Malak : un ange désabusé

Le premier long-métrage d’Abdeslam Kelaï, à  l’affiche depuis six semaines, retrace le vécu douloureux d’une mère célibataire mineure.

Malak a dix-sept ans. Un bel âge, mais un mauvais présage pour une lycéenne qui tombe enceinte, délaissée par son amant et sa famille. La première scène est celle d’une jeune fille sauvée par des passantes. Elle est transportée d’urgence à l’hôpital pour accoucher. Retour en arrière : à la maison, le frère de Malak se met dans la peau du patriarche agressif. Ses parents essaient de la couver d’affection et de l’encourager à continuer ses études. Malak rêve d’une vie de princesse avec son amant de trente ans. Le doux rêve s’arrête lorsqu’elle découvre qu’elle est enceinte. Sa mère s’en rend compte après l’avoir forcée à consulter chez un médecin. Par la suite, Malak quitte le cocon familial sous la pression de son frère. A Tanger, elle est obligée de se prostituer et de récolter l’argent suffisant pour un avortement clandestin. Désemparée au cinquième mois de grossesse, elle est contrainte de garder son fœtus au risque de perdre la vie en s’en débarrassant.

Ce qui sort du lot dans le scénario, c’est le retour de certains visages : la mère de Malak ne lâche pas sa fille. Pour les autres membres de la famille, elle invente des mensonges prétextant que la lycéenne étudie à Casablanca. Elle lui propose de s’installer à Ouazzane, en attendant d’accoucher et de laisser le bébé à un orphelinat ou à des parents d’accueil. Elle espère que Malak continuera ses études comme si de rien n’était. Mais Malak s’entête dans un élan d’affection qu’elle a déjà pour son futur garçon. A chaque fois que la solution qui lui est proposée est dans sa séparation avec l’enfant, elle prend la fuite et retombe plus bas.
En revanche, cet élément qui permet au film de ne pas verser dans la victimisation à laquelle ce genre d’histoires rapportées à l’écran nous habitue n’est pas exploité jusqu’au bout. On comprend mal que le personnage d’une mère aussi forte, protectrice et affectueuse, laisse filer sa fille sous la pression d’un frère qui veut «sauver l’honneur de la famille». On comprend moins la résignation du père qui a quand même, lui aussi, beaucoup d’affection pour sa fille. Il ne réapparaît qu’à la fin du film. Il n’a pas été là pour empêcher le départ de sa fille, encore moins pour freiner toutes ses mésaventures. Quant au frère, il a disparu au cours du scénario après avoir chassé sa sœur de la maison.

Le choix de faire éclipser tous ces éléments est peut-être pour garder Malak au centre de l’histoire, puisqu’elle est le personnage principal du film. La rapidité et la violence du déroulement des faits nous gardent justement au cœur des événements. On vit minute par minute dans la peau de Malak. On sent ses angoisses.

Délaissée par sa famille, maltraitée par la société

D’ailleurs, les prises fréquemment en plan rapproché et gros plan avec caméra sur épaule accentuent l’effet en mouvement. Le casting est pour autant réussi. On découvre des visages pour la première fois à l’écran. Parallèlement, on reconnaît d’autres acteurs que l’on ne présente plus (Saadia Ladib, Fadwa Taleb, Nisrine Erradi, Najat El Wafi, Omar Lotfi, Mohamed Choubi ou encore feu Mohamed Majd). La performance de nouveaux visages tels que Chaimaa Ben Acha (dans le rôle de Malak) montre leur capacité à épouser des rôles complexes, difficiles, où toutes les émotions s’entremêlent.

Le film d’Abdeslam Kelaï ne s’arrête pas à l’émotion. On sent un vide, l’inaction de la famille de Malak, le manque d’intervention des autorités pour lui porter secours, la brutalité des infirmières au cours de l’accouchement. Ce vide est voulu parce qu’il traduit le vide institutionnel existant et pesant, lorsqu’il s’agit de la question des mères célibataires et des mineures. Abdeslam Kelaï est assistant social de formation. Il a mené, en 1998, une enquête sociale sur les petites bonnes, avec la collaboration de l’Association solidarité féminine. En 2004, le réalisateur a ressorti le bloc-notes des témoignages collectés dans ce cadre-là pour le retravailler. Ce fut la base du scénario d’un long-métrage tourné entre 2010 et 2011. L’opus s’appelle Malak. Il a reçu trois prix en février dernier lors du Festival national du film de Tanger (prix du jury, du scénario et du 1er rôle féminin). Le succès ne faiblit pas. Une seconde sortie du film est prévue en septembre prochain.

* «Malak», long-métrage d’Abdeslam Kelaï. 97 minutes. Au Cinéma Septième Art – Rabat.