Le théâtre vivant de Mohamed El Khatib

En tournée au Maroc, l’auteur et dramaturge franco-marocain Mohamed El Khatib a présenté sa pièce «Finir en beauté: une pièce en un acte de décès».

Tanger, Essaouira, Casablanca, Meknès, Fès, Oujda… En tournée au Maroc du 5 au 12 mars, Mohamed El Khatib n’a pas eu le temps de défaire ses malles. Ses maux non plus, puisqu’il trimballe intact son deuil, et ce, depuis le décès de sa mère en 2012. Au mot deuil, il préfère celui de chagrin. Probablement parce que le deuil n’inspire rien, contrairement au chagrin. Sa pièce «Finir en beauté : une pièce en un acte de décès» est une sorte de documentation d’un départ : dialogues, courriels, SMS, documents administratifs et autres sources recomposant les derniers échanges empreints de pudeur, les pensées intimes et l’histoire d’un amour infini. Créée en 2014, la pièce n’en finit pas de susciter l’émoi des spectateurs et probablement celui de l’auteur qui les attend à la sortie de la salle pour recevoir des poignées de mains et des mots doux.

La mort au théâtre

Mohamed El Khatib mène la réflexion sur la mort comme matériau créatif dans le théâtre depuis des années. Loin de vouloir verser dans le pathos, l’auteur cherche quelque poésie à cette fin de vie à laquelle nous sommes tous confrontés. Bien avant le décès de sa mère, il avait écrit le récit imaginaire de son départ. D’ailleurs, au début de la pièce, il commence par partager un magnifique passage de son texte A l’abri de rien, où il lit au chevet de sa mère : «Le printemps vient s’immiscer dans la chambre de ma mère, écouter les histoires de ma mère et m’accompagner dans la lecture du livre de ma mère d’Albert Cohen. Je crois que ce fut sa lecture préférée. J’avais décidé de lire toute la nuit… Elle n’a jamais autant souri, me regardant fixement dans les yeux, sa main dans la mienne… Moi je lis et elle, elle m’aime. Elle meurt et je lis pour la maintenir en vie. Il est quatre heures. Le livre est fini. Ma mère est partie»

Mais ce n’est pas ainsi que les choses se sont déroulées. Mohamed El Khatib était en tournée lorsque sa mère s’en est allée. Pourtant, il était là à l’hôpital pendant sa maladie. Il lui avait demandé l’autorisation de la filmer et elle avait acquiescé, lui offrant, sans le savoir, le moyen de la maintenir en vie sur les planches depuis quatre ans.

L’auteur ne pouvait pas réaliser non plus tous les détails concrets de l’entreprise de la mort. Du moins, il était loin d’imaginer le burlesque de certaines situations qui l’arrachait au chagrin le temps d’un court moment d’étonnement. Comme lorsqu’il découvre que son père a décidé qu’ils seraient tous inhumés au Maroc. Ou qu’il surprend l’imam priant d’une seule main pendant que l’autre envoie des textos. Ces anecdotes et bien d’autres ont réussi à adoucir cette pièce qui comportait d’autres passages bien plus tristes, correspondant surtout à des notes de carnet plus intimes.

Un auteur à suivre

Mohamed El Khatib est considéré aujourd’hui comme l’un des espoirs du théâtre français. Avec son écriture et son traitement scénique pour le moins originaux, l’auteur sort des standards répandus des arts vivants. Son travail est un amas de fragments recomposé avec finesse, ce qui lui octroie certes une liberté de création, mais non sans difficulté.

En effet, il n’est pas évident de faire cohabiter le théâtre et des médiums étrangers tels que le cinéma, les installations et les sons. Ni de composer un rythme harmonieux en faisant résonner des matériaux hétérogènes. Pour passer du SMS, au mail, aux bandes-son, puis au récit littéraire «trouver les non-transitions» constitue le plus gros du travail créatif.

Cette originalité trouve probablement son origine dans la formation riche de Mohamed El Khatib. Ayant dû renoncer au football à cause d’une blessure, il fait des études de lettres, un passage au CADAC (Centre d’art dramatique de Mexico) et une thèse de sociologie sur «la critique dans la presse française». En 2008, il co-fonde le collectif Zirlib autour d’un postulat simple : l’esthétique n’est pas dépourvue de sens politique. Il continue à y travailler avec des danseurs, des comédiens et des plasticiens.