Les orientalistes ont la cote, les naïfs flambent

La saison picturale s’est achevée avec les premières chaleurs estivales. Elle a été particulièrement féconde – vingt à trente expositions par semaine, une vingtaine de ventes aux enchères -,
et instructive quant aux tendances qui prédominent : la cote des orientalistes
et
des peintres autodidactes ne cesse de grimper.

Pour sa vente aux enchères du samedi 24 juin, la Compagnie marocaine des œuvres et objets d’art (CMOOA) estime une simple gouache sur papier, Le Conteur, signée Mohamed Ben Ali R’Bati, à 280 000 DH. Lors de la vente aux enchères organisée jeudi 6 juillet par Memoarts, une huile sur toile 82 x 65 cm, intitulée les Deux amies, et peinte par José Cruz Herrera, est adjugée 600 000 DH. José cruz Herrera (1890-1972) est un orientaliste qui a suivi un cursus artistique à Séville et Madrid avant de séjourner à Paris puis de gagner le Maroc, en 1920, où il exposait des portraits et des scènes marocaines à la galerie Derche. Mohamed Ben Ali R’Bati (1861-1939) est quant à lui un peintre figuratif qui a appris son art sur le tas. Les deux n’ont rien en commun, sinon que leur cote grimpe d’année en année, reflétant ainsi l’engouement hallucinant suscité, depuis quelques années, par les orientalistes européens et les autodidactes marocains.

Parmi les orientalistes, Jacques Majorelle bat tous les records
Pas une fondation artistique sans sa collection d’œuvres orientalistes, pas un musée qui n’ait versé dans son escarcelle des Majorelle, des Cruz Herrera ou des Legrand, pas une vente aux enchères sans un lot de toiles orientalistes, lesquelles sont raflées par les collectionneurs, les fondations et, chuchote-t-on, le Palais royal. Hassan Aït Belaïd, gourmet de la peinture, nous confie : «En principe, un amateur d’art engrange les tableaux plutôt qu’il ne les cède. Mais vu mes moyens limités, je suis prêt à céder une dizaine d’abstraits pour m’offrir un Majorelle ou un Herrera». Confession significative de la singulière séduction exercée par l’orientalisme. Même le sous-orientalisme prospère, et on le voit affiché dans les palaces, exhibé dans les salons bourgeois, étalé par les marchands d’ameublement, qui proposent des tableaux en harmonie avec les tissus. Pour l’heure, la mauvaise monnaie n’est pas parvenue à chasser la bonne, et c’est celle-ci qui mérite notre attention.
A propos de ces peintres orientalistes dont les œuvres font aujourd’hui fureur, le critique d’art Farid Zahi dit : «Attirés par les lumières du pays, l’exotisme des paysages et de la vie quotidienne du Maroc, comme leurs prédécesseurs beaucoup plus connus dans le paysage artistique international, Jean et Joseph de la Nézière, Edy Legrand, Henri-Jean Pontoy, Jules Galand et Jacques Majorelle ont pérennisé une période historique et un certain regard sur le pays. Leurs travaux saisissent des moments, des scènes de la vie quotidienne et brossent le panorama d’un univers captivant».

Présentes dans la collection d’Attijariwafa bank, les toiles de Jean de la Nézière, de Joseph de la Nézière et de Jules Galand ne courent pas, en revanche, les ventes aux enchères alimentées par les collectionneurs. Sans doute parce que ces derniers ne veulent pas s’en défaire, eu égard à leur rareté. Tout autre est le destin des Majorelle, fleurons de toute vente aux enchères qui se respecte. Mais il faut avoir grande bourse à délier pour se permettre le luxe de s’en payer un. Ainsi, l’huile sur toile Débarquement des nattes, 52×62 cm, vaut 600 000 DH, un autre tableau de format 55×73 cm, Anemiter, le borj de Tletiness, vallée d’Ounila, Grand Atlas, a coûté la bagatelle de 1 100 000 DH.

Sans atteindre ce sommet himalayen, Edouard Edy Legrand, considéré comme le meilleur portraitiste parmi les peintres français du Maroc, n’a pas à rougir de son score. Ses toiles partent de 70 000 DH (Portrait de femmes), montent à 120 000 DH (Les marchands de soupe) ; grimpent à 200 000 DH (Les chevaux), pour atteindre 380 000 DH (Les enfants). José Cruz-Herrera fait mieux : à part son huile sur panneau, Ruelle animée à Marrakech, 72×59 cm, et Nue à Rabat, toiles acquises au prix «modique» de 120 000 DH, ses autres œuvres sont inabordables pour les petites bourses : Femmes voilées (300 000 DH), Nue à Rabat II (500 000 DH), Les deux amies (600 000 DH), et Femmes dans un intérieur marocain, dont on ne sait pas s’il a trouvé preneur, et estimé à 700 000 DH. A ce rythme, la cote du peintre espagnol, friand de nus, approchera bientôt celle de l’immense Majorelle.

Du «peintre de Marrakech», Henri Pontoy était l’ami et le gourou, mais cet artiste, fort habile dans la restitution des atmosphères, n’est pas près d’égaler la cote du maître : Femmes dans la ruelle (80 000 DH), Portrait de femmes (100 000 DH), Marrakech (220 000 DH), les Lavandières (250 000 DH). Si Henri Pontoy, comme Jacques Majorelle, Edouard Edy-Legrand, José Cruz-Herrera ou Jean-Gaston Mantel (60 000 DH pour sa Fantasia, 90 000 DH pour ses Cavaliers) sont célèbres parmi les esthètes, d’autres orientalistes sont d’illustres inconnus, mais leurs œuvres, curieusement, n’en sont pas moins de l’or en barre. Ainsi, la Cérémonie marocaine du Belge Jules Van Biesbrock vaut 500 000 DH ; Le Rassemblement des cavaliers, du français Henry Séné,

400 000 DH, et Le Campement, du marseillais Georges Washington – qui doit son nom au héros américain que son père admirait -, 400 000 DH.
Par une espèce de revanche sur leurs pairs bardés de diplômes, les autodidactes sont en train de leur damer le pion. Seuls Farid Belkahia, Ahmed Ben Yessef, Hassan El Glaoui, Mohamed Melehi et Mahi Binebine, dont la cote ne cesse d’augmenter, leur tiennent tête. Sakina Rharib, organisatrice d’exposition, en est la première étonnée : «Cette vogue fulgurante des artistes autodidactes est inexplicable. Jusqu’à quand durera-t-elle ? Personne ne peut le dire. Toujours est-il que les amateurs de peinture ne jurent plus que par les Mohamed Ben Ali R’bati, Chaïbia Tallal, Ahmed Louardiri, Mohamed Ben Allal et consorts». Et cette galeriste, qui tait son nom pour ménager les susceptibilités, de témoigner : «Récemment, j’ai exposé un de nos meilleurs peintres abstraits. Mes clients n’en voulaient pas et j’ai difficilement vendu trois de ses tableaux. En revanche, sachant que je suis par ailleurs collectionneuse, ils me demandaient de leur montrer, si j’en avais, des œuvres de Lourdiri, de Tayeb Lahlou ou de Moulay Ahmed Drissi.»

Organisatrice d’expos, elle conseille à ceux qui ont acquis des autodidactes de ne pas les revendre maintenant
Etrange et fascinant destin que celui de ces peintres que rien ne prédisposait à l’art. Mohamed Ben Allal et Mohamed Ben Ali R’Bati étaient cuisiniers, Ahmed Louardiri jardinier, Fatna Gbouri femme au foyer, Chaïbia Tallal femme de ménage, Ahmed Krifla potier, Tayeb Lahlou instituteur, Fquih Regragui juriste… Ils sont venus à la peinture par des chemins de traverse : le hasard d’une rencontre, celle de Mohamed Ben Ali R’Bati avec Sir John Lavery, peintre portraitiste de la couronne d’Angleterre installé à Tanger ; celle, à l’âge de seize ans, de Mohamed Ben Allal avec le peintre français Jacques Azéma. Quand ce n’est pas le hasard heureux d’une rencontre qui les a menés sur le chemin de la peinture, ce sont leurs proches qui les y ont poussés : Rabia Bent Lhoucine par son fils, le peintre Miloud Labied, Fatna Gbouri grâce à son fils, Ahmed Mjidaoui, Fatima Hassan par les soins de son mari, Hassan El Farouj… Le cas de Chaïbia Tallal est isolé : elle aurait entendu une voix dans la nuit lui enjoignant de prendre des pinceaux pour peindre.

Quelle que soit l’étendue de leur talent, ces peintres autodidactes ne s’attendaient pas à devenir un jour l’objet d’une telle fascination. Avec une cote qui grimpe à proportion. Au-dessus du lot planent Chaïbia Tallal (170 000 DH pour Le Conteur, une huile sur toile, 82×73 cm), Mohamed Ben Ali R’Bati (225 000 DH pour son aquarelle sur papier, Place des cigognes), Mohamed Ben Allal, dont le Marchand devant les remparts de Marrakech vaut 150 000 DH, Moulay Ahmed Drissi, dont une modeste gouache sur papier comme Le Berger ou La Forêt coûte 120 000 DH, et Ahmed Louardiri, auteur d’un Jardin enchanté valant la coquette somme de 320 000 DH. La cote des autres se situe entre 15 000 DH et 45 000 DH.

«Je conseille aux gens qui ont acquis des œuvres de peintres autodidactes, nous dit Sakina Rharib, de ne pas les revendre maintenant. Car je suis persuadée que leur valeur va augmenter encore et encore. Il n’y a qu’à voir Ben Ali R’Bati, sa cote a décuplé en dix ans». Voilà qui nous promet une flambée des prix peu artistique.