Offrez-vous des toiles de Maîtres à  3 000 DH avec "L’art de donner"

Deux femmes ont réussi à  convaincre 60 artistes de vendre leurs toiles au profit de l’enfance. Des têtes d’affiche mais également de grandes signatures potentielles ont répondu à  l’appel.
Les deux tiers des toiles ont été vendus en quelques jours seulement.
Une approche philanthropique de l’art.

Ce n’est pas tous les jours que des peintres marocains y mettent du leur. Cette fois-ci, ce sont 60 d’entre eux qui se sont mobilisés autour d’un projet caritatif pour l’enfance. 600 œuvres ont été spécialement exécutées pour une cause commune, celle qui permettra à la Ligue marocaine pour la protection de l’enfance d’équiper ses crèches. «Depuis 1957, époque à laquelle les femmes ouvrières entraient sur le marché du travail, nous avons ouvert nos premières crèches et jardins d’enfants pour libérer ces mamans du souci de la garde de leur progéniture pendant leur dur labeur», soutient Touria Tazi , présidente de la ligue. L’opération a démarré vendredi 15 mai. Les portes de la galerie d’art (provisoire), au 9, bd. Bir Anzarane, à Casablanca, ont été littéralement submergées par collectionneurs et amateurs.
Il faut dire que l’événement a plusieurs atouts. Avec un prix unique fixé à 3 000 DH pour des pièces originales, cette expo-vente est une aubaine pour tout le monde. D’abord par son aspect caritatif, ensuite parce qu’elle permet d’acquérir des œuvres de grande valeur à des prix abordables.
L’idée émane de deux femmes : Sofia Alami et Dima Droubi Lamrani. «Tous les peintres que nous avions contacté ont répondu favorablement à notre appel. Les seuls refus que nous avions eus étaient liés à des contraintes de calendrier», explique l’organisatrice du projet. Des peintres prestigieux comme Malika Agueznay, Abderrahmane Ouardane, Mahi Binebine, Anas Bouanani, Bouchta El Hayani, Younès El Kharraz, Amine Demnati, Mohamed Mourabiti, et bien d’autres encore, ont répondu à cet appel de générosité. D’autres «ont proposé leur candidature spontanément», confirme Dima. L’idée des deux amies était claire. «Tout d’abord apporter un maximum d’argent à la ligue, ensuite faire connaître de jeunes artistes et, enfin, permettre à des personnes sans moyens colossaux d’acquérir des œuvres d’art originales». On peut dire que le défi a été relevé ! Cette approche philanthropique de l’art a très vite donné ses fruits. Dès les premiers jours, «les deux tiers des toiles ont été vendus en quelques heures seulement», se réjouit Dima, qui a fait de la cause de l’enfance son sacerdoce et compte bien récidiver. «Mon souhait, dit-elle, est de reconduire ce rendez-vous périodiquement et que l’on puisse apporter tous les ans un sourire à un enfant». 
Dans cet espace dédié à l’art et au don, l’alchimie s’est vite opérée, les toiles se sont vendues…comme des petits pains, ce qui a dépassé toutes les prévisions ! L’art de donner était l’occasion de répertorier les réalisations marocaines contemporaines. De les saisir dans leur diversité. De tester le comportement des acheteurs. En l’espace de quelques jours seulement, un répertoire d’œuvres, de formes, de couleurs a été à la portée des amateurs d’art. Il est rare, en effet, que se côtoient les univers lumineux de Chichani Toufik et de Rahoule Abderrahmane. Et lorsque se confronte la signature de Bilal Cherif aux signes et abstractions de Fatima Bousaid, l’effet de surprise est très vite absorbé par l’émerveillement.
Cette manifestation a permis de marquer une halte. De suivre les traits des peintres et leur évolutions. L’on y constate par exemple que Abderrahmane Ouardane est resté fidèle à son traitement unique des signes amazighs. L’artiste garde le cap et séduit toujours. Les collectionneurs lui ont renouvelé leur attachement : il a tout vendu. L’art de donner c’est aussi la possibilité d’acquérir les œuvres aux pigments chatoyants de Mohamed Nabili  ou de Aziz Sahaba dont la cote ne cesse de grimper… Tous ces peintres ont gracieusement accepté de verser 50% du montant de leurs ventes à la ligue. «Certains peintres ont décidé de verser la totalité des bénéfices aux enfants. Nous leur en laissons le libre choix. Notre rôle étant d’établir le lien, pour le reste chacun fait comme il l’entend. Nous voulons que tout se fasse dans la transparence totale», affirme Dima. 

Une manifestation contemporaine à pérenniser

A J-11 de la clôture, les ventes ont dépassé les deux tiers des tableaux exposés. Pas de chiffres pour l’instant, pas d’estimations. «Il faudrait d’abord que l’on fasse les comptes. Nous remettons systématiquement aux peintres leurs 50% des prix de vente. Ensuite, nous allons déduire nos frais et tout le reste ira à la ligue».
L’absence d’adjudication a permis d’ouvrir les yeux sur de nouvelles œuvres, de découvrir de nouveaux noms. L’événement a ainsi instauré une dynamique nouvelle, celle des découvertes. Ce fut donc une vitrine d’art à part entière ouverte au grand public et surtout à la portée de tous. Les nouveaux acquéreurs ont fait des emplettes. Il y avait des collectionneurs mais aussi des amateurs. «Au départ, il est vrai que les gens achetaient en se référant au nom. Parfois même sans voir le tableau. Par la suite, ils ont pris le temps de découvrir les talents naissants», confirme Dima. Parmi ces artistes inclassables et néanmoins incontournables, Amine El Gotaibi. Ce jeune Fassi de 27 ans, et futur résident à la Villa des arts de Paris, a proposé une série de tableaux qui a su attirer l’attention de la galerie Shart à Casablanca. Car, parfois, ce qui prime au-delà de l’auteur c’est l’émotion que l’on ressent au contact de ses tableaux et il paraît que l’effet El Gotaïbi a été immédiat.
D’autres peintres ont été valorisés à travers cette exposition. C’est le cas d’Ahmed Hajoubi, natif de Guercif et diplômé de l’Institut national des Beaux-arts de Tétouan. Un peintre qui ose la cassure. De nouveaux noms, jeunes, rivalisent à côté des valeurs sûres. Les jeunes peintres qui ont exposé leurs œuvres ont pour la plupart un avenir prometteur. Les toiles du peintre souiri Mohamed Zouzaf se sont arrachées dès le premier jour. Sa série de tableaux de signes et de symboles n’est pas resté longtemps accrochée au mur. La cote de l’artiste poursuit son ascension, mais pour quelques jours le peintre a décidé de faire une pause et d’offrir ses toiles. Ce système de vente est aussi une nouvelle façon de voir l’art. La politique d’ouverture que propose cet événement, et à laquelle semblent particulièrement attachées Dima et Sofia, offre le privilège de découvrir des «coups de cœur». L’art de donner, c’est aussi le désir de défendre des artistes dont le talent mérite d’être reconnu. Et surtout de réconcilier l’art contemporain, parfois trop élitiste, avec le grand public.
«Au départ, raconte Dima, j’avais fixé le prix de vente à 2 000 DH. Les artistes s’y sont opposé, trouvant cela dérisoire. La solution consensuelle se situait autour de 3000 DH. Ce n’est pas trop cher sans que l’on ait, non plus, le sentiment de brader des œuvres d’art». L’événement qui a démarré en trombe a connu quelques jours d’accalmie mais qui n’ont pas duré longtemps. ‘‘L’art de donner » propose un nouveau système de vente mais aussi une nouvelle façon de voir l’art et ça continue jusqu’au 30 mai.