Mawazine X, véritable morceau d’anthologie

Partie sur les chapeaux de roues, vendredi 20 mai, avec le spectacle Bharati, la dixième édition de Mawazine a terminé sa course en fanfare, samedi 28 mai, grà¢ce à  Shakira.

Le hic avec les statues c’est qu’elles ne sont pas toujours de pierre ou de glace. La grande star Shakira en fait partie. Portée au pinacle par des millions de groupies, elle n’en pince que pour la formation barcelonaise, parce que son Roméo, nommé Piqué, y sert de sentinelle. Or, le soir du samedi 28 mai où l’auteure de Why wait ? («Pourquoi attendre ?») devait se produire, les Catalans étaient opposés aux Mancunéens lors de la finale de la Ligue des champions. Jouable, se rassurait-on, puisque les deux événements se dérouleraient à deux heures d’intervalle. Mais à supposer que les débats ne se dénouent pas pendant le temps réglementaire et qu’on ait recours aux prolongations, et peut-être même aux tirs au but, le concert de Shakira pouvait être compromis.

L’amour de Shakira pour le FC Barcelone a failli gâcher la fête

La foule, qui avait commencé à investir l’OLM Souissi à 19 heures, perdrait forcément patience. Voilà de quoi donner des sueurs froides aux organisateurs. Les fans, eux, se faisaient du mouron pour l’issue des hostilités. Au cas où le club chéri de l’idole boirait la tasse, celle-ci n’aurait pas le cœur à se donner entièrement en spectacle. Un œil sur le petit écran, on s’aperçut qu’on se fit inutilement des frayeurs. Rapidement, le FC Barcelone porta l’estocade au taureau anglais pour le dévorer tout cru, par la suite. Shakira, qui avait suivi le match depuis sa loge, en était aux anges. Quand elle parut sur scène, avec quarante-cinq minutes de retard, elle semblait exaltée. Sa voix était encore plus forte, plus sensuelle et plus charmeuse. Ses danses plus entraînantes que jamais. Chaque chant plongeait ainsi le spectateur dans un univers léger et enchanté. Il était inlassablement couvert par des lâchers d’applaudissements comme des salves, des déclarations d’amour, des youyous stridents et des jubilations hystériques. Mawazine X, qui avait ouvert le ban par une explosion de couleurs, de senteurs et de saveurs, grâce à Bharati, s’est clos – Shakira y était pour beaucoup – par un feu d’artifice. Et entre l’apologue et l’épilogue, les étincelles se ramassaient à la pelle.
De toute évidence, Mawazine, avec son aisance matérielle (64 MDH), son banquet de vedettes et sa brochette d’étoiles indécrochables, ne peut être que brillant. Cela est même devenu une routine. Mais à la différence des manifestations musicales qui se forgent une notoriété enviable en se suffisant de faire appel à des musiciens impressionnants, lui se permet, de surcroît, des audaces fulgurantes. Celle d’engager des fonds dans des créations en est indéniablement. Cette année, l’Association Maroc Cultures, qui supervise Mawazine, a été à l’initiative de trois œuvres de la meilleure eau. La première, dédiée aux légendaires Nass El Ghiwane, réunit le groupe casablancais, la compositrice-interprète marocaine, Saïda Fikri, et le bassiste américain Victor Wooten, sous la baguette de l’Algérien Safy Boutella. 
La deuxième ne consiste pas moins à associer Roger Hodgson, l’ancien leader de Supertramp, et l’Orchestre symphonique royal, pour une fusion sans confusion de la pop music et de la grande musique. Intitulée Tomorrow ou Bokra, la troisième, produite par Quincy Jones, en collaboration avec Red One, est un message d’espoir, porté, entre autres, par les voix de Mayada Al Hanaoui (Syrie), Rashed El Majid (Arabie Saoudite), Nawal Zoghbi (Liban), Saber Roubaï (Tunisie), Amr Diab (Egypte), Hussein El Jasmi (EAU), Nancy Ajram (Liban), Abdelkader Salim (Soudan), Fahd Al Kabissi (Qatar), Nass El Ghiwane et Asmaa Lamnawar (Maroc)…

Mawazine se fend de créations audacieuses

Si l’éclat de Mawazine est unanimement reconnu, ils s’en trouvent qui lui font grief de sa propension à l’éclectisme. A tort ou à raison, difficile de trancher. Toujours est-il qu’en mettant à l’honneur toutes les musiques, sans exclusive, Mawazine peut s’enorgueillir de constituer, à chaque édition, une vitrine de la production musicale et un bilan de santé des divers genres, styles et courants. Cette année, nous avons pu nous rendre compte de la vitalité de la diaspora marocaine, à travers plusieurs exemples heureux, dont nous retiendrons Janat Mahid qui, depuis son opus triomphal, Alli bayni wa baynak (2006), ne cesse de grandir à l’ombre des pyramides; Saïda Fikri, établie aux Etats-Unis où elle a composé un One World remarquable ; le groupe Itran, de souche rifaine, qui navigue, au gré des vents, entre la Belgique et la Hollande, y exaltant les vertus amazighes ; Kheir El Houda, la Berkanie attachée à Paris, où elle s’affirme par sa voix rare; Hindi Zahra, transfuge de Khouribga à Paris, au talent essentiel, salué par les plus exigeants mélomanes…
Mawazine X reflète également la force de percussion de la musique africaine. Démonstration par les vieux briscards tels Salif Keita (Mali), Papa Wemba (RDC) ou Mory Kanté (Guinée), les demi-siècles comme Youssou N’Dour (Sénégal) ou les valeurs montantes, à l’image de l’Ivoirien Tiken Jah Fakoly. Sous leur conduite, les instruments traditionnels africains se parent de leurs plus belles sonorités, mais savent aussi baisser le ton pour laisser s’épanouir un discours frondeur contre les plaies de l’humanité. Et ça fait mouche à tous les coups.
Mawazine X confirme une tendance, au premier abord, curieuse. Celle, pour les jeunes, de bouder les artistes de leur âge pour se tourner vers les idoles de leurs parents, en ce qui est du blues, de la soul, de la pop, du rock, du folk, et même du reggae. Si Yusuf Islam, Joe Cocker, Lionel Richie avaient fait scène comble, c’était en grande partie grâce à la classe juvénile. Pour elle, il n’existe pas de mystère. Certes, actuellement, les bons artistes existent, mais ils ne sauraient soutenir la comparaison avec les anciens. Car, ceux-ci n’interpréteraient pas leurs morceaux, ils les vivraient vraiment, parvenant ainsi à transmettre une émotion qu’on retrouverait plus chez les nouvelles figures du rock, du blues, de la pop… Elles n’auraient pas de messages comme ses aînées, juste l’emballage, les codes vestimentaires des artistes.

West, Shamma, Hindi, Massi, des (re-) écouvertes solaires, grâce à MawazineX

Les concerts de Yusuf Islam, Joe Cocker ou Lionel Richie n’étaient pas les seuls moments passionnants, il y en avait à satiété. Et les non avertis ont certainement loupé quelques pépites, comme les prestations de Kanye West, rappeur éblouissant, de Nasser Shamma, dont les cordes du luth dialoguent, s’interpellent, s’écoutent, provoquant une musique de l’émotion qui chemine, puis libère puissance et gravité, de Zahra Hindi, la trentenaire épanouie, considérée comme la fille spirituelle de Billie Holiday qui n’est pas sans évoquer Barbara, en moins sombre, et enfin de l’Algérienne Souad Massi, jolie comme un cœur, et probablement la plus fine, la plus artiste, la plus rêveuse et inspirée de ses paires maghrébines. Rien que pour avoir fait découvrir ou redécouvrir ce quatuor magnifique, Mawazine X mérite amplement un satisfecit.