Littérature carcérale, la thérapie par la plume

Bâillonnés, les mains ligotées, les yeux bandés, ils
arrivaient encore à écrire.
Récits, romans, poèmes se faisaient acte de résistance. Retraçant
les années de plomb, cette littérature carcérale fascine
le lecteur marocain d’aujourd’hui, assoiffé de connaître
son passé.

La «littérature carcérale», récits de celles et ceux qui témoignent sur leurs années de prison, n’est pas fille de ce siècle. Du fond de leurs cellules, là où la liberté, l’amour et la joie de vivre ne sont plus que rêves et nostalgie, les prisonniers politiques écrivaient et créaient : peinture, poésie, dessins, récits, romans. Un acte de résistance contre l’avilissement de l’homme, un témoignage de la volonté de survie. Sinon, comment expliquer que dans les plus bestiales conditions, quand la voix est bâillonnée, les mains ligotées et les yeux bandés, l’on arrivait encore à écrire des poèmes. «Appris par cœur, ces vers circulaient sous le manteau entre les camarades, à Derb Moulay Cherif, comme un ruisselet qui creusait ses méandres malgré tous les interdits», se rappelle un des hôtes de ce lieu secret et abject de détention.

La prison, une architecture destinée par essence à assassiner toute capacité de création
Abdallah Zrika, poète et victime de ces années noires, voyait dans ce besoin d’écrire des vers une échappatoire au carcan : «La prison, dans son essence même, est une architecture pour étouffer la voix, tuer la volonté du prisonnier et assassiner en lui toute capacité de création». Ainsi s’exprimait-il, en 1982, dans les colonnes de la défunte revue Al Badil, dirigée par Bensalem Himmich, qui avait consacré un dossier spécial à cette littérature. Le numéro, qui avait miraculeusement trompé la vigilance de la censure, fut enlevé in extremis des kiosques. Il fut le dernier de la vie éphémère de ce téméraire support culturel. Abdellatif Laâbi, Salah El Ouadie, Ahmed Habchi, Abdallah Zrika, Jaouad Mdidech, Abdelkader Chaoui, Abdelaziz Mourid, et d’autres, y avaient apporté leurs premiers témoignages, sous forme de récit, de poème, de dessin ou de nouvelle.
En cette même année 1982, sortit en Allemagne Plus de 1001 nuits, un recueil de poèmes entièrement signé par une dizaine de prisonniers politiques parmi la centaine qui moisissaient dans les cachots humides de la prison centrale de Kénitra. Un travail de titan. Griffonnées sur des bouts de papier, passées avec amour et précaution de main en main, ces créations de l’esprit franchirent subrepticement le portail de la prison et arrivèrent, comme un oiseau rare auquel on a arraché les ailes, entre les mains de militants d’Amnesty international, disséminés aux quatre coins de la planète. Sous l’impulsion de Heinrich Böll, prix Nobel de littérature, qui entretenait une relation épistolaire avec un de ces détenus, les poèmes et les dessins furent rassemblés tels les morceaux épars d’un manuscrit antique et envoyés à l’imprimerie sur le chemin de l’édition et de la postérité.

Griffonnés sur des bouts de papier, les écrits parvenaient à franchir les murs des prisons
Dans cet ouvrage, entre autres morceaux de choix, celui de Saïda Mnebhi, écrit une année avant qu’elle ne succombe, en 1978, à une longue grève de la faim :
«Je veux rompre ce silence, humaniser ma solitude
Ils m’ont désœuvrée pour que rouille ma pensée
et que gèle mon esprit.
Mais tu sais toi que je chéris, que tel un volcan qui est en vie
Tout en moi est feu… pour brûler les lourdes portes
Tout en moi est force…pour casser les ignobles serrures… et courir près de toi… me jeter dans tes bras».
En ce début des années 1980 suivirent deux témoignages, d’une fine plume, consacrant les talents d’écrivain-poète engagé de Abdellatif Laâbi et de Abdelkader Chaoui.
Deux ans après sa libération en 1980, après huit années d’incarcération, le premier signa aux éditions Denoël son récit, Les chemins des ordalies. On était encore en pleines années de plomb et trouver un éditeur marocain pour le publier relevait de l’utopie. Le récit est autobiographique, l’auteur y est ballotté entre la description de l’univers carcéral qu’il venait de quitter et celle de la liberté fraîchement retrouvée.
Le deuxième témoignage, Kana oua akhaouatouha, était celui de Abdelkader Chaoui, depuis la prison où il purgeait ses vingt ans. Pour la première fois, le lecteur marocain découvrait, couchée noir sur blanc, une description détaillée de Derb Moulay Cherif où la torture est un pain quotidien et où les prisonniers politiques, courageux ou défaitistes, risquaient de moisir des semaines, des mois ou des années, selon les lubies et la cruauté des tortionnaires. L’auteur s’y montre d’un noir pessimisme, non dépourvu de raillerie, et il tourne en dérision les personnages de son récit, codétenus compris.

«Un peu plus que les rats, un peu moins que les hommes»
En 1989, alors qu’il entame sa treizième année de détention dans cette même prison de Kénitra, Driss Bouissef Rekab signe, aux éditions L’Harmattan, son récit, A l’ombre de Lalla Chafia. D’une intégrité intellectuelle sans faille, l’auteur livre au lecteur (français), non sans humour, un témoignage sincère et poignant de ce que fut la détention politique dans les années 1970-80. Avec ses moments de désespoir et d’effondrement et ses moments de courage et de ténacité. Gilles Perrault, le préfacier de ce témoignage et auteur du brûlot Notre ami le roi, écrivait : «Voilà le récit le plus inattendu à jaillir de la geôle-tombeau de Kénitra. D’un homme à la jeunesse saccagée par l’arbitraire, subissant depuis longtemps un enfermement immérité, on pouvait attendre un plaidoyer vibrant, ou le cri d’une haine accumulée, ou la longue plainte misérable d’un homme broyé par l’injustice. Driss Bouissef nous donne un texte dénué d’emphase, au ras des choses de la vie, imprégné d’humour, tour à tour charmant, émouvant, bouleversant, toujours passionnant.»
Mais il faudra attendre la fin des années 1990, dix ans après la publication du récit de Bouissef Rekab, pour que les langues commencent à se délier et les témoignages à pleuvoir. Edités au grand jour, au Maroc, et exposés fièrement en toute liberté et quiétude sur les rayons des librairies et des kiosques, ils se vendent comme des petits pains. Salah El Ouadie signe Le Marié ; Les chemins des ordalies trouve, vingt ans après le premier jet, un éditeur marocain et un nouveau titre : Le fou de l’espoir, Jaouad Mdidech écrit La chambre noire, Abdelkader Chaoui renchérit avec Assaha charafia, Fatna Bouih livre Hadith Al Atama et Abraham Serfaty et Christine Daure reviennent à la charge et rééditent au Maroc La mémoire de l’autre, déjà publié en 1992 aux éditions Stock.
En 2000, Ahmed Merzouki, avec son poignant best-seller Tazmamart, cellule numéro 10 fait un tabac : plus de vingt mille exemplaires en ont été vendus. Tazmamart, ce lieu abject de détention que les Marocains découvrent avec ahurissement, où des êtres humains étaient traités «un peu plus que les rats, un peu moins que les hommes», selon le témoignage de Benaissa Rachdi, griffonné sur un bout de papier avant sa mort en 1989 et son ensevelissement dans la fosse commune, dans la cour de ce bagne de la honte.
La vague a été contagieuse. Khalid Jamaï finit, après trente ans de silence sur les événements qu’il relate, de nous livrer aussi son témoignage, Présumés coupables. C’est le dernier-né de cette littérature carcérale. Témoignage livré, dit l’auteur, «afin que les jeunes générations aient un éclairage de plus sur ces années de plomb que nous avons dû traverser. Beaucoup de nous y ont laissé leur vie, d’autres sont restés à jamais handicapés.»
Jamais, dans l’histoire de ce pays, littérature n’a acquis autant de titres de gloire que celle qui revisite ce passé douloureux. Soif de connaître son histoire, de tirer le voile sur un passé verrouillé pendant des décennies par mille cadenas. Catharsis pour leurs auteurs. Et «devoir de mémoire aussi car ça fait partie de cette quête de la vérité», nous dit Abdellatif Laâbi.
Pour Salah El Ouadie, membre de l’instance Equité et réconciliation récemment constituée pour faire la lumière sur cette époque sombre, «tous ces écrits sont autant de documents pour l’Histoire. Il est peut-être venu le temps de les faire “parler”, afin de garantir le non-retour définitif de ces choses “vécues”».
L’avis de l’universitaire ne s’éloigne pas beaucoup de l’appréciation des auteurs qui ont vécu dans leur chair ce qu’ils ont raconté. Abdesslam Elouazzani, professeur de Lettres à Rabat, s’est penché comme chercheur sur cette littérature carcérale et s’apprête à publier un livre sur la thématique. «C’est une modeste contribution dans le domaine de la critique littéraire. Mon objectif est de repenser le devoir de mémoire. Je pense que nous avons tout à gagner à œuvrer pour une mémoire apaisée».
Et quelle serait la valeur littéraire de cette littérature carcérale ? «Tout dépend de l’attitude même de l’auteur. Démarche littéraire ou simple témoignage d’un vécu ? Ce qui est important dans ce genre d’écriture, ce n’est pas d’établir une hiérarchie entre ses œuvres, mais c’est la valeur historique du témoignage qui doit primer», commente Abdellatif Laâbi.
Après le livre, le cinéma veut immortaliser cette mémoire blessée. Saâd Chraïbi a déjà signé Jawhara, fille de prison et Hassan Benjelloun s’apprête à livrer au spectateur son opus La chambre noire, le 8 avril prochain.