Photographie argentique : De toi je suis mordu… et ne me lasserai jamais

Kodak a fait faillite le 19 janvier. Vieille de 131 ans, la mythique entreprise se meurt d’avoir raté le coche du numérique. Au Maroc, des artisans photographes
se désolent de voir s’éteindre leur métier et passion : la photo argentique.

C’est une toute petite enseigne, discrète, fanée, comme hors du temps. Nous sommes au Studio Restinga, 33, rue Tahar Sebti à Casablanca. Couchés sur une table vitrine, d’antiques boîtiers Minolta, Ricoh, Fuji et Olympus moisissent sous l’œil désabusé de leur propriétaire. «C’est fini. C’est mort et même plus que mort», se lamente Mohamed Id Boulkacem, comme un amant déchu. A 57 ans, l’homme vit mal la course échevelée vers le numérique. Une technologie qui, dès ses balbutiements en 1995, piétinait ses plates-bandes de puriste, fou d’argentique. Aujourd’hui, les gadgets avec sortie Usb le cernent de toutes parts et lui arrachent des hurlements de colère. «Les tirages papier ? Laissez tomber ! Aujourd’hui, mes rares clients me demandent de transférer leurs photos d’une carte mémoire vers un CD… Pour dix dirhams, parfois moins, soupire Mohamed. Le numérique m’a décimé mon labo photo». Un îlot de calme et de mystère, noyé dans le vieux et vrombissant centre-ville. Dans un coin de la boutique sommeille «la chambre», une grosse boîte carrée, fixée sur un trépied et flanquée d’un voile. On l’imagine presque, cette scène fabuleuse, tout droit sortie d’un film en noir et blanc. Un photographe qui se glisse sous le drap et crie aux enfants de se serrer contre leurs parents et de sourire pour le portrait de famille. «Cet appareil-là, je ne le lâche pas à moins de 30 000 dirhams, prévient Mohamed. Il a quatre-vingt dix ans. Je l’avais acheté en 1980».

Quinze labos fermés au centre-ville

Séquence nostalgie. Une caisse sombre, estampillée «Kodak All Metal Printer» et datée de 1945, jaillit du comptoir. «Avec ce bidule, je faisais des tirages de photos d’identité. C’était il y a trente-cinq ans», se souvient l’artisan en caressant amoureusement l’objet. «Il y avait un appareil qui coûtait six dirhams ! Ça s’appelait Diana. Mais je n’arrive pas à le retrouver dans ce bric-à-brac». Mohamed ne nous montrera pas non plus son laboratoire 100% argentique. «Il est à l’arrêt. J’y ai remplacé les produits par de l’eau, pour que ça ne rouille pas. De toute façon, même si j’avais envie de m’en resservir, je ne le pourrais pas, les produits sont excessivement chers. Les faire chauffer à 38° aussi, ça me coûterait au bas mot 3 000 dirhams par mois en électricité».
Prix du matériel : 450 000 dirhams. «A l’époque ! C’était en 2003. Je croyais que ça allait durer de longues années, que les gens continueraient de venir. Tu parles ! Même les ophtalmologues sont partis les uns après les autres !». Accrochée au mur, une image striée de vaisseaux oculaires témoigne de ces temps, presque immémoriaux, où les médecins accouraient chez Mohamed pour faire développer leurs clichés de rétines. Aujourd’hui, hormis une poignée de passionnés, plus personne ne résiste à l’instantanéité des appareils numériques.
Pourtant, Mohamed Id Boulkacem vous le dit et vous le répète : «Ça n’a rien à voir ! La photo numérique est d’une telle fadeur, à côté de l’argentique qui a une âme…». Il replonge dans ses pensées. «En plus, se remémore-t-il, avec le numérique, un clic tout bête suffit. Alors qu’avec un appareil argentique, il faut peser, soupeser le moindre de ses mouvements, faire les bons réglages, se planter, recommencer, faire mieux la fois suivante, en être fier… Ça faisait travailler les méninges. Ça, c’était de l’art».

Le triomphe de la rapidité au détriment de la qualité

Un art mûri au prix de mille souffrances, à Khouribga, en 1965. Mohamed a alors dix ans et travaille comme apprenti chez un photographe de la place. «Il me payait cinquante dirhams par mois. Et il m’avait aménagé un lit dans le studio, pour dormir». Son tout premier appareil : un Yashica Mat 6×6, un drôle de boîtier japonais sorti en 1957, tout en longueur, muni de deux viseurs et diablement, divinement bruyant. «Crrk zip clic-clac !», entendait-on en rembobinant avec la manivelle, en armant l’obturateur, en patientant, le temps que le déclencheur reprenne sa place.
«C’est ce que je voulais faire dans la vie. J’ai fait de la photo par passion, pas pour l’argent, jure Mohamed. Hélas ! j’étais loin d’imaginer que ça allait se terminer de cette façon. Que j’aurais 57 ans, pas de CNSS ni d’assurance maladie. Je ne veux pas que mon fils finisse comme moi». Rabï est là, il sourit péniblement : «On finira par tout arrêter, comme la quinzaine de photographes qui ont fermé boutique dans le quartier. Après, je vais peut-être me lancer dans la restauration. Ça rapporte énormément de sous». Réplique de Mohamed : «Ça c’est certain. Mais vous imaginez quelqu’un garnir des pocadillos après avoir fait de l’art ?» Plutôt mourir, semble dire le photographe en secouant furieusement la tête.
Au studio Kaya Kalp, en face du marché central, c’est une tout autre ambiance. La vitrine croule sous des photos de starlettes bollywoodiennes richement maquillées, et de jolies métisses aux cheveux torsadés. «Attention ! Photographe méchant et très peu nourri !», lit-on sur un photomontage un peu kitsch, où un homme fait mine de vouloir dévorer un tigre. Johnny Peswani, l’homme en question, a 46 ans et… 41 ans de photo à son actif. «J’ai commencé à l’âge de cinq ans, crâne l’Indien. Comme je passais mes journées à me bagarrer avec mes copains, mon père a décidé de m’envoyer en stage précoce chez M. Belin, le photographe qui m’a fait aimer ce métier. A six ans, il m’envoyait déjà en reportage ! Va à ce goûter d’anniversaire, me disait-il, mange tes gâteaux mais fais bien attention à ce que le reporter n’oublie pas le matériel en partant».
De cette époque, Johnny garde une méticulosité infaillible et un Rollei 336, son premier appareil, fièrement exposé sur un rayon. Moins sentimental que Mohamed Id Boulkacem, plus aisé aussi, Johnny a remisé l’argentique au placard et s’est équipé, dès 1991, d’un studio numérique. «Il ne faut pas se leurrer. Les gens n’attendront plus deux heures pour développer leurs photos». Un souci de rapidité, souvent au détriment de la qualité de l’image, Johnny Peswani le concède volontiers. «La valeur de la photo a baissé. Comparer une photo prise avec un téléphone à une photo réalisée à l’ancienne revient à comparer une bonne fondue faite maison avec une surgelée, réchauffée au micro-ondes». Le photographe critique d’ailleurs les actuelles méthodes d’enseignement, qui font souvent fi de l’argentique, pourtant très formateur. «Je le dis souvent aux apprentis : commencez par ce Pentax K1000 avant de dégainer vos réflex dernier cri. Conduisez la Jeep d’abord, vous roulerez mieux en Porsche après !», Johnny couve son Pentax gris et noir, sa «Jeep», d’un regard attendri. «De toi je suis mordu et je ne me lasserai jamais», déclame un autocollant sur le comptoir.