Mohamed Hassouni, un turbulent optimiste

C’est lui l’homme qui est derrière le Théâtre Nomade. Ce turbulent original a parcouru le monde entier, sur des caravanes de théâtre itinérant, avant de venir s’installer au Maroc en 2006.

Racontez-nous votre parcours avant le Théâtre Nomade…

J’ai immigré de Salé dans les années quatre-vingts. Arrivé en France, j’ai fait ma formation dans une petite école nommée «Les ateliers Charles Dullin», dans laquelle j’ai été repéré pour faire partie du spectacle de fin de cursus, alors que je n’étais qu’en deuxième année. De ce spectacle est née la compagnie «Le théâtre Palissade» avec laquelle j’ai tout de suite pris la route et cumulé de belles expériences. Entre 1996 et 2006, j’ai fait partie d’une compagnie itinérante allemande. Durant ces dix années, j’ai vraiment appris le métier, même avec mon bagage acquis en France, notamment grâce aux tournées à l’international. Pour moi, ce fut très riche en rencontres et en brassage culturel, avec la découverte des aspects artisanaux du théâtre local. En Inde, par exemple, on a eu des stages de «kathakali» et d’arts martiaux indiens. Et ce fut de même en Corée ou en Colombie. Et comme je suis né dans une ville de corsaires, j’ai tout piraté !

Qu’est-ce qui vous a poussé à rentrer ?

Cela se résume à une seule phrase que m’a dite une bonne femme. C’était lors d’une période creuse en 2005, où avec ma femme, comédienne elle aussi, nous avons décidé de passer du temps au Maroc. Je rencontre alors un ami artiste peintre qui insiste pour que l’on profite de notre présence pour réaliser quelque chose au Maroc. Dans son garage, dans le quartier de Laâyaida de Salé, nous donnons des ateliers de masque, de peinture, de théâtre, etc. À la fin des trois semaines, nous faisons une reconstitution dans un cadre festif qui plaît à tout le monde. En voulant ranger notre matériel pour repartir, une dame nous interpelle, étonnée : «Mais vous venez à peine de commencer !». Cette phrase m’a bouleversé et m’a poussé à tout vendre en Allemagne pour entamer cette nouvelle aventure avec ma femme. Car en effet, il y avait encore tout à faire ici. C’était bien avant l’avènement de la mode du théâtre dans l’espace public.

Justement, comment vous avez pu le faire à l’époque ?

Je pense que nous avons eu beaucoup de chance. Car nous sommes tombés sur de très bons interlocuteurs. Des gens qui avaient eu le sens de l’écoute et l’intelligence pour comprendre tout le potentiel de notre projet. Notre premier contact a été avec le gouverneur de la ville qui nous a tout de suite mis entre de bonnes mains. L’INDH nous a alloué un grand chapiteau qui nous a permis de faire des résidences dans les quartiers populaires, où l’on a peu ou pas d’accès à la culture. Nous n’avions pas alors assez d’expérience pour évaluer les besoins nécessaires pour combler les attentes de ces quartiers. Je rappelle que Salé est la deuxième grande ville après Casablanca en termes de population. Mais nous avons commencé à deux à animer des ateliers de toutes les activités nécessaires à la conception d’un spectacle de rue. Au fur et à mesure, les jeunes qui se formaient chez nous devenaient formateurs et rejoignaient la compagnie. Plus on recevait de monde et plus nos besoins augmentaient. C’est là que nous avons pu compter sur la Fondation suisse Drosos qui nous a permis de professionnaliser la compagnie.

Et l’apport du ministère de la culture dans tout cela?

Il a fallu attendre jusqu’à 2011 pour lui arracher les toutes premières lignes concernant les scènes de la rue. Quoi qu’il en soit, le ministère de la culture ne peut pas non plus tout financer. Cela ne nous a pas empêchés de continuer à travailler. Nous avons pu trouver plusieurs partenaires, dont les communes des villes et les institutions culturelles, collaborer avec de grands festivals au Maroc. En général, tout se passe très bien lorsqu’on a affaire à des staffs compétents qui respectent le moindre détail de la fiche technique. Ce qui permet non seulement le déroulement du spectacle dans les meilleures conditions, mais également d’augmenter la viralité de ces actions. Cela dit, il nous a été donné de constater que dans les villes où il y a une grande soif de culture, il est presque impossible de travailler dans des conditions de sécurité optimales.

Aujourd’hui vous devez trouver des bailleurs de fonds pour continuer votre travail aux abattoirs. Comment allez-vous procéder?

Je suis assez optimiste. Je pense qu’il suffit d’avoir le bon interlocuteur apte à assumer sa responsabilité et à prendre des décisions intelligentes. Depuis presque dix ans, nous avons cumulé un savoir-faire et un capital créatif important et adaptable à tous les environnements. Que ce soit via les institutions publiques ou les fondations privées, il y a un grand marché à créer, pour accompagner toute l’effervescence culturelle du pays.