuent à  l’animation des zones o๠ils sont implantés. Leur mort provoquerait celle des quartiers».
Trois mesures s’imposent, d’après Saâd Chraà¯bi. La première consiste à  obliger, par un texte de loi, les propriétaires des salles encore existantes à  rénover celles-ci. La deuxième à  convaincre l’Etat d’accorder aux particuliers désireux de créer des salles des facilités pour l’obtention de terrains à  des taux abordables. Enfin, amener l’Etat à  revoir à  la baisse les conditions d’exonération de toutes les taxes pendant dix ans, au bénéfice des salles nouvellement créées. Celle-ci n’est consentie que pour un investissement de 200 MDH, somme exorbitante, il faut l’avouer.
En attendant qu’on lui apporte les remèdes salvateurs, le parc cinématographique agonise. Le premier ministre s’en est ému, il vient de décider de se mettre à  son chevet. Muni d’une panacée, espère-t-on !.

Une centaine de salles pour 30 millions d’habitants au Maroc. On est loin des 800 salles préconisées par l’Unesco !