Mohamed Kacimi, l’errance vers l’infini

Après Jilali Gharbaoui, le musée de Bank Al Maghrib rend hommage à  un autre artiste défunt, feu Mohammed Kacimi.
Sorti en mars, un beau-livre fouillé est dédié à  l’Å“uvre complexe et géniale de ce créateur nomade, parmi les plus incontournables de notre histoire.

Fascinant concept que la «sérendipité»: vous explorez joyeusement un sujet, pensant trouver là quelque chose d’intéressant, d’intrigant, quand, soudain, vous tombez sur l’ineffable, sur une découverte fabuleuse, totalement inattendue, qui vous bouleverse. Il paraît que cela n’arrive qu’aux personnes ingénieuses et incroyablement chanceuses. Mohammed Kacimi était de celles-ci.
C’est à Meknès, aux environs de 1957, que l’artiste fait sa première expérience sérendipienne. Le jeune garçon de quinze ans se passionne alors pour le théâtre et la poésie, des arts qu’il cultive avec ardeur dans des associations de jeunesse locales. Le hasard et sa curiosité lui font entrevoir une discipline nouvelle et mystérieuse, un monde qui relève presque de la magie : ce qu’il parvient à créer avec quelques gouaches et un bout de papier le sidère. La peinture, comme les lettres, fera désormais pleinement partie de sa vie.
La deuxième révélation a lieu en 1978, dans la médina agonisante d’Asilah. Pour sauver la ville en proie à la décrépitude, l’artiste Mohammed Melehi et le maire d’alors, Mohammed Benaïssa, invitent onze peintres à un grand moussem culturel. Les murs scarifiés d’Asilah s’offrent entre autres à Belkahia, Hamidi, Hassani, Miloudi et Rahoule pour un «ravalement» particulier : l’art doit chasser la laideur et l’apathie, faire renaître la joie dans les ruelles et l’espoir dans les cœurs des habitants. Rue Ibn Khaldoun, «entre la vieille muraille et une grande ouverture donnant sur la mer», se souvient Toni Maraini, Kacimi réalise, exultant, sa toute première fresque murale. «Il intégra très savamment dans sa composition le blanc du mur sans le recouvrir tout entier de couleurs ; il y dessina une peinture en horizontal, en guise de bras ouverts entrelacés autour d’une figure stylisée où prédominait le bleu. Les motifs qu’il avait jusqu’alors peints dans ses tableaux se trouvaient comme libérés en acquérant force et simplicité», poursuit l’historienne de l’art. Depuis, Kacimi ne peut plus se contenter du tableau de chevalet, les cadres l’étouffent, le compriment, il lui faut sans cesse élargir son champ d’action, franchir les limites établies. «Je me suis mis à travailler les très grands formats ou à peindre au revers de la toile, pour m’y entraîner, mettre mon corps ou mon imagination en difficulté. Pour être ailleurs», confie-t-il en 1996 au trimestriel d’art contemporain la Revue Noire, qui a servi de matière à l’historien et commissaire d’expositions Brahim Alaoui pour son article paru dans le beau-livre de Bank Al-Maghrib.

Une peinture géométrique puis, soudain, explosive  

Un ouvrage qui se feuillette avec avidité. À chaque page ou presque, de somptueux tableaux jaillissent pour témoigner du talent complexe, multiforme de Kacimi, tout en symétrie, en idéogrammes, en motifs géométriques, puis, tout à coup, volcanique et sombre, pulvérisant tout ordre, toute norme, se faisant inquiet, tourmenté, violent, presque irrationnel. D’où le titre du beau-livre : «Mohammed Kacimi, l’art comme geste extrême».

L’autre attrait du livre est l’érudition de ses auteurs, leur connaissance pointue de l’œuvre et de la vie de Kacimi. Farid Zahi, Alain Gorius, Brahim Alaoui et Toni Moraini nous y révèlent, en arabe et en français, les «transes créatrices» du peintre, le contexte politique, social et culturel de leur éclosion, ils nous disent sa soif d’errance, les voyages qui ont formé sa jeunesse, aidé à maturer son art, du monastère de Tioumliline dans le Moyen-Atlas où il rencontre Gharbaoui au festival Al Wassiti de Baghdad où il fait la connaissance d’artistes et intellectuels de tout le monde arabe… Ils nous y racontent son aventure exaltante de guérison par les arts, menée avec le psychanalyste Jalil Bennani auprès des patients adolescents d’un centre de soins à Rabat. On découvre, en somme, toutes les choses grâce auxquelles Mohammed Kacimi reste, pour bien des artistes, pour bien des passionnés d’art, «étonnamment vivant».