Les oubliées de l’Histoire

Dans son dernier ouvrage, Rita El Khayat tente de réhabiliter la femme artiste arabe, longtemps boudée par les livres d’histoire de l’art.

Chaque page de ce livre exsude le féminisme. Un féminisme inévitablement teinté de reproche, et à vrai dire, il y a de quoi. «Dans un milieu dominé par le masculin, les femmes artistes du monde arabe ont du mal à se frayer une place», écrit d’emblée Rita El Khayat à son lecteur, comme pour le prévenir. Hormis les quelques figures célèbres qui jaillissent au début du XXe siècle, telles que la diva égyptienne Oum Keltoum, la chanteuse algérienne tardivement reconnue Reinette l’Oranaise, ou encore la peintre marocaine d’art naïf Chaïbia Tallal, l’historiographie de l’art arabe fait peu de cas des femmes. «On constate en premier lieu la pénurie de données biographiques sur les artistes», déplore l’auteure de La Femme artiste dans le monde arabe(*). Étaient-elles médiocres ? Non, on les a purement et simplement escamotées, corrige l’écrivain. En Occident aussi, cela dit, se hâte-t-elle d’ajouter. Car l’Europe du Moyen-Âge et de la Renaissance a aussi traité la femme comme quantité négligeable, ne lui reconnaissant pas même le statut d’artisane, elle qui pourtant s’échinait, au même titre que ses mâles congénères, dans les ateliers : «Les femmes étant victimes de discrimination dans tous les domaines artistiques, leurs productions ne sont pas signées, tels le tissage, la broderie ou encore la fabrication de dentelle». Les XVIIIe et XIXe siècles n’ont guère arrangé les choses : les femmes continuaient de créer, mais, nous dit Rita El Khayat, il se trouvait toujours des marchands peu scrupuleux pour leur extorquer leur travail et se l’attribuer sans vergogne. Une misogynie que l’on retrouve aussi dans les croyances autour de l’art rupestre. Ces 45 millions de peintures préhistoriques dont la «paternité» est généralement attribuée à l’homme, alors que «des études récentes en ethnologie et en anthropologie de la culture prouvent que les artisans du néolithique étaient des femmes, qui produisaient de la poterie, du textile, des paniers ou des bijoux».

On l’aura compris, La Femme artiste dans le monde arabe est un livre de réhabilitation. La psychiatre et écrivain y déclame son éloge des «brodeuses, tisseuses, dentellières, potières (…) qui furent déniées de leur statut d’artisanes et d’artistes». Elle y raille les peintres orientalistes, brossant une femme arabe languide, lascive et réjouie, «cruelle méprise sur une condition d’asservissement et non de rayonnement !». À ce titre, Rita El Khayat rappelle que les femmes ont longtemps été cantonnées à un objet de représentation dans l’œuvre d’art et n’ont arraché que tout récemment leur statut de créatrices. Pour ces dernières, l’écrivain appelle à dépasser les préjugés, à critiquer l’œuvre et non pas l’auteur, parce que, affirme-t-elle, «en art, il ne saurait y avoir de barrières de genre».