Maà¢ti Belqacem, le chantre de l’amour blessé

Il y a huit ans, presque jour pour jour, Maà¢ti Belqacem fut emporté par une maladie incurable, non sans léguer à  la postérité une centaine de titres, qui sont autant de morceaux d’anthologie. Chevalier servant de la chanson marocaine moderne, dans son versant populaire, il possédait un timbre unique et une voix à  l’avenant.
Hommage à 
un des plus importants artistes, dont la chanson marocaine n’est pas peu fière.

Evoquer la mémoire de Maâti Belqacem incite à remonter le fleuve des souvenirs pour se poser sur les berges des années cinquante, qui virent la chanson moderne marocaine prendre son envol. Curieusement, elle entama sa marche en avant en rangs dispersés. Aux Ahmed Bidaoui, Abdelwahab Agoumi et Abdessalam Amer, pour ne citer que les fers de lance faisaient face Mohamed Fouiteh, Maâti Belqacem ou Mohamed ben Abdesslam. Les premiers privilégiaient le poème en arabe littéraire. Les seconds avaient à cœur d’imposer la darija comme langue de la chanson. La lutte se révéla inégale. D’emblée, les «conservateurs», étiquette entendue ici au sens de respectueux des conventions musicales arabes, emportèrent l’adhésion du public mélomane, tandis que les «rénovateurs» peinèrent à se frayer un chemin dans le cœur de ce dernier.
Jugée minimaliste, simpliste et légère, au sens pire du terme, la chanson en darija, semblait condamnée à une mort sans gloire. Mais par un inexplicable revirement du goût, elle se mit à prendre le dessus sur son pendant raffiné. Du coup, dans la brèche ouverte par Fouiteh et ses émules, s’engouffra une flopée de compositeurs et d’interprètes. On assista même à des retournements de luth spectaculaires. Ainsi Abdelwahab Doukkali qui se convertit à la chanson en darija après avoir abjuré sa foi dans le courant «bidaouiste». Ou Abdelhadi Belkhayat que sa rupture tonitruante avec son Pygmalion, Abdessalam Amer, poussa dans les bras de la chanson populaire. A Miâad, Chatie,  Al qamar al ahmar succédèrent alors Chafouni nnas bssannara, Aâlach jitini fhad dorof, Ya dak l’insane et une suite ininterrompue de ritournelles dans cette veine-là.
Vingt ans après son déferlement, la vague se mit à se retirer, emportant beaucoup de gloires fragiles, Souâd Hijji, Amina Idriss, Abdelwahed Titouani ou Ahmed El Gharbaoui. Mais ceux qui surnagèrent le méritaient. Ils ont survécu à plusieurs séismes : le courant ghiwanien, l’incursion du raï, la vogue khalijiste. Ils ont su maintenir leur cap contre vents et marées. Belqacem, Doukkali, Belkhayat, avec quelques autres, démontrent (démontraient) que la chanson populaire pouvait porter de vrais talents. Chacune de ces vaillantes étoiles brille d’une lueur différente, celle émise par Maâti Belqacem franchit les frontières et traverse les âges. A preuve, l’inimaginable destinée de sa mélodie tourmentée, Âlach ya ghzali, reprise par la quadra Latéfa Raafat, la lolita Nabila Maân plus tard, tant d’autres entretemps: une cinquantaine de versions différentes peu ou prou connues, dont plusieurs sans acquittement des droits d’auteur.
C’est sur la rive gauche du Bouregreg, qui sera plus tard amoureusement exalté par le trio Jawahiri – Amer – Belkhayat, que Maâti Belqacem a vu le jour. En ce Salé de la fin des années vingt, à la fois puritain et épicurien, vertueux et libertin, inhibé et jouissif. Issu d’un milieu pieux, le futur faiseur de tubes est envoyé à un de ces msids où l’on apprend le Coran à coups d’arguments frappants. Bizarrement, le petit Maâti non seulement s’en accommode, mais y affiche un zèle inouï. Au point de s’exercer à l’art de la psalmodie. Ses parents s’en enchantent, ils déchanteront par la suite. Car, sans crier gare, le gamin vire de bord. Le démon de la chansonnette s’en empare sans lâcher prise, Salé fait le reste. Cité polyphonique, elle est ouverte à tous les vents musicaux, depuis la ‘ala et le malhoun jusqu’à la samba et le flamenco, en passant par la âyta et la taqtouqa al jabaliya. De quoi mettre en appétit un enfant pris soudain par une fringale de musique.

Dans les «hlaqi» et les cafés maures, l’adolescent Maâti assouvissait son désir de musique
Bravant les foudres parentales, Maâti employait ses journées à courir la chanson, comme on court la prétentaine. A Bab Lakhmis et Souk Laghzel se tenaient des «hlaqi», dont certaines étaient animées par des bardes pittoresques et facétieux. Les préferés de Maâti se nommaient El Farrouj et Moulay Bouih, ceux-là mêmes auxquels son aîné de quatre ans, Houcine Slaoui, doit son initiation à la musique. A la tombée de la nuit, la future vedette de la chanson populaire ne manquait jamais de se glisser dans un de ces cafés appelés à l’époque «maures», où l’on pouvait, assis sur une inconfortable natte, siroter un verre de thé à la menthe ou un caoua turc, tout en écoutant un orchestre. Après avoir eu son content de voix, Maâti se dit qu’il était temps de faire entendre la sienne. Il avait à peine 15 ans. Mais exigeant envers lui-même, il ne s’engagea pas dans la facilité, imitant, avec un aplomb ahurissant, rien moins que les montres sacrés qu’étaient Oum Kalthoum, Farid Al Atrache et Mohamed Abdelwahab.

Des débuts laborieux avant d’être mis en orbite par le hasard d’une rencontre
Subjugué par la virtuosité vocale de l’adolescent, un certain Hanouni, dont on ne sait pas grand-chose, le prit sous son aile tutélaire. Il le poussa à tâter du luth et de la contrebasse. Maâti n’avait aucune connaissance de ces instruments. Il mit un point d’honneur à combler cette lacune. A 19 ans, vraisemblablement agacé par ce chaperonnage encombrant, il se détermina à voler de ses propres ailes. Justement, ses amis Mohamed Benabdeslam et Mekki Frifra caressaient l’idée de fonder un orchestre. Il se joignit à eux. C’est ainsi que l’ensemble «Al Ittihad assalaoui» fut né. Le public slaoui  découvrit sur scène un moustachu timide et transpirant, à la voix monocorde et mélancolique. Le spectacle n’était guère électrisant. Avec de pareils désavantages, la réputation de Maâti Belqacem n’avait pas la moindre chance de percer les murailles de la cité des corsaires. Quant à la RTM, elle fit la sourde oreille aux appels du pied du jeunot pas encore affûté.
La légende, qui s’efface en se faisant, attribue le vrai commencement de la carrière de Maâti Belqacem à une double rencontre. Celle d’abord du pilier du regretté théâtre radiophonique, Abdallah Chakroun, avec la jeune comédienne Jamila Benomar, alias Amina Rachid. En guise de déclaration d’amour, le dramaturge, plus versé en écriture théâtrale qu’en «jazal», composa une ode à l’intention de sa future tendre moitié. Mise en musique par Mohamed Benabdeslam et interprétée par Mohamed Bentahar, Lmasrara obtint un franc succès. Abdallah Chakroun se dit alors qu’il ne devrait pas s’arrêter en si bon chemin. Entre deux pièces théâtrales, il tissa, avec amour, un hymne à la citadine. Une fois l’œuvre prête, son auteur hésita entre plusieurs compositeurs. Il n’avait que l’embarras du choix, seulement il tenait à dénicher l’oiseau rare, susceptible de restituer l’infinie tendresse qu’il avait investie dans son texte.
Le hasard faisant bien les choses, Abdallah Chakroun croisa sur son chemin Maâti Belqacem. Les deux hommes s’apprécièrent aussitôt. Le premier proposa au second de composer et de chanter Bent Lamdina, le second ne s’en fit pas prier. Il avait trente ans, mais il tardait à s’imposer vraiment. Aussi mit-il beaucoup de cœur à l’ouvrage. Au final, une chanson simple sans être simpliste, solaire et chaleureuse. Le public de l’époque, succomba au charme de cette ritournelle, il reprenait en cœur ce refrain généreux : «Ô enfant de la ville, c’est à toi que je dédie ma chanson / A toi la si belle fille du pays, je fais don de mon art». Même si parfois il lui est arrivé de se tromper sur la signification du terme «lamdina». Cela s’est produit au Théâtre municipal de Casablanca, où Maâti Belqacem s’est vu pris à partie par des spectateurs de Derb Soltane, vexés de l’entendre magnifier les filles de l’ancienne médina aux dépens des leurs. Malgré quelques mésaventures de cette sorte-là, Bent Lamdina emporta le morceau, si bien qu’elle donna lieu à plusieurs versions, plus ou moins abouties, dont celles du Tunisien Lotfi Bouchnak et du Koweitien Abdelmouhcine Lamhanna.

Bent Lamdina donna lieu à de nombreuses versions, dont celles de Bouchnak et Lamhanna
Maâti Belqacem était l’enfant de son époque. Il avait une tenue, de la cohérence, une élégance rare, et ce qui fait qu’un chanteur devienne réellement populaire : un sens inné de la formule, la capacité de synthèse à partir des mots les plus simples. Certes, il n’écrivait pas ses paroles, mais il en prélevait scrupuleusement celles qui correspondaient le mieux à sa sensibilité, son humeur, son paysage intérieur. Par nécessité profonde ou en réminiscence d’une lointaine blessure mal enfouie, il était en affinité avec le thème de l’amour malheureux. De fait, il suffit d’égrener les titres de ses mélodies pour montrer combien ce sujet l’habitait : Houani, houani mcha wkhllani (il m’a aimé, puis il est parti); Âlach ya ghzali (Pour quoi mon amour ?); Ya lkaouini (Ô mon bourreau!), Ah ya qalbi (Ô mon cœur), et des dizaines d’opus, tout en tonalité amère. Tous décrivent le vacillement d’une vie quand l’être qui l’illuminait vous plaque sans raison. Et l’on reste, muet, paralysé de chagrin, languissant du souvenir de l’autre, implorant le Ciel pour qu’il revienne. Mais l’on sait au fond de soi que Capri c’est bien fini, et l’on se demande «âlach» (pourquoi).
Avec Maâti Belqacem, point de paillettes ni de poudre aux yeux, juste une voix dans le masque, résolument mélancolique, qui vous invite à emprunter des chemins de traverse qui mènent vers son univers quelque peu sombre. Au plus fort de son triomphe, il s’abstenait de frayer avec le milieu du show-biz. Autrement, il aurait roulé sur l’or, tant ses chansons étaient des bijoux étincelants. Mais le fric lui importait peu. Les organisateurs de spectacles peuvent en témoigner. Il était leur désespoir, vu qu’il se décommandait souvent, préférant la compagnie des gais lurons qui fréquentaient le club du Moghreb de Fès où il avait ses habitudes aux feux de la rampe. Pour eux, Maâti Belqacem, personnage peu causant, et même un tantinet bourru, demeure un camarade irremplaçable. Dans le panthéon musical, il figure en bonne place en tant qu’icône de la chanson populaire. Pas besoin de se demander âlach.