Les livres à  ne pas rater cet automne

Années de plomb, histoire du Maroc, immigration, réédition de succès, les thèmes ne changent pas mais l’originalité est au rendez-vous. Le succès du livre de poche marocain se confirme. Une lueur d’espoir pour un secteur qui vivote. Entre romans, beaux-livres et littérature de jeunesse,
la moisson ne dépasse pas une vingtaine de parutions pour cinq éditeurs.

Rentrée scolaire et Ramadan obligent, les étals des librairies n’ont pu accueillir cette année leurs premières livraisons de livres de littérature générale qu’au début de novembre. Ce qu’on appelle conventionnellement ailleurs, notamment en Europe, rentrée littéraire, est loin de constituer au Maroc, il faut le dire, un événement où auteurs, éditeurs, critiques littéraires et médias se mobilisent pour présenter au public les nouvelles parutions. Ainsi, un phénomène du type Michel Houellebecq, avec son nouvel ouvrage, La possibilité d’une île, tiré par Fayard à 200 000 exemplaires, et une traduction simultanée en quatre langues (anglais, italien, néerlandais et allemand), est inimaginable dans notre pays. La rentrée littéraire qui, en France, démarre au mois de septembre, a vu cette année affluer sur le marché 700 nouveaux titres…
Les deux salons du livre programmés entre février et mars
Qu’en est-il au Maroc ? D’abord deux remarques : les éditeurs marocains non séduits par le scolaire étendent leurs parutions entre novembre et juin. Ils attendent ensuite quelques rendez-vous culturels annuels pour présenter leur production: le Salon international de l’édition et du livre de Casablanca (du 10 au 19 février 2006). Le Salon international du livre de Tanger (Silt) qui se déroulera du 28 février au 5 mars prochain ; le Prix du Grand Atlas du Service culturel de l’ambassade de France, et le Prix du Maroc initié par le ministère de la Culture. Cela dit, y a-t-il de la matière pour réaliser cette rentrée qui s’étire sur plusieurs mois ?
Commençons par Eddif, la maison d’édition la plus prolifique (plus de 400 titres). Elle sort neuf titres, certains sont déjà en librairie, d’autres encore sous presse. La maison gérée par Abdelkader Retnani entame la saison par la réédition d’un livre d’histoire du Maroc vieux de plus d’un siècle puisqu’il a été édité pour la première fois, à Paris, en 1890. Au Maroc, c’est son titre, a été écrit par Pierre Loti, dont le nom réel est Julien Viaud. Officier de la marine et membre de l’Académie française, ce dernier a bourlingué pendant quarante ans. De ses notes sortirent plus de 50 volumes. Il en consacra un au Maroc, qu’il publia un an après son périple dans le Royaume chérifien qu’il parcourut au printemps de 1889. Sa plume alerte, dans la préface qu’il consacra au livre, décrit en ces termes le sultan de l’époque, Moulay Hassan (1873-1894) : «Je lui sais gré d’être beau ; de ne vouloir ni parlement ni presse, ni chemin de fer, ni routes ; de monter des chevaux superbes; de m’avoir donné un long fusil garni d’argent et un grand sabre damasquiné d’or. Je salue son haut et tranquille dédain des agitations contemporaines.» Le récit de Pierre Loti est précédé de 25 pages d’un journal intime Le Journal marocain, rédigé par l’académicien, sans avoir jamais été édité, entre le 5 mars et le 16 avril 1889. La maison de Retnani en tire 3 000 exemplaires, dont 1 000 déjà vendus aux éditions françaises Ramsès. «Il faut dire que le nom Maroc est actuellement très porteur en France, il est plus que profitable de rééditer des livres d’histoire comme celui-là», se félicite M. Retnani.

Ce dernier sait de quoi il parle. Il réédite, en même temps que le livre de Loti, un classique de la littérature française, Le Bourgeois gentilhomme de Molière, sous le label des éditions Wallada qu’il vient d’acquérir, une maison spécialisée dans le livre scolaire. L’œuvre théâtrale de l’auteur de L’Avare et de Tartuffe, Jean Baptiste Poquelin, alias Molière, n’est pas près de s’étioler trois siècles et demi après sa publication. La préface est de la plume d’un autre homme de théâtre, Tayeb Saddiki. A 16 DH, Le Bourgeois gentilhomme, dans son édition marocaine, est à la portée du grand public.
Neuf publications pour Eddif ! n’est-ce pas consistant pour une maison d’édition qui frôlait la banqueroute? «Je roule en effet à deux cents à l’heure car si j’arrête, je crèverai. Il faut dire que les coéditions nous aident beaucoup et réduisent de moitié nos dépenses», explique son patron.

La famille Al Manouzi racontée par un Hollandais
Le Fennec, la maison d’édition de Leila Chaouni, entame la saison, elle, par la publication, imminente, de deux traductions. La première (du hollandais au français), sur les années de plomb dont les témoignages continuent d’affluer. Chronique d’une famille marocaine a été écrit par Sietske Boer et publié en 1999. La traduction est de Daniel Cunin. Le livre est une chronique de la famille Al Manouzi. Le héros, Ali El Manouzi, en est le père. Un vieillard de presque cent ans qui raconte une vie consacrée à la Résistance. Contre les Français d’abord, et après l’indépendance, contre la répression et les injustices des années de plomb. La chronique évoque aussi le sort tragique de l’un des fils de cette famille courage, celui de Hocine Al Manouzi, le célèbre syndicaliste marocain enlevé par la police marocaine en 1972; la famille, jusqu’à ce jour, cherche sa trace.

La deuxième traduction publiée par Le Fennec est celle qu’a faite Brahim Khatib (du français à l’arabe) de neuf nouvelles extraites des deux ouvrages de Fouad Laroui : Maboul et Tu n’as rien compris à Hassan II. L’ouvrage est édité en livre de poche (collection créée il y a un an par Le Fennec et Sochepress, et qui connaît un succès fulgurant vu le prix de vente, qui oscille entre 10 et 20 DH). Ces exemplaires s’ajouteront aux sept ouvrages déjà parus sous le même format, dont Rêves de femmes, de la sociologue Fatima Mernissi, tiré à 10 000 exemplaires. «A ce prix, confie Mme Chaouni, on ne gagne pas d’argent, mais on essaie au moins de faire avancer quelques causes et de rendre, du coup, la lecture accessible au grand public.» La même maison d’édition récidive cette rentrée avec Assaha Charafia (la cour d’honneur) de Abdelkader Chaoui. Un récit sur le quotidien carcéral de l’auteur du temps où il était détenu politique ; l’éditrice en tire une deuxième livraison de 10 000 exemplaires après épuisement de la première édition. Programmé dans les lycées par le ministère de l’Education nationale, on comprend la raison du succès du livre.

Le ministère de la Culture fait aujourd’hui des efforts… enfin !
Malgré la morosité du secteur, Mme Chaouni reste optimiste. «Certes, dit-elle, tout n’est pas rose au niveau de la distribution du livre, mais force est de constater que le ministère de la Culture fait un travail louable. Il ne prend plus d’initiatives sans demander l’avis des professionnels, ce qui est un fait nouveau dans notre métier. Nous n’avons plus l’impression d’être abandonnés à notre sort.» Comment ? «Désormais, répond l’éditrice, on sait à l’avance qui sont l’invité d’honneur et les intervenants des tables rondes de la prochaine édition du Salon du livre de Casablanca.»

Bichr Bennani, des éditions Tarik, ne partage pas tout à fait cet avis. Certes, il reconnaît qu’il y a consultation mais le ministère de tutelle ne tient pas compte des suggestions des éditeurs. Résultat : «La mauvaise organisation du SIEL qui se répercute sur le rendement des exposants. On nous promet chaque fois une amélioration, sans jamais tenir les promesses», assène-t-il. Quoi de neuf justement chez Tarik, la maison d’édition de Bichr Bennani et Marie-Louise Belarbi ? On n’a pas attendu la rentrée éditoriale pour livrer la nouvelle fournée de livres. Au mois de juillet, déjà, la maison a lancé, dans sa collection Témoignages, deux nouveaux ouvrages, Le couloir, de Abdelfattah Fakihani et La tyrannie ordinaire, de Driss Bouissef Rekab: autres auteurs, autres témoignages sur les années de plomb. Mais deux titres, tout récemment édités par Tarik-éditions, ne manqueront pas de faire parler d’eux. Il y a d’abord celui de Dominique Caubet, professeur d’arabe dialectal et directrice du Centre de recherche et d’étude sur l’arabe maghrébin (CREAM). Le titre en est révélateur : Shouf Shouf Hollanda. Il s’agit d’une série d’entretiens avec dix jeunes créateurs maroco-hollandais installés depuis leur jeune âge aux Pays-Bas. Par leurs créations, ils apportent une dose de piment à la scène culturelle hollandaise, et font preuve d’une connaissance très intime de la société où ils ont grandi et forgé, avec bonheur, leur talent d’artistes. Ils ont même remporté quelques grands prix. Le romancier Abdelkader Benali, dont le livre Noces de la mer, traduit en 1999 du hollandais au français, a remporté, lui, le Prix du Premier roman étranger.

La deuxième récente parution de Tarik-éditions a pour titre Festin de la détresse, de la Sénégalaise Aminata Sow Fall, écrivain et fondatrice de la maison d’édition Khoudia. Il s’agit des chroniques d’une famille et d’une cour, qui plongent le lecteur au cœur de vies en proie aux absurdités provoquées par des changements économiques et sociaux trop rapides. Cette parution est la première d’une collection intitulée Terres d’écritures, lancée par plusieurs maisons d’édition africaines.

Des photos aériennes du Sahara atlantique
Côté beaux-livres, les éditions La croisée des chemins s’apprêtent à sortir trois titres. Le Sahara Atlantique, d’abord, dont les photos ont été prises par le photographe Sâad Tazi, qui a sillonné le ciel à bord d’un hélicoptère des Forces armées royales. Quant au texte, il est écrit par le journaliste Aziz Daki, sur la base de notes prises lors d’un voyage de 15 jours dans la région. Les Sciences de l’islam est le deuxième beau-livre que la Croisée des chemins publie, en coédition avec Eddif 2000 (Algérie), Paris Méditerranée (Paris) et Tamyra (Liban). Il a été imprimé en 3 000 exemplaires à Beyrouth. Enfin, signé Michel Maurin, Fleur du henné, un beau-livre sur «cet instrument de séduction de chaque instant dont les qualités colorantes et cosmétiques n’en finissent pas de nourrir une féminité assumée», commente l’auteur. Les enfants ne sont pas oubliés : ils ont droit, eux aussi, à une littérature pour jeunesse. La même Croisée des chemins publie 5 livres, traduits du français à l’arabe. Dont quatre dans la collection Malika et Karim.

Les éditions Marsam, de Rachid Chraibi, profitent, elles, du Salon du livre de Montreuil, qui débutera le 30 novembre, pour présenter quatre livres pour la jeunesse. Deux sont tirés de la littérature orale marocaine traditionnelle, et racontée par le conteur Tayeb Laâlej. Ils sont édités en arabe dialectal et en français. Il s’agit de Al himarou oua al baqara, (l’âne et la vache) et Oua Chmissa Lalla (Petit soleil mon ami). Intraduisible en réalité ! On a recouru au mot «soleillette», inexistant en français, pour traduire «chmissa».

Le problème fondamental du livre marocain, arguent certains éditeurs, est le dernier maillon de la distribution, à savoir le libraire. Les librairies professionnelles se comptent sur le bout des doigts, pour une population de 30 millions d’habitants. Or, il y a trente ans, chaque ville avait ses librairies professionnelles. Pas de problème de lectorat, le potentiel existe, le livre n’est plus cher, puisque le prix varie entre 10 et 80 DH. Et les médias ? La presse écrite n’est pas incriminée, c’est l’audiovisuel qui est pointé du doigt : la télé et la radio ne font pas leur travail, il n’y a pas d’émissions consacrées au livre. Les collectivités locales sont aussi accusées : elles sont les plus proches des préoccupations des citoyens, mais ne consacrent pas de budget pour la promotion et la diffusion du livre. «Il y a près de 1 500 communes au Maroc. Si elles consacrent chacune 400 DH par mois de leur budget à l’achat de livres, il n’y aura plus de problèmes d’édition au Maroc», affirme un éditeur. Et les bibliothèques de quartier seront bien achalandées. Pour le bonheur du lecteur et de l’auteur marocains.