L’ineffable musique du silence

Huit ans après «Ma boîte noire», l’écrivain et journaliste Driss Ksikes revient avec «L’homme descend du silence», paru aux éditions parisiennes AlManar. Un récit sensible et sincère, qui invite à  l’introspection, loin du racolage d’une certaine autofiction.

C’est l’histoire d’un journaliste robotisé par la routine, qui envoie une salve de questions bateau à un auteur. «De quand datent tes écrits ?» À cette interrogation pleine d’une désarmante «désinvolture», l’écrivain livre une réponse pléthorique, quatre-vingt douze pages de riche introspection, non sans avoir, au préalable, finement taclé l’inélégant intervieweur: «Je suis déjà passé par là. Ton magazine te presse, ton rythme est effréné, ton iPhone clignote, ton Facebook s’allonge (…) et forcément, rien ne te prédispose à prendre le temps de lire toute cette littérature».
Passé ce pied de nez au journalisme de remplissage, ce qui frappe (et rafraîchit) de prime abord, c’est une prose limpide, dirions-nous («un fleuve de mots, une lave incandescente», articule Driss Ksikes) une écriture expurgée des formules toutes faites et autres expressions ressassées, rabâchées, passées dans le domaine public, qui donnent de l’urticaire et même des envies d’autodafé. Le lecteur peut se pâmer sans crainte dans cette onde vivifiante, ici, son imaginaire est à l’abri des déchets recyclables.

En parlant d’onde, on découvre, entre autres choses, la fascination de l’auteur pour la mer. Comme Maupassant, Driss Ksikes se penche sur «les flots écumeux», «sa pensée abandonnant la terre» comme pour «percer les mystères des cieux». Tout ici, ou presque, nous ballote vers l’immensité océanique. Les romans fleuves de l’adolescence : «Voyager des heures durant avec ces personnages vivants, torturés, incompris, me consolait de ma peur longtemps invaincue de me jeter à l’eau, raconte l’écrivain. J’ai appris à nager beaucoup plus tard que tous mes congénères. Ma peur du trou, du vide, de l’insondable faisait de moi la risée de tous. Et plonger dans un roman me protégeait de leurs regards, là-bas près de ce phare vieillot qui surplombait l’inconnu». Les paroles des vieillards aussi semblent battues par les flots: «Tu peux aller au bout du monde, disait Ba Allal, du café Commercy. Mais si tu ne romps pas les digues de la peur qui nouent tes entrailles, tu resteras prisonnier de ta condition d’esclave».

Esclave de la terre ferme. D’une terre peu amène, qui vous empoigne le cou, vous étrangle, vous somme de filer droit, de raser les murs. Une terre que Ksikes, debout sur son roc solitaire, a toujours voulu quitter, mais en vain. «Choisis, engage-toi dans une voie, pars et évite la vague monstre du temps qui presse et risque de te happer et t’engloutir à jamais». Dans La Dette et l’horizon, il explique pourquoi il n’a pas écouté cette voix lancinante, pourquoi il n’a jamais agrippé «la bouée de sauvetage» que lui a lancé un jour une université canadienne. Une amitié saccagée par l’arbitraire. «Tu comprends ? Je suis resté parce que je m’en voulais de n’avoir jamais enquêté sur la mort de mon meilleur ami». Ressassant sa dette et sa douleur, l’écrivain et journaliste doit se résigner à rester, à apprendre, comme le Mowgli de Rudyard Kipling, «comment être humain au milieu des loups».
Cohabiter avec cette faune menaçante est un processus harassant. Il faut se fabriquer une bulle de fortune. Quand le tumulte devient trop angoissant, «se réfugier dans l’univers caverneux, matriciel, de John Coltrane» ou, mieux, s’abreuver des sourires de l’aimée. L’aimée, qui est un peu comme l’autre mer de l’auteur, «le réceptacle faussement calme et silencieux» de son «désarroi face au vacarme du monde».
«Putain, la famille»

L’autre mer… L’autre mère? Nous divaguons sûrement. Mais parlons filiation, tant que nous y sommes. «Longtemps, la famille m’a semblé être un immense territoire», déclame Driss Ksikes, le dramaturge, cette fois-ci, en prélude à un monologue. Ici, la houle atteint des hauteurs assez vertigineuses. Une nouvelle page annonce l’orage : «Putain, la famille», énonce-t-elle rageusement. Qui n’a pas hurlé ça un jour, en son for intérieur ou à pleins poumons. On entame ce chapitre en retenant son souffle. Et on découvre des pans de ce que l’auteur appelle une «famille désaxée». Mais que l’on ne se méprenne pas. Il n’y a là rien de sordide. Le récit se poursuit, sincère mais pudique. Poignant à certains moments. Combien de personnes ont été sacrifiées, scarifiées sur l’autel des sacro-saintes apparences. Combien ont dû, comme le cousin Rahim, abdiquer l’amour de la vie et leur santé mentale pour coller à l’image factice de la famille-plus-que-parfaite. Ksikes brave, comme jadis l’écume menaçante, le silence pesant, le silence-tombeau de l’enfance mutique. On remonte le fil des pages, et cette phrase s’éclaire soudain, à la lumière des nouvelles révélations : «Un texte est au mieux un lieu-refuge, une contrée à part, où l’on rapièce son humanité, faute de pouvoir raccommoder celle des autres».

Écrire, se décharger d’au moins une infime partie de l’indicible. Écrire, même si, souvent, ça ne sert pas à grand-chose. Écrire, pas pour se bercer d’illusions mais pour, à chaque fois, grappiller un brin de clarté, de lucidité. «Sans chute, sans le fracas d’hier, et le désastre d’après, je n’aurais jamais pu relire le destin de ces silhouettes qui cheminent sans voix».
Lecture tout sauf lénifiante, L’homme descend du silence vous fera pourtant du bien, comme un air triste peut procurer de l’apaisement – selon une étude allemande des plus scientifiques – loin des injonctions au bonheur standardisé, de la bruyante dictature du bien-être, Ksikes nous réconcilie avec notre humble et friable humanité, nous rappelle que nous descendons d’«une matrice brûlée, d’un ventre consumé». Que chacun de nous descend du silence et tente de s’en dépêtrer, à sa façon.