Peinture, édition, musique…, les mécènes remplacent-ils l’Etat ?

Création de musées et de lieux d’exposition, soutien aux manifestations musicales, remise à  neuf d’ouvrages architecturaux en péril, encouragement du secteur éditorial, le mécénat d’entreprise se développe lentement mais sûrement, redonnant vigueur à  une culture qui s’essoufflait à  mesure que les pouvoirs publics s’en dégagaient.

Un beau livre étincelant, Fès et Florence en quête d’absolu (Senso Unico, novembre 2008), vient de paraître. A l’Espace d’art Actua, deux palettes flamboyantes, Mohamed Abouel- Ouakar et Fouad Bellamine, explorent les «racines du ciel». Pendant que l’Espace d’art Société Générale propose une rétrospective de l’œuvre profuse du lumineux peintre Abdelkébir Rabi. Autant de temps forts de cette fin d’année. Autant d’actes culturels soutenus par des entreprises. En l’occurrence la BMCI, Attijariwafa bank et la Société Générale du Maroc, qui contribuent à l’essor d’un mécénat culturel encore balbutiant mais prometteur.

SGMB, Attijariwafa bank, CDG, promoteurs de l’art marocain
Bien qu’élitiste, ou peut-être à cause de cela, c’est l’art qui semble avoir les faveurs des mécènes. «Nous avons deux préoccupations : les artistes et le public. Nous soutenons les artistes en achetant leurs œuvres et en les faisant connaître par divers moyens (cartes de vœux, exposition annuelle, exposition permanente). Quant au public, nous lui avons aménagé un espace où il peut découvrir les œuvres. Aux plus jeunes nous consacrons des après-midis afin de les sensibiliser au patrimoine artistique marocain». C’est par ses propos que Aïcha Amor, au temps où elle officiait en tant que directrice de la communication dans cette institution, résumait l’action de la SGMB en vue de la promotion de l’art. A cet égard, on peut reconnaître à la Banque commerciale du Maroc (BCM) le statut de précurseur. Un nom s’impose, celui de son président à l’époque, Abdelaziz Alami, poète et esthète qui, dès le début des années 60, s’est mis à bâtir patiemment une collection d’œuvres d’art. A la veille de la fusion de la BCM avec Wafabank, celle-ci comptait 725 tableaux et 27 sculptures. Pour célébrer son union avec la BCM, Wafabank apporta dans sa corbeille près de mille toiles et sculptures acquises antérieurement.
La collection de la SGMB comporte 800 tableaux et une trentaine de sculptures, dont 25% égayent le siège. Le reste est réparti entre ses 200 agences.
De 1991 à 2008, la fondation Ona a réuni plus de 600 pièces, émanant de 85 artistes locaux ou étrangers, tels Dia Azzawi (Irak), James Brown (Etats-Unis) ou Titus Carmel (France). Quant à la fondation Omar Benjelloun, elle bat tous les records, avec des acquisitions innombrables.
Le groupe Banques populaires se distingue quant à lui, par son choix de la photographie : 40 000 supports iconographiques. Les joyaux avaient besoin d’écrins dignes de leur valeur. Les entreprises qui en possédaient sacrifièrent une partie de leur argent. Saïda Star Auto en premier. Sur les ruines de Dar Menebhi, à Marrakech, elle envisagea la création d’un musée. 7 MDH étaient nécessaires. La Fondation Omar Benjelloun mit la main à la poche.
A Casablanca, sur le boulevard Roudani, une ancienne demeure art déco, agréablement remise à neuf, en impose par ses gracieuses colonnes, ses marbres de Carrare et ses ferronneries. C’est la Villa des Arts, préférée, en juin 1999, par la fondation Ona au Twin Center, pour abriter sa collection. Au 60, rue d’Alger, trône depuis 1997 l’Espace d’art Actua, dédié en partie par Attijariwafa bank au logement de ses acquisitions.
Mais ces trois lieux ne se confinent pas dans l’activité muséale, leur vocation consiste aussi à promouvoir les arts plastiques contemporains par une politique d’expositions collectives ou individuelles. Tâche dont s’acquitte Actua, avec une remarquable régularité et un brio certain. «Peintres étrangers au Maroc», «Le Maroc dans le regard de l’autre», «La Méditerranée a du talent»… autant d’expos qui ont séduit. La Villa des arts de Casablanca n’a rien à envier à Actua. Depuis son inauguration, en 1996, par «Carte blanche à Fouad Bellamine», elle n’a jamais dérogé à la règle de la bonne tenue. Et des expositions telles «Tapiès, certitudes vécues» (2002) ou «Constellation» (2005) étaient réellement savoureuses. La Villa des Arts de Rabat, elle, née en 2006, a conçu un espace fastueux, Le Diwan, dans le dessein de loger des expositions permanentes ou itinérantes et des rétrospectives d’artistes majeurs.
En 2005, BMCE Capital, filiale d’affaires d’un groupe bancaire jusque-là porté plutôt sur l’éducatif et le social, s’engage dans la voie du mécénat artistique, encourageant la création par le truchement d’expositions régulières. «Nous avons l’ambition d’en proposer trois ou quatre par an. Nous porterons notre choix sur les jeunes créateurs exclusivement», soulignent Younès Bennani, responsable développement à BMCE Capital. Pour joindre l’acte à la parole, ce fut le trentenaire Salah Benjkan qui eut, le premier, les honneurs des cimaises de BMCE Capital, entamant ainsi une suite ininterrompue d’exhibitions de jeunes peintres. En revanche, l’Espace Expressions CDG, depuis sa fondation en 2002, s’en tient au principe de montrer aussi bien les talents marocains sûrs que les artistes étrangers et les valeurs marocaines montantes. C’est ainsi qu’en 2007 cet espace a été animé tour à tour par Houssein Miloudi, les Serbes Miladinovié, Ranié, Ratkovié, Simovié, Brocié, les Palestiniens Manah, Abdelwahab, Radwan, Asad, Hroob et Omar, enfin les jeunes Marocains Amine Bennis, Mohamed Tayert, Saïd Raji et Narjisse El Joubari.
Quand la plupart des lieux d’exposition soutenus par les mécènes aiment à enchaîner les prestations, l’Espace d’art Société Générale, lui, se contente d’une exposition par an. Pas de quoi faire la fine bouche, tant celle-ci est invariablement somptueuse. «Regards immortels», «Six artistes de Tétouan exposent», «Secrets des signes», «Figures», «Graines de peintres», «Sculpture plurielle» ou encore «Rétrospective Mekki Megara» sont restées dans les annales. Pour clore le chapitre du mécénat artistique, rappelons qu’une simple exposition coûte entre 250 000 DH (avec un catalogue) et 600 000 DH (avec un livre d’art).

La BMCI soutient la musique
La musique a également bénéficié de soutiens, notamment celui de la BMCI. De fait, lorsque, il y a douze ans, le virtuose Farid Bensaïd créa l’Orchestre philharmonique du Maroc, rares furent ceux qui y croyaient, et il n’aurait sans doute pas survécu sans le soutien de la BMCI. Ensuite, en 2000, le même Farid Bensaïd conçut le projet d’une école internationale de musique. Pour le mettre en œuvre, il lui manquait la bagatelle de 5 MDH. La BMCI les lui procura. De même, sans l’appui financier des entreprises les plus florissantes, aucun des vingt festivals musicaux n’aurait pu prendre son essor, même si ce soutien participe plus du parrainage que du mécénat proprement dit.
La restauration des ouvrages patrimoniaux est l’autre préoccupation du mécénat culturel. Dans ce registre, l’Ona fit œuvre pionnière, en rendant vie à un monument almohade du XIIe siècle : la mosquée de Tinmel. Après quatre années de patients et coûteux travaux, celle-ci a recouvert sa splendeur d’antan. Aujourd’hui, le groupe se penche sur la réhabilitation des ruines romaines de Volubilis.

En matière de restauration du patrimoine, l’Ona a fait œuvre de pionnier
Au groupe Safari revient le mérite d’avoir restitué son lustre au Fondouk Nejjarine, à Fès. Construit au XVIIIe siècle pour abriter les marchandises du makhzen et des riches négociants, ce lieu magnifique menaçait ruine. Safari lui procura une seconde jeunesse, moyennant 23 MDH. A Marrakech, la médersa Ben Youssef, la Qobba almoravide et la place Ben Youssef sont maintenant resplendissantes grâce à l’action restauratrice impulsée par Saïda Star Auto. Enfin, la remise à neuf de Bab Mahrouk, à Fès, puis la restauration en cours des fontaines anciennes de Fès, Meknès, Marrakech, Rabat et Salé sont des actions dont le groupe Banques populaires peut s’enorgueillir.
Pour le livre, peu d’entreprises se mobilisent. Patrimoine et symboles. La collection de la Société générale marocaine de banques (1999), Art contemporain. Collection fondation Ona (2005) ne sont que des mises en valeur des œuvres acquises respectivement par la SGMB et l’Ona. En revanche, Fulgurances Gharbaoui (1993) de Yasmina Filali, édité à la charge de l’Ona, est une contribution de ce groupe au secteur éditorial. Une telle frilosité à l’égard du livre rehausse le mérite de la BMCI qui, depuis 2000 et Casablanca, portrait d’une ville, écrit par Jean-Michel Zurflüh, a pris l’habitude de soutenir partiellement la fabrication de beaux-livres. En effet, Casablanca et la France; Fez dans la cosmographie; Le voyage du Sultan Moulay Hassan au Tafilalt (1900-1960); Maroc, un certain regard; Arts et architectures berbères du Maroc; Sur la voie d’Ibn Arabi; Fès et Florence, en quête d’absolu ont tous été préachetés par la BMCI, à hauteur de 1 000 exemplaires. La BMCE en a fait de même pour Le Maroc somptueux des femmes (Marsam) et Bab Mansour (la Croisée des chemins). Malgré le dévouement de l’entreprise à la cause culturelle, son offre reste insignifiante au regard de la demande, et tout simplement nulle en matière de théâtre, danse ou cinéma. Mais le mécénat culturel, et c’est l’essentiel, a commencé. Ne préjugeons pas de son avenir.