Les mille et une lilas du Festival des Gnaoua

23 maà¢lems ont participé à  cette treizième édition.
L’association organisatrice du festival, Yerma Gnaoua, a signé un accord de partenariat avec le Festival des traditions du monde à  Sherbrooke au Québec dont la XIIIe édition accueillera pour la première fois des groupes de Gnaoua.
La musique gnaoua n’a pas de couleur et se prête à  tous les mélanges.

Il est des musiques dont on ne s’échappe pas. Qui rattrapent, poursuivent, habitent le corps et l’esprit. La musique gnaoua est de celles-là. C’est une musique qui perturbe, envoûte, opère comme un charme, comme quelque chose qui ensorcelle. L’âme n’a plus alors qu’à se rendre. Si l’on parle de génie en musique, il est aussi question dans la musique gnaoua de génies, ceux dont l’énergie et la présence soulagent. La ville d’Essaouira a été hantée du 24 au 27 juin dernier et a accueilli la XIIIe édition du Festival Gnaoua. Dans la ville, l’on voyait défiler les looks les plus extravagants. Il y avait, en effet, de quoi inspirer les plus grands stylistes de la planète. «Ce sont des vêtements dans lesquels on se sent à l’aise pour danser», justifie ce couple de Français qui semble arriver tout droit de Woodstock. Couleurs flashy, style Baba cool et des petites tresses sur la tête sont de mise pour être in. «Je compte 10 DH par tresse», annonce joyeusement une Sénégalaise qui s’est mobilisée pour l’occasion. Différentes nationalités se sont côtoyées, le temps d’une transe. Car Essaouira est une ville qui appelle. Elle appelle tout le temps. De ceux qui ont répondu à cet appel, Mâalam Mohamed Kouyou et le Sukhishvili Georgian National Ballet qui étaient accompagnés des musiciens d’Armenian Navy Band. Le spectacle était tout simplement époustouflant. Car cette année le festival se démarque par la présence renforcée de la danse comme le confirme le directeur artistique de la manifestation, Karim Ziad : «Cette année, nous avons décidé de mettre en avant les danses au même titre que la musique. Nous avons aussi misé sur les fusions de danse».
La fusion, l’âme du festival ! Une expérience plusieurs fois renouvelée. Vendredi 25 juin, place Moulay Hassan, les Aïssaoua de Meknès ont accompagné de leurs chants et danses un grand vocaliste qui a fait de la musique soufie son sacerdoce. Lorsque les Aïssaoua ont chanté avec Faïz Ali Faïz, le maître du qawwal, ce n’était plus une fusion mais une communion ! Une transe qui s’est reproduite à Dar Souiri le soir du samedi 26. Cette fois-ci dans une ambiance plus intime. Magie de la musique ou faut-il encore mettre cette réussite sur le dos de quelques forces occultes ? On a beau essayer de trouver une explication rationnelle, c’est tout simplement de génie dont il s’agit.
Et le génie était bien présent plusieurs soirées de suite, notamment, lorsque les Armenian Navy Band sont montés sur cette même scène de Moulay Hassan. Le groupe a d’abord été accueilli avec de timides applaudissements. Mais une fois installée, la bande de copains a fasciné. Un psychédélisme a envahi la place lorsque le percussionniste de la bande s’est mis à jouer de la musique avec une bouteille en verre. La musique des Armenian Navy Band est à la fois moderne, expérimentale et orientale. Le mélange des trois est tout simplement explosif. L’on voyait au fur et à mesure la foule des spectateurs grossir…

L’appel des Gnaoua

Bab Marrakech a été, quant à elle, le point de rencontre d’un autre genre musical. Celui de l’univers pop de Daby Touré et du maâlem Mahmoud Guinea. Même ceux qui ne croyaient pas au départ à ce genre de mélanges se sont laissés interpeller. Devant cette même porte s’est produit Amazigh Kateb, samedi 26. Le spectacle a été diffusé également en direct sur les ondes de stations radios partenaires. On avait misé gros sur ce concert. Après avoir quitté sa formation, les Gnaoua Diffusion (Gnaoua Diff pour les intimes), l’on attendait de Amazigh Kateb du nouveau comme il l’avait d’ailleurs promis. Mais le chanteur musicien peine à se renouveler et certains spectateurs n’ont pas hésité à manifester leur mécontentement. Marchez Noir, le dernier album est plutôt nostalgique.  

Des lilas pour les initiés

Tard le soir, les ruelles de la médina ont accueilli des initiés, ceux qui aiment les lilas gnaouies. A Zaouia Hmadcha l’ambiance est toute autre. On n’est plus dans le spectacle mais dans le rituel, dans l’incantation et le respect de la tradition. Si la musique permet le ravissement, elle permet aussi de s’extraire de la légéreté. Les lilas gnaouies ont résisté au temps et ont gardé leur cachet ancestral. Tbal, gembri et qraquechs ont fusé pour atteindre cet état de grâce libérateur. Mais d’autres états viennent s’ajouter à l’apaisement que procure la lila. Il y a aussi la magie des fusions. De ces rencontres et de ces recherches musicales, une alchimie se produit à chaque fois. Et contrairement à ce qu’on a tendance à penser, ce ne sont pas toujours les répétitions qui garantissent un bon résultat ni l’effet guest-stars.
La preuve ? La fusion complètement improvisée à laquelle nous a conviés Karim Ziad chez Kebir, un lieu dédié aux concerts acoustiques. Le musicien a accompagné mâalam Saïd Boulhimas à côté du pianiste Scott Kinsey. De la délicieuse improvisation ! 
Plus dans la démonstration et dans l’expérimentation que dans un jeu live adressé au public, le Trio Horacioa, Garrison, Kinsey qui s’est produit à la place Moulay Hassan n’a pas eu la cote. Le groupe n’a pas réussi à séduire son public. Il faut dire que le vent qui soufflait avait emporté les sons les plus aiguës pour ne laisser que le grave raisonner….
Autre scène et autre délire. Sur la scène de Pepsi, Les speed Caravane ont «déchiré». Parole de festivalier ! Ce n’est pas la première fois que le groupe se produit au Maroc, il a été également à Dakhla mais cette fois-ci la formation a eu le temps qu’il lui fallait pour chanter. Mélodies fortes, un brin oriental, du rock et du chaâbi, le groupe a été propulsé sur la scène internationale avec un magnifique album au titre très rock’n roll, Kalashnick Love. Lorsque Mehdi Haddab gratte son luth électrique, l’effet est saisissant. Il est surtout inédit et déconcertant de beauté.
La soirée de la clôture s’est faite en grand. Karim Ziad et sa nouvelle formation ont triomphé. Le musicien jouait allègrement et semblait tellement libre dans ses mouvements. Après une démonstration vertigineuse, il s’efface, comme il sait le faire derrière la simplicité. Le batteur algérien a joué à côté de Hamid El Kasri en exclusivité des chansons de leur nouvel album . Ils étaient accompagnés de prestigieux musiciens, issus du monde du jazz. Cette autre musique si proche du gnaoui.